Joël Gombin : « Le savoir-faire autour des données est très peu intégré dans l’organisation des partis »

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Propos recueillis par Samuel Le Goff
Joël Gombin ,doctorant en Science politique à l’université de Picardie

De nombreux candidats, en particulier à la présidentielle, utilisent des logiciels spécialisés venus des États-Unis, comme Nationbuilder, qui permettent de gérer le fichier des militants et de les contacter. Quel impact peuvent-ils avoir dans les campagnes électorales françaises ?

Le contexte en France et aux États-Unis n’est pas le même : la structuration des partis et le niveau des dépenses électorales sont sans commune mesure et la professionnalisation de l’activité politique est beaucoup plus développée outre-Atlantique.

Aux États-Unis, l’entourage des candidats, notamment pour l’organisation des campagnes, est professionnel. Le métier de directeur de campagne existe. Ces derniers gagnent beaucoup d’argent et changent de prétendant à chaque élection. En France, le directeur de campagne est une personne choisie sur des critères politiques et pas techniques.

Le déficit de structuration et d’organisation dans les partis politiques français est tel que faire des progrès significatifs est très facile. La fascination un peu magique pour ce qui vient des États-Unis est grande en France : l’idée que la technologie va révolutionner la manière de faire la politique existe.

La créativité de ces technologies politiques est pourtant faible, car il s’agit de l’importation de méthodes pratiquées dans le monde de l’entreprise depuis des décennies. Nationbuilder et les logiciels apparentés ne sont finalement que des CRM (logiciel de gestion de la relation client, ndlr) qui permettent l’envoi de courriels et de SMS aux militants et sympathisants.

L’expérience montre qu’un certain nombre de candidats qui ont utilisé ces systèmes ont finalement perdu. L’outil ne fait pas tout, il faut une offre politique. Si le produit est mauvais, ce n’est pas le marketing qui pourra le sauver.

Quelle est la prochaine étape dans le développement de ces technologies numériques appliquées aux élections ?

Beaucoup de gens travaillent sur l’utilisation massive des données, afin de cibler les argumentaires et développer des stratégies de mobilisation quasiment individualisées. Pour chaque électeur potentiel, il faut être capable de savoir quel argument va faire mouche.

Les États-Unis disposent d’une information fondamentale que nous n’avons pas : quand les citoyens s’inscrivent sur les listes électorales, ils se déclarent républicains ou démocrates. Le contexte législatif sur la collecte des données est différent et en France, la Cnil veille au grain, alors qu’aux États-Unis, acheter des fichiers considérables et croiser les informations est possible.

Les partis politiques français ont-ils les moyens de développer leurs propres outils numériques et de les utiliser ?

Je suis frappé, en France, par la faible exploitation des données disponibles, en particulier de la liste électorale, qui est pourtant de bonne qualité et accessible gratuitement. Les listes d’émargement sont disponibles pendant 15 jours après une élection. Il est ainsi possible de voir qui a voté ou pas et coupler cela avec d’autres données, recueillies lors des porte-à-porte.

Le savoir-faire autour des données est très peu intégré dans l’organisation des partis. Les quelques individus qui maîtrisent le sujet se gardent bien de partager cette ressource politique. Le spécialiste du sujet sera plutôt conseiller personnel du dirigeant du parti que secrétaire aux élections. Ce dernier sert surtout à savoir quelles sont les meilleures circonscriptions pour les attribuer à ses alliés politiques, voire à lui-même.

Les grands partis traditionnels s’appuient encore beaucoup sur leur proximité avec l’appareil d’État pour leur connaissance de la carte électorale. Ils sous-traitent ce travail au corps préfectoral, qui a un savoir-faire certain dans ce domaine. Quand on est au pouvoir, on va voir directement le bureau des élections du ministère de l’Intérieur, et quand on est dans l’opposition, on a toujours un préfet hors cadre qui peut faire le travail.

