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Samir Saul – Michel Seymour

(Crédit image: Latuff 2026 | https://mintpressnews.es/so-it-goes/)

L’année 2026 commence avec une gueule de bois : l’impérialisme étasunien se rappelle au mauvais souvenir du monde entier. Le chef d’un État est enlevé, subtilisé vers le pays kidnappeur, offert en spectacle, soumis à une mascarade de procès et son pays déclaré « géré [run] » par le pays kidnappeur (un protectorat). Il fait figure d’otage aux mains de ses ravisseurs. L’image de l’Empire romain exhibant les ennemis capturés revient à l’esprit. Jugurtha a été le devancier de Maduro. Toussaint Louverture et Abdel Kader ont connu la captivité et les geôles françaises. Leur sort ne présage rien de bon pour Maduro.

Que les États-Unis agressent, renversent des gouvernements, occupent ou s’emparent de matières premières à l’étranger n’a rien d’inusité; c’est pratique courante depuis des décennies. L’impérialisme sécrète ces vices comme un marais stagnant dégage des miasmes nauséabonds. Il n’empêche que le kidnapping de chefs d’État par d’autres États est une méthode nouvelle et pleine de dangers pour le monde. Elle représente un élargissement de la palette des moyens d’attaquer et de soumettre des peuples et des pays récalcitrants. Il y eut certes l’arrestation de Manuel Noriega en 1989, lui aussi accusé d’être un trafiquant de drogue, mais son rapt s’inscrivait dans le cadre d’une invasion en bonne et due forme. La nouveauté est de ne se contenter que d’un kidnapping, sans plus, avec comme autre objectif de transformer le pays en protectorat.

Moyens classiques et nouveaux

On connaît les moyens classiques : agression militaire, invasion, occupation, installation de fantoches. Les États-Unis en ont fait un emploi fréquent. Ces dernières années, ils ont aussi fait l’expérience de l’échec de ces moyens, en Indochine, en Irak, en Libye (sans occupation), en Afghanistan. Conquérir est facile contre des pays plus faibles, consolider son autorité et les gouverner ne l’est pas. Le pire inconvénient pour l’occupant est qu’il subit des pertes de soldats, ce qui crée des remous politiques à domicile. Alors, ces derniers temps, la préférence a été donnée à la déstabilisation, à la guerre par procuration et à la mainmise par des coups d’État.

La procédure a été codifiée sous la forme de « révolutions de couleur », c’est-à-dire, des soulèvements fomentés par la CIA, la NED et des ONGs qu’elles financent pour provoquer des troubles derrière lesquels une prise du pouvoir est effectuée par des groupes organisés et dévoués aux États-Unis. Il y en a eu toute une série, surtout depuis 1990. Les événements de Maïdan à Kiev en 2014 en fournissent un modèle. Le stratagème a l’avantage de procurer une prise de contrôle sur un pays et son basculement dans le camp étasunien sans occupation militaire. Le non-envoi de troupes américaines (boots on the ground) évite des morts de soldats et la grogne du public aux États-Unis. Prêt à défendre son pays, ce public refuse de mourir dans des guerres d’agression. Ainsi les arrières de la puissance impérialiste sont sécurisés, et les protestations peuvent être circonscrites aux activistes et aux citoyens conscientisés.

Le kidnapping d’État représente un pas supplémentaire dans la direction d’une mainmise qui expose le moins possible le dominant à la résistance du pays violé. Enlever un dirigeant fait espérer l’effondrement des institutions de l’État visé ou la cooptation de ses successeurs par la puissance impérialiste. Le passage de la méthode des « révolutions de couleur » à celle du kidnapping comme préalable au retournement des élites a été expérimenté au Venezuela dans la nuit du 2-3 janvier 2026. Après capture et exfiltration du chef de l’État, la structure étatique est maintenue, les personnalités du régime conservent leurs fonctions, la bureaucratie reste en place, l’armée n’est pas dissoute, mais l’orientation de l’ensemble est déterminée de l’extérieur par la puissance impérialiste. La ressemblance aux protectorats européens du 19e siècle est visible à l’œil nu : administration par les élites locales sous les ordres d’un « résident » ou « gouverneur » européen. En l’occurrence, ce sera Marco Rubio depuis Washington. Le retour au passé en dit long sur l’état actuel de l’impérialisme.

L’attaque contre le Venezuela

Les événements au Venezuela constituent une surprise partielle. On savait que l’armada réunie sur les côtes du Venezuela n’était pas le prélude à une invasion terrestre. Les effectifs étaient insuffisants et les risques de pertes américaines dans une guerre prolongée élevés. Plus probable était une « révolution de couleur » pour opérer un regime change : bombardement aérien, manifestations de rue téléguidées et préparées à l’avance par les agents étasuniens sur place depuis longtemps, coup de force pour remplacer le régime.

