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Le ministère public reproche à l’entreprise, devenue Orange, d’avoir mis en place dès 2007 une politique qui a eu pour effet de «déstabiliser» les employés. Sont visés l’ex-patron, Didier Lombard, et six autres dirigeants. 35 salariés s’étaient donnés la mort en 2008 et 2009.
Après sept ans d’enquête, le parquet de Paris a demandé le renvoi en procès pour harcèlement moral de France Télécom et de son ex-patron Didier Lombard, dans l’affaire de la vague de suicides de salariés au sein de l’entreprise en 2008 et 2009. L’entreprise de telecom et Didier Lombard sont soupçonnés d’avoir mis en place une politique de déstabilisation des salariés pour accélérer les départs au sein de l’entreprise.
Devenue Orange, France Télécom a été la première entreprise du CAC 40 à avoir été mise en examen pour harcèlement moral. Son procès amènerait la justice à trancher la première affaire de harcèlement à grande échelle dans une entreprise de cette taille. Dans ses réquisitions datées du 22 juin, le parquet a également demandé un procès pour harcèlement moral de deux autres dirigeants, Louis-Pierre Wenes, ex-numéro 2, et Olivier Barberot, ex-responsable des ressources humaines, et de quatre cadres pour complicité, a indiqué à l’AFP une source judiciaire. En tout, sept dirigeants doivent être renvoyés devant un tribunal correctionnel, selon le ministère public. Le juge d’instruction devrait se prononcer d’ici quelques semaines. Les dirigeants encourent jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amende, selon l’article 222-33-2 du code pénal.
«Un climat professionnel anxiogène»
Le parquet reproche à France Télécom d’avoir mis en place dès 2007 par des «agissements répétés» une politique d’entreprise qui a eu pour effet de «déstabiliser» les employés et de «créer un climat professionnel anxiogène», dans un contexte de restructuration délicate, selon une source proche de l’enquête. Trente-neuf victimes sont notamment citées sur la période 2006-2011: dix-neuf se sont suicidé, douze ont tenté de le faire, et 8 salariés ont subi un épisode de dépression ou ont été en arrêt de travail. Selon les syndicats et la direction, 35 salariés s’étaient donné la mort en 2008 et 2009. Dépassée, l’entreprise avait peiné à réagir. Didier Lombard, avait ainsi qualifié de «mode» les suicides de ses employés, provoquant l’indignation.
Le suicide en juillet 2009 d’un technicien marseillais, qui avait évoqué un «management par la terreur», avait donné un énorme retentissement à l’affaire, renforcé par plusieurs actes similaires. Deux mois plus tard, les syndicats déposaient plainte contre la direction de l’entreprise. Les plaignants, dont la fédération Sud-PTT, y voyaient la conséquence d’un «système» pour pousser les salariés au départ dans un contexte d’ouverture à la concurrence, après que l’Etat est devenu actionnaire minoritaire en 2004.
Engagé dans le délicat virage de la privatisation et des nouvelles technologies, le groupe voulait supprimer 22.000 postes entre 2006 et 2008 et procéder à 10.000 changements de métier. «Les maladresses de langage de Didier Lombard ont offert une opportunité de faire un procès fondé sur le harcèlement qui ne repose sur aucun élément sérieux», a réagi auprès de l’AFP son avocat Jean Veil. «En 2007, je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte», avait lâché Didier Lombard en octobre 2006 devant des cadres supérieurs et dirigeants de France Télécom.
Face aux enquêteurs, France Télécom et certains cadres ont nié l’existence d’objectifs de réduction d’effectifs, évoquant de simples «indications», et présenté la restructuration comme une opération de sauvetage, sans lien avec la dégradation du climat social. Aux yeux du ministère public, les témoignages et documents internes passés au crible montrent au contraire que les objectifs de mobilités et de réduction des effectifs étaient devenus une fin en soi, quels que soient les moyens pour y parvenir: incitations répétées au départ, mobilités forcées, surcharge ou absence de travail, réorganisations tout azimuts… «Les cadres étaient formés à décourager leurs équipes, leur bonus en dépendait. Chaque nouveau départ était la promesse d’une prime majorée en fin d’année»,
Des tableaux «circulaient parmi les cadres»: «on a fait tant de départs, il en reste tant à faire», avait résumé auprès de l’AFP Yves, 62 ans, ex-cadre informatique dans le Nord de la France. L’inspection du travail avait souligné la «brutalité» des méthodes managériales qui «ont eu pour effet de porter atteinte à leur santé physique et mentale», selon un rapport remis à la justice. «Il avait peur de ne pas y arriver (…) il ne dormait plus (…) c’est le travail qui l’a tué», avait raconté aux enquêteurs une proche de Robert, technicien appelé à se reconvertir dans le commercial. Il s’était suicidé en mai 2008, à 51 ans. Didier Lombard avait quitté la direction opérationnelle du groupe en mars 2010, fragilisé par le scandale et une «énorme bourde», de son propre aveu, lorsqu’il avait évoqué «une mode du suicide».