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Joseph Macé-Scaron
Une fois que l’on a analysé les échecs et les succès des différentes forces en présence, il faut bien reconnaître que manque à l’appel l’UDI. L’UDI ? Cette union des invisibles que l’on oublie systématiquement les soirs d’élection.
Jean-Christophe Lagarde et Nicolas Sarkozy en meeting – ROBERT/Apercu/SIPA

Il est parfois des événements politiques qui passent sous les radars des observateurs les plus vigilants. On serait cependant mal fondé de leur en faire le reproche, tant il est vrai que le premier tour de ces élections régionales constitue un véritable tremblement de terre politique. Pour autant, une fois que l’on a analysé les échecs et les succès des différentes forces en présence, pesé et soupesé au trébuchet jusqu’aux intentions de vote des électeurs de Lutte ouvrière, il faut bien reconnaître que manque à l’appel l’UDI. L’UDI ? Cette union des invisibles que l’on oublie systématiquement les soirs d’élection.

La contre-performance des « champions » de cette formation qui, en termes d’élus, était jusqu’à présent la troisième force politique du pays, et qui avait même enregistré des succès notables (littéralement et dans tous les sens) aux dernières municipales, étonne et détonne. Nicolas Sarkozy ambitionnait de tuer le Front national ? L’alliance entre la droite et le centre a surtout tué… le centre. La nature (politique) a horreur du bide. Car voulues ou non, les noces barbares de l’UDI et de ses supplétifs avec les ex-UMPistes ont donné lieu à une déroute électorale. En ce moment, l’ancien chef de l’Etat, qui n’a pas beaucoup de motifs de satisfaction, peut rentrer chez lui et annoncer fièrement en ouvrant la porte : « Chérie, j’ai rétréci le centre ! » On a les consolations que l’on mérite.

En digne fils de Charles Pasqua et de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy n’a jamais nourri une très grande estime pour les centristes. Comme ses parrains en politique, ils les voulaient non pas debout mais à genoux. Et si possible la corde au cou, tendant sur un coussin les clés de leur parti. Au temps lointain, très lointain, où l’ancien président de la République usait ses fonds de culotte sur les bancs de Sciences-Po, il ne manquait aucune occasion d’affirmer en conférence son souverain mépris pour les centristes et les réformateurs, indépendants des deux grands blocs, et concédait quelque attention aux ralliés du RPR, à tous ceux qui jouaient les danseuses du parti chiraquien. Accordons-lui que, sur ce point au moins, il n’a pas changé. Ceux qui ont changé, en revanche, ce sont les centristes, qui se cherchent à toute force un destin commun avec une droite qui tantôt dénonce les errements du FN, tantôt le déborde sur sa droite.

Pour le coup, il s’agit moins d’un suicide politique comme celui des socialistes, qui semblent s’être donné dernièrement pour modèle les lemmings se jetant des falaises, que d’un abandon de soi. Les centristes, actuellement, ont pris congé du centrisme. Une véritable désertion de la part la plus riche de cette famille de pensée dont l’origine est moins à rechercher du côté d’un Jean Lecanuet que du Parti des politiques qui, durant les guerres de Religion, s’efforcèrent en s’inspirant du chancelier Michel de L’Hospital de ramener les Français à la raison et au sens commun.

La vérité est que les centristes ne croient plus au centre. Hypnotisés, ils ne voient plus que le mouvement de balancier qui se déporte vers la droite. Un jour ou l’autre, ils finiront bien par se convaincre eux-mêmes que l’on peut être « modérément lepéniste ». Et ce n’est pas Jean-Pierre Raffarin en Lorie de l’humanisme néolibéral ou Corinne Lepage en Lorelei de l’écologie hollando-compatible qui entraveront cette dérive. Dommage. Dommage, car la France a vraiment besoin du centre, aujourd’hui. Pas d’un centre de confort, mais d’un centre qui, tel le mouvement Ciudadanos, en Espagne, est capable de réinventer un républicanisme civique. Un centre qui se dresse contre ces trois grands bluffs contemporains que sont les démagogies néogauchistes, les identitarismes xénophobes dans leurs différentes versions et les idiots utiles du djihadisme international. Oui mais, voilà, ce qui reste du centrisme politique en France paraît saisi du syndrome de Rantanplan.

On raconte que, lors du naufrage du Titanic, les passagers se disputaient pour embarquer dans les canaux de sauvetage. Certains n’ont pas attendu l’iceberg frontiste pour se jeter les uns contre les autres. Nous ne sommes plus dans les années 2000. Droite et gauche aujourd’hui sont éminemment sectaires. Vous serez attaqués à la gaffe pour peu que vous essayiez de prendre pied sur un des radeaux et passés par-dessus bord dans les eaux glacées du calcul égoïste parce que vous n’êtes pas de la famille, parce que vous n’avez pas été adoubé jadis par un parent socialiste ou droitiste. C’est ainsi, la pensée vide du vide appelle le sectarisme, elle jouit de l’étroite politisation de tous les enjeux de l’espace public contemporain. A peine un universitaire a-t-il rendu sa thèse qu’il est immédiatement enrôlé dans un camp. Quoi que l’on puisse reprocher à notre journal, Marianne est bien, au passage, un des rares endroits où les intellectuels ne sont pas instrumentalisés à des fins partisanes.

Le centre, cette volonté de dépasser les faux clivages, ce souci de faire marcher dans un même mouvement cette aventure collective qu’est la nation vécue comme « un plébiscite de tous les jours », pour reprendre la formule de Renan, et cette démarche individuelle qu’est la construction permanente de soi. Ce centre-là existe. A chaque fois qu’ils sont interrogés sur leurs intentions de vote pour la présidentielle de 2017, les Français accordent un score à deux chiffres à François Bayrou. Il existe, mais pas dans la tête de nos élites politiques.

http://www.marianne.net