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Par Michel Duclos
“L’enfer sur terre”, dénonçait lundi 26 février Antonio Guterres à propos des attaques massives du régime syrien et de la Russie contre les populations de la Ghouta.
Le secrétaire général des Nations Unies n’est à vrai dire pas la personne la plus qualifiée pour porter un jugement, tant l’ONU s’est montrée dans l’affaire syrienne, de bout en bout, incapable d’assumer ses responsabilités.
Le drame qui se joue en ce moment à Douma et dans les autres localités de la Ghouta Est était totalement prévisible : il était inscrit dans l’évolution du rapport des forces sur le terrain et constitue dans une large mesure une réplique du scénario de la chute d’Alep il y a maintenant plus d’un an. Certes, les situations de ces deux “batailles” urbaines ne se recoupent pas entièrement : la population actuellement sous les bombes aux portes de Damas avoisine 400 000 personnes quand il ne restait plus qu’un millier d’habitants dans les derniers jours d’Alep-Est ; le dernier carré des combattants à Alep se comptait par centaines, ils sont peut-être 20 000 dans la Ghouta ; la province d’Idlib fournissait potentiellement un refuge pour les habitants d’Alep-Est, alors qu’il n’y a aucune issue possible pour les habitants de la Ghouta.
« L’enjeu pour le régime est donc à la fois stratégique et politique : dès lors qu’il a repris le contrôle des deux tiers du territoire (la “Syrie utile”), la persistance d’une poche rebelle à dix kilomètres du palais présidentiel lui devient insupportable »
Sur un plan politique, Alep-Est avait été conquise de l’extérieur par la rébellion alors que la population de Douma est l’une des premières à s’être soulevée en Syrie. Les combattants de la Ghouta sont des enfants du pays, des jeunes gens qui ont pris les armes pour abattre le régime, protéger leurs familles, échapper à la conscription et bien entendu aussi pour des motifs parfois plus cyniques. Ils appartiennent à des milieux conservateurs sur le plan religieux, ce qui a fait le jeu des mouvements d’inspiration islamiste et notamment de Jaysh al-Islam, qui a longtemps dominé le front des rebelles locaux.
L’enjeu pour le régime est donc à la fois stratégique et politique : dès lors qu’il a repris le contrôle des deux tiers du territoire (la “Syrie utile”), la persistance d’une poche rebelle à dix kilomètres du palais présidentiel lui devient insupportable. Ses porte-paroles présentent l’effroyable carnage comme un épisode d’une “stratégie de contre-insurrection”, d’autant plus justifiée selon eux que des tirs de mortier en provenance de la zone rebelle touchent quotidiennement la ville de Damas. Et que la résistance de la Ghouta est animée par des groupes armés islamistes dont Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), qui est affilié à al-Qaïda.
En réalité bien sûr, la brutalité du traitement infligé aux populations civiles de la Ghouta est sans commune mesure avec les attaques des groupes armés sur Damas. Aucune stratégie de contre-insurrection ne peut par ailleurs justifier de cibler systématiquement les hôpitaux et les structures médicales ou d’affamer des villes entières.
« Derrière ce théâtre d’ombres, une vraie négociation s’esquisse peut-être. Une “diplomatie de la reddition” est en fait à l’oeuvre. »
Dans ce contexte, quelle chance y a t-il pour une “diplomatie humanitaire”, ouvrant éventuellement la voie à un règlement politique ? En acceptant au Conseil de Sécurité la résolution 2401 fixant une trêve d’un mois, la Russie n’a t-elle pas fait un geste, offert une ouverture ? En fait, à peine la résolution était-elle votée que M. Lavrov, avec des mots tirés de sa longue expérience, a fait comprendre que Moscou n’avait aucunement l’intention de la mettre en oeuvre. Le régime a pour sa part continué son offensive comme si de rien n’était. Les pertes humaines se comptent par dizaines depuis le vote de la résolution. Cependant, appelé à faire pression sur son protégé, M. Poutine a décrété une “pause” quotidienne de cinq heures pour permettre l’évacuation de certains habitants. Mais, selon un scénario bien rôdé, les Russes et le régime accusent les groupes armés rebelles de saboter la trêve humanitaire.
Derrière ce théâtre d’ombres, une vraie négociation s’esquisse peut-être. Une “diplomatie de la reddition” est en fait à l’oeuvre. Par divers intermédiaires, les groupes armés non-djihadistes proposent de se dissocier d’HTC, de contribuer à son expulsion, en échange d’un réel cessez-le feu et d’une remise de leurs armes dans des conditions permettant de préserver une certaine gouvernance locale acquise par la révolution. Une lettre détaillant ces propositions a été adressée mardi 27 février par les groupes rebelles à Antonio Guterres et au Conseil de Sécurité. Le journal Le Monde nous apprend par ailleurs que des tractations sur le même thème étaient en fait engagées, sans résultat, depuis des mois.
Que conclure ?
- D’abord, retenons la leçon de l’expérience : la “diplomatie humanitaire“ couplée à la “diplomatie de la reddition” avaient connu les mêmes tribulations lors de l’agonie d’Alep. En position de force, le régime et la Russie peuvent faire traîner les négociations, laissant miroiter qu’une solution humanitaire est à portée de main, mais poursuivant l’annihilation des forces rebelles jusqu’à une reddition pratiquement sans condition. A ce moment là seulement, comme ce fut le cas à Alep, les convois humanitaires arriveront et le monde sera soulagé de sa mauvaise conscience ; ou alors, la Ghouta aura été vidée de sa population grâce à la “diplomatie humanitaire” et l’assaut final sur les rebelles sera d’autant plus sanglant.
- Ensuite, il pourrait y avoir quand même, s’ils le voulaient vraiment, une marge d’action pour l’Europe et les États-Unis. La “liquidation” de la Ghouta peut encore prendre du temps tandis que la marche triomphale qu’a été jusqu’ici la Syrie pour M. Poutine connaît ses premières difficultés. Comment agir ? En faisant bloc alors que l’on ne voit pour l’instant aucune démarche commune aux Occidentaux, en s’impliquant fortement dans les négociations sur la trêve, sur la base de la proposition des groupes armés non-djihadistes, en engageant des moyens de facilitation (dispositifs de contrôle par exemple), en menant pour de bon la bataille des opinions, en envisageant des rétorsions si notamment l’arme chimique était à nouveau utilisée ;
- Enfin, l’inaction des démocraties aura une fois de plus un coût. Une victoire sans limite du régime syrien et de ses alliés dans la Ghouta signifie qu’aucune “ligne rouge” de caractère humanitaire n’est opposable désormais aux gouvernements en guerre contre leurs populations. Une telle victoire vaudra également signal qu’il n’y a place pour aucun règlement politique dans le conflit syrien. Mais ce triomphe de la force pure sur toute autre considération, n’est-ce pas aussi un signe clair que désormais la logique de la guerre a définitivement le champ libre ? Voilà les enjeux du sort de la Ghouta orientale pour les Occidentaux.