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Jean-Pierre Chevènement. Je crains qu’en pratiquant l’amalgame entre les terroristes « djihadistes » et la grande masse des musulmans de France qui n’aspirent qu’à pratiquer paisiblement leur culte, vous ne tombiez dans le piège de nos adversaires. Ces derniers ne se cachent pas de vouloir susciter une guerre civile en France en jouant sur les fractures trop réelles de notre société. Je vous le dis : il faut isoler les terroristes. C’est une règle de principe. Or l’« hystérisation » des problèmes ne peut qu’élargir leur cercle de sympathisants, aujourd’hui très réduit parmi les musulmans. Ceux-ci souffrent de ces amalgames précipités et injustes. L’islam de France est par définition un islam républicain. Son émergence est une tâche de longue haleine, mais si la voie est étroite, il n’y en a pas d’autre pour maintenir la paix civile. Bien entendu, il y a d’autres chantiers à ouvrir pour que reprenne le processus normal de l’intégration. Il nous faut « faire France » à nouveau. Cela ne peut se réaliser que sur un projet partagé. Évitez donc les caricatures ! Ouvrez des chemins qui rapprochent ! Rejetez la voie des surenchères qui fait le jeu de Daech !Les médias et la gauche politique dénoncent volontiers l’islamophobie française (un des éléments de la « droitisation »). Ce qui est sûr, c’est que la méfiance envers l’islam grandit en France. Comment y répondre ?
À l’époque de la création du CFCM, vous aviez reçu les représentants des différentes tendances de la communauté musulmane, jusqu’aux radicaux du Tabligh. Aujourd’hui, certains islamologues s’inquiètent de la radicalisation de la rue musulmane française, qui juge l’UOIF et Tariq Ramadan trop « républicains ». Comme l’a déclaré Manuel Valls, les salafistes ont-ils gagné la bataille des idées ? Le courant salafiste ne s’est développé en France que récemment. Il reste très minoritaire. Suleiman Mourad, éminent historien libanais de l’islam, dans La Mosaïque de l’islam (1), montre que le wahhabisme est une doctrine profondément étrangère à l’esprit du sunnisme : « Au cœur de l’islam sunnite, il y a ce qu’on pourrait appeler l’idée de compromis, la croyance qu’aucune secte n’est totalement dans le vrai, qu’il y a une diversité de points de vue en matière de religion et que vous devez faire apparaître cette diversité dans votre propre pensée. »
Place Beauvau, vous aviez envisagé de contourner la loi sur la laïcité en formant les imams à Strasbourg. La loi de 1905 serait-elle inadaptée à l’islam de France ou faut-il accepter des accommodements raisonnables pour lutter contre les influences étrangères, en particulier salafistes ?
Mon conseil s’adresse d’abord à toutes les religions : dans une République laïque, chacun doit privilégier dans l’espace public de débat, plutôt que l’affirmation de la Révélation qui lui est propre, la raison naturelle et l’argumentation raisonnée. C’est un effort qui est demandé à chacun (« effort » est d’ailleurs la traduction qu’on donne du mot « djihad », quand il s’applique à la conquête de soi, à la domination de ses passions : c’est le « grand djihad ». Le « petit djihad » n’est permis que dans certaines circonstances (la lutte contre les croisés du XIe au XIIIe siècle, les Mongols ensuite, l’envahisseur étranger le cas échéant). Aujourd’hui, le terrorisme qui se dit « djihadiste » s’inscrit dans une vision eschatologique de la fin des temps. C’est la voie du suicide, pour les intéressés mais aussi pour les musulmans. J’ai confiance que le monde musulman saura se débarrasser de cette pathologie. Le terrorisme c’est un crime, tout simplement, à traiter comme tel. Je conseillerai plutôt à nos concitoyens une sorte de « djihad laïque », un effort de raison qui est demandé aux musulmans comme aux autres d’ailleurs, pour s’exprimer de manière argumentée dans l’espace républicain, commun à tous. Oui, cela implique une certaine discrétion dans l’expression de ses croyances religieuses. C’est également vrai, mais sur un plan distinct de la laïcité, celui de l’intégration à la société française. L’intégration, c’est la clé des codes sociaux permettant d’exercer sa liberté. J’ai eu un débat sur ce sujet avec un conseiller d’État, M. Thierry Tuot (2), qui milite pour une société qu’il appelle « d’inclusion », mais en fait prêche le modèle communautariste à l’anglo-saxonne. Je ne partage pas cette vision. Le modèle républicain de l’égalité de tous les citoyens devant la loi me paraît supérieur. Et c’est vrai qu’il demande aussi un effort, qui a d’ailleurs été consenti par toutes les vagues d’immigration que la France a connues jusque dans les années 1970. Elles se sont adaptées aux mœurs françaises. Mais c’est un processus de longue durée qui exige à la fois effort et tolérance, mais aussi et surtout patriotisme bien compris. Donc, je ne retire rien de mon conseil de discrétion qui ne procède que d’un sentiment amical de ma part à l’égard de nos compatriotes musulmans et du souci que j’ai du bien commun.
Cette affirmation identitaire musulmane et l’échec de l’intégration en général ne sont-ils pas tout simplement dus au trop grand nombre de personnes à intégrer donc à l’immigration massive ?
1. Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, entretiens avec Perry Anderson, Fayard, 2016, p. 100.
2. Le Débat, septembre 2015. Cahier consacré à l’intégration et au multiculturalisme
Source : Causeur