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Natacha Polony

Le magazine américain Forbes et La Nouvelle Revue française ont publié deux entretiens d’Emmanuel Macron. La lecture concomitante de ces deux textes, dont la publication doit nourrir la légende forgée depuis un an, laisse perplexe.

« Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve Aristote. » Cette remarque, lancée dans La Nouvelle Revue française par Michel Crépu et Alexandre Duval-Stalla, s’adresse à un président qui tente depuis un an de peindre l’autoportrait du technocrate en philosophe. Plus encore, au fil de cet entretien dans une revue autour de laquelle flottent tous les grands fantômes de la littérature française, se dessine par petites touches une sensibilité aux mots, une inscription dans l’histoire, qui veulent transcender le caractère désespérément prosaïque de la gestion de l’État pour hisser ce quinquennat jusqu’aux heures tragiques de l’histoire, celles où s’est joué le destin de la France. Alexandre, Aristote… et soudain le magazine Forbes.

La semaine où sort cette quintessence de pensée présidentielle, le magazine connu pour son classement des fortunes mondiales publie un autre entretien de celui qu’il baptise le « chef de file des marchés libres ». La lecture concomitante de ces deux textes, dont la publication doit nourrir la légende forgée depuis un an, laisse perplexe. Le penseur et l’homme d’action ? Aristote et Alexandre réunis en un jeune homme obsédé par la quête de sens ? Ou plutôt Alcibiade, séduisant et pressé, beau parleur et ambitieux, qui conduisit Athènes à sa perte ?

L’Emmanuel Macron de Forbes est tel que peut le rêver le magazine, parsemant son discours de « business friendly » et de « start-up ». Il est question d’accélération, de changement, et, preuve ultime de son ébouriffante modernité, de « disruption ». l’Emmanuel Macron de Forbes disrupte à tout-va. Il le martèle, une fois, deux fois : «there is no other choice ». Il n’y a pas d’alternative.

L’Emmanuel Macron de la NRF, pourtant, nous parle profondeur et temps long. Il cite Colette et Giono, et le parfum des fleurs dont leur écriture dessine les infinies subtilités. Colette et Giono qui, plus que tout autre auteur, ont su rendre par la puissance évocatoire d’une langue musicale le miracle d’une incarnation, ici et maintenant, dans un monde dont la beauté nous dépasse. Non seulement Colette et Giono ne disruptent pas, mais le monde qu’ils nous chantent est celui d’une humanité intemporelle. « Il y a de petites places désertes où, dès que j’arrive, en plein été, au gros du soleil, écrit Giono, OEdipe, les yeux crevés, apparaît sur un seuil et se met à beugler. Il y a des ruelles, si je m’y promène tard un soir de mai, dans l’odeur des lilas, j’y vois Vérone où la nourrice de Juliette traîne sa pantoufle. »

La question est vertigineuse. Peut-on vibrer à l’écriture de Colette et Giono, et disserter sur une exit tax qui ne serait pas « business friendly ». Ou, pour le dire autrement, peut-il se concevoir un homme d’action qui porterait en lui l’ironie délicieuse de Jean Giono vis-à-vis du progrès, le questionnement enfiévré de René Char sur la capacité des mots à nommer le réel sans en assécher le sens, un homme d’action qui concevrait son action en fonction de cette nécessité pour l’homme de s’inscrire dans ce qui le dépasse ? Un homme d’action dont l’action serait véritablement orientée par ce que les livres auraient fait de lui ?

L’Emmanuel Macron de la NRF parle d’un « cadre sensible et intellectuel qui demeure et influence le regard qu’on porte sur le monde », il disserte sur la rencontre entre le politique et la littérature. Mais il le fait à propos de sa propre figure romanesque, celle d’un Julien Sorel se rêvant en Napoléon. Il tance l’Europe, « vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel » qui, face au tragique ressurgi, pourrait renouer avec un souffle. Mais un souffle pour se porter jusqu’à quel sommet ? Victor Hugo n’est cité qu’en passant : l’épopée macronienne est individuelle. Mais d’un individu qui n’est pas non plus l’esprit empreint de doute et de mesure d’un Montaigne face à la folie sanguinaire des Guerres de religion.

Ce début de siècle nous confronte à la possible dissolution de notre humanité dans le transhumain, à l’emprise de la technique sur la nature et sur l’homme, à la dissolution des liens de sociabilité qui permettaient la transmission des cultures, et bientôt à des bouleversements démographiques tels que l’Europe n’en a pas connu depuis le IVe siècle. Un politique qui serait autre chose qu’un technicien se donnerait pour objectif, par-delà la recherche nécessaire d’un retour des investisseurs, de définir, face à ces enjeux, ce que serait une société vivable, une société respectueuse de la personne, au sens où l’entendait Emmanuel Mounier. À quoi sert la littérature, pour n’être pas que le vernis brillant et coloré dont on recouvre l’acceptation d’un utilitarisme qui est son exact contraire ? Elle sert, dans la matérialité sonore des mots, à donner à voir l’homme, dans sa noirceur insondable et dans ses grandeurs soudaines, cet homme que le politique doit aimer tel qu’il est, et non tel qu’il faudrait qu’il soit. C’est à cette condition que ses lois seront justes et porteront l’espoir d’une société meilleure.

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