De nombreux outils numériques dédiés à la consultation citoyenne sont développés par des entreprises et des organisations de la « civic tech ». Représentent-ils un réel potentiel d’innovation et de transformation de la manière de faire de la politique ?

Ce mouvement est foisonnant, si l’on en juge par tous les sites qui se proposent d’organiser une primaire citoyenne. Il est significatif d’une demande sociale de renouvellement de la politique et de la manière de la faire. Peut-il déboucher sur quelque chose ? C’est trop tôt pour le dire.

Ces initiatives reflètent le point de vue des classes moyennes éduquées, qui croient profondément en la théorie démocratique normative, avec un débat éclairé entre gens raisonnables et informés.

Ceux qui se lancent dans la civic tech ne sont pas des militants aguerris, ils arrivent avec un capital scolaire, mais leur relation à la politique est un peu lointaine, voire peut-être un peu naïve. Je suis sceptique, pour l’instant, sur le succès de ce mouvement, car il se concentre exclusivement sur l’aspect procédural de la légitimité politique.

La science politique considère qu’il existe deux moyens pour établir la légitimité d’une politique publique. La première est la légitimité procédurale : une politique est bonne car décidée à l’issue d’un processus transparent et démocratique. L’autre légitimité, dite substantielle, repose sur les résultats obtenus.

Il n’est pas démontré que la légitimité procédurale apporte nécessairement de bons résultats, et donc une légitimité substantielle.

La secrétaire d’État au Numérique, Axelle Lemaire, s’est appuyée sur cette communauté lors de la consultation relative à son projet de loi numérique. Ces initiatives peuvent-elles trouver un écho dans la classe politique ?

Les insiders de la politique regardent cette communauté de la civic tech avec le sourire en se disant qu’ils sont « bien gentils et n’embêtent personne ». Je ne suis pas certain que les politiques suivent le mouvement, car la légitimité procédurale nourrit un désir infini. Plus il existe de transparence et de consultation, plus l’envie d’en avoir est forte et peut, au bout du compte, être déçue.

Le risque de voir le processus se retourner contre ceux qui l’ont initié est réel. La promesse initiale peut se résumer ainsi : « Si vous participez au processus, votre revendication va être exaucée. » À un moment, même si la procédure est transparente, il faut décider, ce qui impliquera de léser des gens, car les intérêts sociaux restent divergents.

Le cas de la consultation menée par Axelle Lemaire est assez emblématique. Un certain nombre de personnes ont joué le jeu, et ont pu être déçues car, à la fin, c’est le Parlement, avec une forte intervention de l’exécutif, qui a tranché.

Depuis 2013, l’État, et plus particulièrement le directeur interministériel des systèmes d’information de l’État, Henri Verdier, mène une politique d’ouverture des données. Cette démarche interne peut-elle avoir davantage d’impact ?

Oui, même si, là encore, il ne faut pas faire preuve de naïveté. Libérer les données pour que des gens s’en emparent et en fassent quelque chose ne suffit pas. 80 % des données publiques ouvertes ne sont pas réutilisées.

La démarche consiste aussi à se servir du processus d’ouverture des données comme un levier de changement des pratiques à l’intérieur de l’administration. C’est le sens, par exemple, des start-up d’État qui développent des applications, permettant de sortir de la seule logique procédurale pour produire des résultats tangibles.

Des résultats significatifs ont été obtenus dans certains secteurs. L’Institut national géographique (IGN) a évolué. Cet établissement vivait replié sur lui-même, avec un modèle économique reposant sur des licences payantes et une culture peu portée au partage des données. Aujourd’hui, il participe à l’élaboration de la base nationale des adresses, aux côtés de la Poste et d’Open Streetmap, avec une licence partiellement ouverte.

Pour le moment, Henri Verdier peut s’appuyer sur une réelle volonté politique, portée à haut niveau, même si elle n’est pas partagée par l’ensemble du gouvernement et de l’administration. La question est de savoir si ce soutien politique survivra à l’alternance de 2017.

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