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Régis de Castelnau

L’explosion de la communication numérique, la présence écrasante des réseaux dans les relations entre les hommes ont poussé au paroxysme des phénomènes préexistants. Parmi eux évidemment le harcèlement dont sont malheureusement victimes de jeunes vulnérables, mais aussi les lynchages médiatiques. Concernant ces derniers, personne n’est à l’abri, connus, moins connus, voire carrément inconnus, personne n’est à l’abri et peut se voir du jour au lendemain transformé en cible et confronté à cette épreuve.
Lynchage parce qu’il faut parler de la violence que représentent ces campagnes pour les ceux qui se trouvent brusquement dans l’œil du cyclone. S’il n’y a pas de violence physique comme c’est le cas dans un lynchage classique mené par une populace furieuse, la violence sociale peut être sans mesure. Et personne ne peut en sortir intact. Tous ceux qui sont passés par là peuvent en témoigner, sauf ceux qui furent poussés au suicide – comme cela arrive malheureusement parfois. Les meutes qui se livrent à ce genre d’exercice, quelle qu’en soit la forme, ont toujours une sale gueule. Et d’autant plus que le médiatique offre la protection de la distance, voire de l’anonymat, et qu’ainsi, la bonne conscience est acquise à peu de frais.
Le lynchage médiatique dont est l’objet Sophia Chikirou raconte plusieurs histoires
La campagne médiatique lancée contre Sophia Chikirou n’échappe pas à ce déferlement et les réseaux sont pleins de ces surenchères triomphantes, y compris de la part des belles âmes, qui dispensent pourtant facilement, et de façon habituelle, les leçons de morale. On ne citera personne, mais constatons tout de même que l’exercice de la joie mauvaise est un plaisir gourmand dont peu semblent vouloir se priver.
Surtout que cette « proche » de Jean-Luc Mélenchon a quand même droit à un traitement spécial. Le Monde, qui mène la danse, n’a pas mégoté en publiant un réquisitoire mélangeant témoignages anonymes, imputations judiciaires floues, démagogie anti-argent, et transcription de conversations privées sorties de leur contexte. Cette dernière méthode est particulièrement détestable. L’utilisation de ces transcriptions littérales, outre qu’elle viole la vie privée des personnes concernées, donne une image complètement déformée de la réalité. Aucune information n’est fournie sur la nature des relations entre ceux qui échangent, ni sur le moment, ni sur le ton employé. L’auteur de ces lignes s’exprime régulièrement sur les réseaux, il reconnaît y dire beaucoup de bêtises, alors imaginons ce qu’il peut raconter en privé ! Le système médiatique (toujours panurgique) a pris le relais avec plus ou moins d’arrière-pensées selon les cas. Surtout que Sophia Chikirou a droit à une splendide cerise sur le gâteau avec une émission « d’investigation » sur la télévision du service public !
Alors, quels sont les objectifs des initiateurs de cette opération d’envergure ? Évidemment de faire passer la députée LFI pour une sorcière. Mais finalement dans quel but ?
Sophia Chikirou, une sorcière vraiment ?
Sophia Chikirou fait irrésistiblement penser à Rachida Dati. Comme elle, jeune femme issue de l’immigration maghrébine, intelligente, ambitieuse et courageuse. Elles ont d’abord dû s’imposer dans leur milieu d’origine, alors le combat, elles connaissent. Comme Dati, dotée d’un fort caractère, elle entretient parfois des rapports élastiques avec les principes, et le respect des bonnes manières n’est pas sa préoccupation première. Comme pour Dati toujours, sa réussite agace et grandes sont les tentations de lui rappeler les convenances.
