Le chef de l’Etat se rend ce mardi en Corse dans un contexte de revendications de partis nationalistes. Car la renonciation à tout ou partie de la souveraineté par les Etats conduit naturellement à l’affirmation de mouvements régionalistes forts.

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris,
Emmanuel Macron entame une visite en Corse ce 6 février, pour les 20 ans de la mort du préfet Erignac, dans un climat de revendications des partis nationalistes. Corse, Catalogne, Flandre, Ecosse, Padanie, etc… Comment analyser l’évolution des mouvements autonomistes en Europe ? Où en sont les Etats nations dans cette tendance qui se dessine ?
Edouard Husson : Il y a un premier constat à faire. La République, dès la Révolution Française, a posé l’adéquation entre un Etat et une nation comme une évidence. Or, curieusement, la France est l’un des rares pays où cette correspondance soit vérifiée. Nous sommes entourés de pays où l’on voit, sur un même territoire étatique, s’affirmer de fortes identités régionales ou historiques. L’histoire de France est en fait plus compliquée qu’elle n’en a l’air. Louis XVI, comme tous ses prédécesseurs, parle « des peuples » sur lesquels il règne.
Comment faire la part des choses entre une part « d’égoïsme local » et une part de stratégie cohérente pour préserver un héritage historique et une identité ?
Il y a eu la grande poussée individualiste des années 1960. Elle implique, entre autres composantes, une dénonciation du nationalisme qui a mené aux deux guerres mondiales. En fait, l’histoire est bien plus compliquée que cela puisque, souvent, les régionalistes ont des parents qui se sont compromis dans la collaboration. Le nazisme a été très désireux d’encourager tout ce qui pouvait détruire les Etats et a largement financé les mouvements régionalistes. On notera, en outre, dans le cas de la France, que le mouvement régionaliste et ses traductions concrètes (l’apparition de panneaux de signalisation bilingues en Bretagne ou en Occitanie) sont largement des constructions intellectuelles. Exactement comme au XIXè siècle, les nationalismes ont été largement des inventions savantes avant de diffuser dans les classes moyennes. La poussée européeiste a évidemment encouragé cette tendance. Je pense moins à « l’Europe des régions », cette tarte à la crème, qu’au fait que l’Europe, affaiblissant voire confisquant les souverainetés, elle provoque, en réaction, la poussée de forts mouvements régionalistes. Dans le cas de la Grande-Bretagne, c’est autant l’effet de la mondialisation que de l’Europe qui peut expliquer la poussée écossaise.
Comment se conjuguent les principes d’ouverture grandissante qui ont pu caractériser la construction européenne de ces dernières années et un repli sur soi ?
L’Europe a encouragé, et souvent elle finance les régionalismes, pour affaiblir les Etats nationaux. Plus profondément, la renonciation à tout ou partie de la souveraineté par les Etats conduit assez naturellement à l’affirmation de mouvements régionalistes forts. Et puis vous avez l’effet de l’euro. Contentons-nous de constater que la monnaie unique conduit à de fortes inégalités au sein de la zone euro tout en limitant voire interdisant les transferts financiers compensateurs, qu’ils soient nationaux ou intra-européens.