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par Henri Hude
1° L’euthanasie et le rétablissement des comptes sociaux.
Les explications matérialistes, en matière économique et politique, sont souvent les plus pertinentes. Je le dis librement, n’ayant jamais été ni matérialiste, ni marxiste. Ainsi, l’un des gros enjeux derrière la triste affaire Vincent Lambert est la survie du système social.

Les systèmes d’assurances sociales mis en place par les socio-démocrates à la fin de la Seconde guerre mondiale pèsent de plus en plus lourd et les États doivent sans cesse revoir à la baisse les promesses faites à leurs citoyens. La raison n’est pas que ces systèmes seraient mal faits, mais que la prospérité et la démographie ne sont pas ce que l’on prévoyait.
Comment faire ? Changer ces systèmes sans ouvrir une perspective nouvelle crédible, ce serait risquer l’émeute. Augmenter les cotisations, c’est de plus en plus difficile, car la concurrence sociale est forte entre États européens. On peut raboter régulièrement les droits d’une manière technique et anesthésique, on peut aussi doper l’inflation pour rembourser les engagements en monnaie dévaluée. Mais l’un des leviers les plus prometteurs, qu’ouvre l’arbitraire de l’humanisme postmoderne, c’est malheureusement la réduction du nombre des personnes âgées, handicapées ou malades.
Chez ces derniers, le choix d’une mort anticipée, pudiquement appelée « euthanasie », serait une bouffée d’air frais pour les assurances sociales. Car si quelques cas particuliers particulièrement tristes occupent bien sûr le devant de la scène, le véritable enjeu est le suicide ou l’élimination bienveillante, chaque année, de dizaines de milliers de malades esseulés, allégeant considérablement les passifs sociaux.
Adhérer à l’humanisme postmoderne, c’est être capable de pratiquer aujourd’hui cet utilitarisme sordide.
Pour un ordre de grandeur des économies en jeu, vous pouvez consulter Les Cahiers de la direction générale du trésor, n°2013-08, Décembre 2013, Projection des dépenses de santé à l’horizon 2060. Le modèle Promede, 2.2.2., ‘Le coût de la dernière année de vie’, p.16-18.
2° Opium du peuple
À ces explications utilitaristes s’ajoute celle de l’idéologie libérale-libertaire. Cette idéologie est une réaction face à la grande pensée moderne, à l’autorité écrasante de la Raison, matrice des totalitarismes, et à la puissante névrose que sa morale du devoir a installée en Occident (celle que Freud touche dans son Malaise dans la civilisation, bien qu’à tort il en impute la responsabilité à la religion ; il a toutefois raison, si la religion est contaminée par la grande pensée moderne). Le contenu de cette idéologie postmoderne se résume en une seule proposition : à chacun sa vérité.
Sa pratique est simple, c’est le rejet de toute forme d’autorité, que ce soit celle de Dieu, celle de la Raison, celle de toute norme naturelle, ou bien encore celle des institutions politiques. Toutes les opinions sont vraies, tous les comportements sont légitimes à partir du moment où ils découlent d’un individualisme résolument arbitraire.
La conséquence politique majeure de cette idéologie, c’est l’abaissement des démocraties. En effet, sans la vérité, la raison est « comme poisson sur le sable ». Et lorsque la raison forte n’a plus le droit d’exister, il n’y a, à terme, plus de gouvernement libre possible. De plus, quand l’arbitraire individuel devient la seule loi morale, il ne peut plus exister, à terme, aucune vision collective de la justice. L’idéologie libérale-libertaire est la matrice du libéralisme sauvage.
Face à cette profonde décadence des institutions démocratiques dans l’irrationalité, la puissance de l’argent émerge plus forte que jamais, car elle demeure gouvernée par la rationalité (financière). C’est cela qui explique, bien mieux que tout conspirationnisme, le fait que les institutions d’argent, par nature aristocratiques, l’emportent de plus en plus sur les institutions démocratiques.
La pensée libertaire était au départ celle de marxo-freudiens révolutionnaires (Reich, Marcuse, etc.), pour lesquels la révolution sexuelle accélèrerait la révolution socialiste. L’expérience a contredit leur théorie. La révolution libertaire s’est tout au contraire avérée le meilleur moyen d’empêcher durablement la révolution socialiste.
Quel rapport à l’euthanasie ? Très simple. Si l’euthanasie restait interdite, cela voudrait dire qu’il y aurait des valeurs supérieures à l’arbitraire individualiste et au libéralisme sauvage. Ce serait la fin de l’idéologie et de son système de pouvoir. Donc l’euthanasie doit être permise et c’est pour cela que Vincent Lambert devait mourir. Afin que la Règle suprême fût exemplairement établie par la solennité de la mort. C’était le sens, jadis, de la peine capitale.
3° Le sacrifice des jeunes
Puisque la crise de la « Sécu » a deux facteurs, vieillissement et dénatalité, le politicien humaniste considérera que le vieillissement est inéluctable à cause des progrès de la médecine, et préférera jouer sur le second levier. Concrètement, signifie offrir aux jeunes des conditions matérielles satisfaisantes pour fonder une famille : un emploi stable, un logement décent, et des cadres culturels plus solides.
Cela consiste à donner une politique industrielle décisive à notre pays, permettre aux acteurs économiques de faire les investissements technologiques et capitalistiques nécessaires, se donner les outils monétaires adéquats, aborder avec une souplesse pragmatique la négociation des accords commerciaux, etc. En un mot, cesser de s’attacher à un statu quo en déclin et mettre la France en phase avec son époque.
L’augmentation extrême de la valeur des actifs par rapport au niveau de vie est l’une des raisons pour lesquels les jeunes n’ont pas les moyens de se lancer dans la vie et fonder une famille avant un âge trop avancé.

Culturellement, cela veut dire arrêter une politique éducative, à cause de laquelle le niveau ne cesse de baisser, et qui ne prépare pas les jeunes aux responsabilités professionnelles et civiques au-delà de l’indignation irrationnelle. Cela veut dire aussi cesser de déconstruire la famille qui, nous sommes en train de le voir, est forcément le premier cadre de l’éducation et de la solidarité.
Incapable de concevoir une politique de progrès économique, l’humanisme postmoderne est aussi en train de consumer l’avenir économique des jeunes.