Sur le fond, l’article du Monde et le réquisitoire de France Télévisions (via l’émission Complément d’enquête du jeudi 5 octobre qui lui a été consacré) n’apportent pas grand-chose. Il lui est reproché d’avoir bien gagné sa vie pendant les deux campagnes électorales menées par Jean-Luc Mélenchon en 2017 et en 2022. Elle se serait fait confortablement payer ses prestations professionnelles et techniques pendant ces campagnes. Une fois de plus, rappelons quelles sont les règles instaurées par la loi de 1990 sur le financement public de l’activité politique. En ce qui concerne les campagnes électorales, la loi a prévu un plafond de dépenses que les candidats ne doivent pas dépasser et le remboursement par l’État d’une partie de ces dépenses après le scrutin. Cela implique que l’on établisse un « compte de campagne » qui va comprendre recettes et dépenses et qui sera vérifié par la Commission Nationale du même nom. La partie importante du contrôle porte sur les recettes à cause du risque que les candidats les minorent pour éviter de dépasser le plafond, ce dépassement étant lourd de conséquences, comme Nicolas Sarkozy en a fait l’expérience. Mais les dépenses, quant à elle, sont des choix politiques libres sur la façon de mener sa campagne. Les contrôles qu’ont tendance à s’arroger magistrats et médias sont des atteintes à la liberté politique. Sophia Chikirou a bien gagné sa vie pendant ces campagnes ? Et alors ? En tout cas, le travail qu’elle a fourni a été, au regard des résultats, productif pour LFI. La Commission Nationale des Comptes de Campagne et la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique n’y ont rien trouvé à redire Depuis 2017 et la fameuse perquisition géante dont Jean-Luc Mélenchon avait été la cible provoquant sa fameuse colère homérique, la justice fait mijoter un dossier, qui six ans plus tard n’a toujours pas donné grand-chose. Alors, on essaie d’alourdir le dossier médiatique en nous disant que Sophia Chikirou est une chef d’entreprise désagréable maltraitant ses collaborateurs et on l’accuse d’homophobie pour des SMS privés. Tout en l’affublant de qualificatifs vaguement sexistes tels que « Dame de pique, bras armé de Jean-Luc Mélenchon, Reine mère ». Tout ceci est sans grand intérêt et Le Parisien fait honnêtement part de sa déception : « le reportage ne comporte pas de révélations fracassantes, il dresse un portrait peu flatteur de la communicante ».
Qui est la cible, Sophia Chikirou ou Jean-Luc Mélenchon ?
Mais alors pourquoi cette offensive et ce tintamarre ? D’expérience, on sait que toutes les affaires médiatico-politico-judiciaro-financières qui occupent brutalement l’actualité ont toujours un commanditaire. Et dans ce domaine, les propres « amis politiques » sont plus dangereux que les adversaires. Qui a voulu lancer une opération qui ensuite, compte tenu du fonctionnement du système médiatique et de la puissance des réseaux, se développera toute seule ? Qui veut assez de mal à Sophia Chikirou pour en avoir fait une cible, et Jean-Luc Mélenchon serait-il la cible principale ?
Celui que beaucoup appellent par dérision le « petit timonier » a organisé son « mouvement gazeux » de façon résolument non démocratique. Il n’y a aucune instance statutaire d’élaboration, de délibération, de prise de décision. Le financement public obtenu par les résultats électoraux est totalement maîtrisé par le chef, ce qui lui assure un contrôle total sur l’organisation. Et lui permet d’imposer la ligne politique et d’en changer quand il le souhaite. Comme l’a montré l’abandon du « populisme de gauche » de 2017 pour la ligne sociétale de la gauche américaine préconisée par le think tank « Terra Nova ». Cela lui permet également d’organiser la direction de son mouvement non comme une instance délibérative mais comme une cour organisée autour du chef. C’est dans ces conditions qu’ont été écartés ceux qui étaient susceptibles de lui faire de l’ombre, au profit des plus dociles comme les très charismatiques Manuel Bompard et Mathilde Panot…
L’hypothèse que nous retiendrons est celle d’un règlement de compte au sein de l’ensemble politique issu de la création du Parti de gauche en 2007 par Jean-Luc Mélenchon. Les déçus, les chassés et ceux qui se tiennent à distance voient avec angoisse se profiler la quatrième candidature présidentielle de Mélenchon pour 2027. Sophia Chikirou est-elle ainsi considérée comme un instrument politique précieux d’un patron qu’il convient d’affaiblir, ou est-elle simplement une cible intermédiaire ?
Mais tout ceci relève évidemment en l’état de la spéculation. Tout en sachant qu’il serait difficile de croire que le coup vient du pouvoir. Pour Emmanuel Macron et son système, Jean-Luc Mélenchon est inoffensif.
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