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Jean-Sébastien Lefebvre
Inquiétude ou opportunité ? Dans l’écosystème bruxellois, l’impression laissée par le vote des Britanniques est ambiguë. Mais les négociations à venir promettent une intense activité pour tous les spécialistes de la machinerie européenne.
« Jusqu’au jour des résultats, notre bureau de Paris était peu demandeur en information, mais, depuis le 24 juin, je n’arrête pas, explique un lobbyiste français installé à Bruxelles. Je transmets quotidiennement les positions des pays, des partis politiques, à nos différents chargés de compte. »
Au sein des institutions, comme parmi les représentants d’intérêts qui travaillent à Bruxelles, on cherche une ébauche de réponse pour sortir de cette incertitude, si néfaste pour l’économie, comme l’ont rappelé les dirigeants des Vingt-Sept, lors de la première réunion du Conseil européen sans le Royaume-Uni, le 29 juin. La balle est dans le camp des Britanniques, qui doivent activer la procédure de sortie de l’UE, le fameux article 50.
Rassurer les investisseurs
Mais, comme l’explique le Financial Times, le pays sait qu’il manque de ressources pour négocier son futur statut, et qu’il s’apprête à livrer une bataille à laquelle il n’est pas préparé.
Selon le quotidien, l’administration d’outre-Manche ne dispose que de 20 personnes compétentes pour cette mission, face aux 600 experts de la Commission européenne. Il serait question de recruter jusqu’à 700 consultants extérieurs pour combler les manques.
“Le Brexit va en premier lieu profiter aux très grandes firmes de consulting, comme McKinsey, BearingPoint, Ernst & Young, Pricewaterhouse Coopers”, explique à Contexte un dirigeant d’un cabinet bruxellois.
« Ensuite, ce sont les experts juridiques et fiscaux qui vont être très demandés, pour tout ce qui touche à l’analyse des risques pour les investissements des entreprises. Les acteurs plus modestes comme nous n’arriveront qu’après, mais nous serons utiles quand il faudra passer de l’expertise théorique au message politique. »
Lors des négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE, les entreprises auront besoin de faire entendre leur voix, et pas que les sociétés britanniques. Toutes celles qui ont des employés ou des intérêts outre-Manche seront concernées.
Au cabinet GPlus, on indique que des premiers contacts ont déjà été pris.
« Nous avons été approchés par des membres du gouvernement ainsi que des députés britanniques qui s’inquiètent de la réaction de certains de nos clients et de l’impact du Brexit en termes d’investissements futurs. Nous agissons alors comme intermédiaires informels entre décideurs politiques et économiques », explique Thomas Barros-Tastets, l’un des associés de l’entreprise.
Ce regain d’activité pourrait ainsi compenser le creux que connaît le secteur des représentants d’intérêt à Bruxelles depuis 2014. Un vide qui s’explique par la pause parlementaire liée aux élections européennes, suivie du choix politique de la nouvelle Commission de moins légiférer.
Ruser pour continuer à compter
La perspective d’un Brexit va aussi modifier la vie des entreprises britanniques, qui veulent faire valoir leurs intérêts à Bruxelles.
Elles ne se font pas d’illusion, la Commission européenne ou les députés auront à l’avenir beaucoup moins d’intérêts à les recevoir. C’est là que les fédérations professionnelles peuvent faire la différence. Ces dernières regroupent les acteurs de tout un secteur, comme celui de l’industrie numérique avec Digital Europe, ou des opérateurs télécoms historiques avec ETNO.
« Nos membres britanniques nous ont déjà contacté pour nous dire qu’ils vont avoir besoin de nous pour continuer à faire passer leurs idées et avoir des informations », explique la représentante d’un secteur industriel.
« Toutefois, si à l’issue des négociations, le Royaume-Uni n’est plus membre de l’UE, ni de l’espace de libre-échange, ils seront exclus et n’auront plus que le statut d’observateur », précise-t-elle. Tout dépend des statuts de chaque association, certaines autorisent des entreprises issues de pays tiers à adhérer pleinement.
Mais cette utilisation accrue des fédérations professionnelles par les entreprises d’outre-Manche risque aussi de provoquer, à terme, des tensions au sein même de ces structures. Elles sont censées être au service de l’ensemble du réseau, et le représenter uniquement quand une position commune existe sur un sujet précis. Or, tous n’ont pas intérêt à aider leurs alter ego d’outre-Manche.
« Nos clients français sont très satisfaits de la position ferme de l’Élysée, adoptée pour le moment par l’UE, affirmant que le Royaume-Uni n’aura pas accès au marché unique s’il refuse la liberté de circulation, conclut un lobbyiste français. Avec le Brexit, ils espèrent récupérer des parts de marché et des investissements. »