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On considère qu’un repli du prix du pétrole de 10% peut accélérer la croissance économique mondiale d’un demi-point de pourcentage.
Imaginez que le baril de pétrole passe de plus de 100 dollars à 30 dollars: quel effet cela aurait-il sur l’économie mondiale? Si vous aviez? il y a, disons, dix ans de cela? posé cette question à cent économistes, il y a fort à parier qu’au moins 95 d’entre eux vous auraient répondu: une hausse de la demande et, en fin de compte, une expansion économique mondiale. Un effet positif, donc.
On considère généralement qu’un repli du prix du pétrole de 10% peut accélérer la croissance économique mondiale d’un demi-point de pourcentage. Or, le pétrole a perdu pas moins de 75% de sa valeur depuis fin 2014. Selon l’opinion majoritaire parmi les économistes, la conjoncture mondiale aurait donc dû littéralement exploser.
Pourtant, la réaction des marchés financiers à la nouvelle baisse récente des prix du pétrole s’avère diamétralement opposée. Il semble que la contraction du prix du brut soit devenue un énorme danger pour l’économie mondiale. D’où la grande nervosité des marchés, les corrections boursières massives et l’évolution en dents de scie des monnaies, intérêts et autres variables économiques qui tiennent en haleine tous les investisseurs depuis le début de l’année.
Alors, faut-il maudire ou bénir l’érosion du prix du pétrole? Comme c’est souvent le cas en économie, il n’y a pas de réponse catégorique à cette question. Dans les faits, les deux réactions sont justifiées. En fin de compte, c’est une question de perspective. Il est évident que la dépréciation de l’or noir «produit» des gagnants comme des perdants. Ses effets sont beaucoup plus directs et concentrés sur les seconds que sur les premiers.
Les entreprises qui extraient et transforment le pétrole ou fournissent des biens d’investissement et des services permettant la production et la transformation du pétrole sont fortement touchées. Un baril de brut bon marché est aussi un cauchemar pour les pays exportateurs de pétrole qui ont cruellement besoin des recettes fiscales générées par l’or noir. Le plus inquiétant est sans doute que la situation politique de ces pays est déjà très instable. Le Venezuela et le Moyen-Orient en sont de bons exemples.
Mais ils en sont eux-mêmes responsables, dans une certaine mesure au moins. Le prix du brut a commencé à décliner en décembre 2014 lorsque l’OPEP, emmenée par l’Arabie Saoudite, a surpris la quasi-totalité des observateurs en décidant de ne pas diminuer sa production alors que le marché souffrait déjà d’une suroffre.
Bien des analystes s’accordent à dire que les Saoudiens ont adopté cette stratégie pour chasser du marché les producteurs américains, dont les volumes extraits ne cessent d’augmenter avec le recours à la nouvelle technologie de fractionnement hydraulique. Un choix apparemment judicieux puisqu’un nombre croissant de ces entreprises sont aujourd’hui au bord de la faillite. Les défauts de paiement sur les emprunts en cours se multiplient et ils ont provoqué de sérieuses corrections, en premier lieu sur le marché américain des obligations à haut rendement.
Depuis quelques semaines, le prix du brut n’évolue plus que dans une seule direction pour deux raisons. D’abord, d’autres pays producteurs non membres de l’OPEP, dont la Russie, extraient actuellement à tout-va. Ensuite, l’Iran s’apprête à faire son retour sur le marché des producteurs. Résultat: les finances publiques saoudiennes sont mises à mal.
Le ralentissement conjoncturel qui sévit en Chine, de loin le premier acheteur sur le marché de l’or noir, n’arrange naturellement pas les choses. La tendance ne s’inversera pas avant que les perspectives de croissance ne se stabilisent progressivement en Chine et que les pays producteurs hors OPEP ne diminuent sensiblement leur production, ce qui ne devrait d’ailleurs plus tarder.
D’ici là, les centaines de millions de consommateurs dans le monde peuvent se réjouir de dépenser moins en énergie. Mais il semble pour le moment que les consommateurs, aux Etats-Unis surtout, soient moins enclins que par le passé à consacrer l’argent économisé en carburant à d’autres postes de dépenses. Voilà peut-être la raison pour laquelle la réaction des marchés à la dépréciation de l’or noir est essentiellement négative pour le moment.
On peut néanmoins estimer que le pétrole bon marché aura un impact fort, quoique tardif, sur la consommation. C’est pourquoi les marchés financiers devraient faire preuve d’un peu plus d’optimisme dans leur évaluation de la situation économique mondiale.
* Chef économiste Suisse,
Chief Investment Office d’UBS