Or, il n’y eut pas de « révolution » et pas de renversement de régime. Le régime est resté en place. Les États-Unis comptent gouverner à travers le parti au pouvoir, pas l’opposition. Ils se limitent au kidnap de Maduro. Pourquoi ? Les appuis pour une « révolution de couleur » manquent. L’opposition est trop faible pour saisir le pouvoir; son échec en 2019 n’est pas oublié. Il faudrait une occupation militaire américaine pour la soutenir, ce qui est exclu pour les États-Unis et, en particulier, pour Trump qui doit son ascension à son refus des guerres lointaines et interminables. Quant à Machado, la porte-parole de l’opposition nobélisée en guise de coup de pouce à son élévation à la présidence, elle n’a pas suffisamment d’appuis, et Trump l’a reconnu en l’écartant du revers de la main lors de sa conférence de presse. Faute de disposer de assez d’émeutiers pour une pseudo-révolution, les États-Unis ont opté pour l’enlèvement du président et les assurances aux élites entourant le président qu’elles ne feront pas l’objet de représailles. Cela n’exclut pas une « révolution de couleur » pour un regime change ultérieurement.

Bien des aspects de cette expédition restent à être tirés au clair. Pourquoi les forces armées vénézuéliennes n’ont-elles pas riposté ? Pourquoi les défenses aériennes n’ont-elles pas fonctionné ? Ont-elles été désactivées ? Y a-t-il eu des ordres de ne pas tirer ? Il est invraisemblable que des attaquants étrangers s’aventurent dans une ville de 3 millions d’habitants et s’en sortent indemnes, sans des assurances préalables pour leur sécurité. Un mort ou un hélicoptère abattu auraient coûté cher politiquement à Trump aux États-Unis. Le scénario est trop facilement exécuté. On ne peut écarter l’arrosage de dollars là où ils peuvent faire leur œuvre chez les décideurs. Le général Javier Marcano Tábata, responsable de la sécurité présidentielle, a été limogé sans explication. Est-ce pour trahison ?

Le protectorat

Il reste aussi à voir si la formule d’un protectorat pourra être opérationnalisée. Que les États-Unis aient eu des complicités ne fait pas de doute. Les élites ou des segments de l’élite semblent avoir fait le pari de collaborer avec le « protecteur » étranger et elles conservent leurs positions. Que feront-elles lorsque les exigences étasuniennes entreront en collision avec les intérêts des Vénézuéliens ? Le gouvernement est dans un étau entre le maître lointain proférant des menaces pour se faire obéir et une population qui n’est pas dupe de la mise en tutelle de son pays. Les bolivariens demeurent la force dominante. Ce gouvernement peut-il durer ?

Les États-Unis veulent le retour au Venezuela de leurs sociétés pétrolières (ExxonMobil, ConocoPhillips, Chevron). Ils veulent exporter du pétrole vénézuélien afin de faire fonctionner leurs raffineries construites spécifiquement pour ce type de pétrole et sous-employées à cause de la mise au ban du Venezuela. Trump a annoncé qu’il entend aussi s’approprier les revenus de ces exportations (pour le bien des Américains et des Vénézuéliens …). Or, Maduro avait déjà offert aux sociétés américaines de revenir. Pourquoi Trump l’a-t-il kidnappé, si ce n’est pour monter un show censé impressionner le monde et s’attribuer un « succès » dont il a désespérément besoin ? Les techniques électroniques nouvelles permettent à ceux qui les possèdent de pavoiser et Trump ne s’en est pas privé. Il y a une trentaine d’années, un officiel s’extasiait à la télévision de disposer d’un missile guidé capable d’assassiner quelqu’un en pénétrant par sa fenêtre. À chacun son plaisir.

Cet acte de gangstérisme international a eu des suites cocasses. Les chantres fervents de l’impérialisme mondialiste étasunien du type Clinton-Obama-Biden (« ordre mondial libéral et démocratique ») qui peuplent les gouvernements occidentaux et les médias mainstream sont devenus du jour au lendemain d’ardents anti-impérialistes. Ils emploient même le mot tabou « impérialisme ». Leur conversion instantanée doit tout à la voracité de Trump qui les a sur son menu. Du moment que des matières premières sont en jeu, il ne fait pas de distinction entre « alliés » et ennemis. Sa franchise ne laisse aucune échappatoire, même aux plus complaisants à l’égard de l’impérialisme étasunien. D’autres disent leur regret du non-respect du droit international, comme s’il s’agissait d’une nouveauté. La primauté de la force sur le droit dans les relations internationales ne date pas du 3 janvier 2026. Ce qui change est que la violation du droit n’est plus camouflée par la rhétorique démagogique de la démocratie, des droits humains, de la « morale » ou de « nos valeurs ». On est en présence de la prédation sans dissimulation et sans hypocrisie.

Si cet épisode est un retour au passé des régimes de protectorat, il est surtout une innovation et une variante des modes de mise en tutelle en vigueur actuellement. Il poursuit la mise en retrait du facteur militaire et des combats à grande échelle. Ils sont trop dangereux sur le plan politique et leur taux de réussite est faible. Face à l’impossibilité de déclencher une « révolution de couleur », les États-Unis ont improvisé une autre formule : le kidnapping et le maintien des régimes. Les attaques contre des dirigeants (assassinats israéliens, maintenant des enlèvements américains) remplacent d’inefficaces méthodes traditionnelles (agressions militaires, occupations) et leurs substituts (« révolution de couleur », déstabilisation) en voie d’épuisement. Il est probable que, faute de pouvoir arriver à leurs fins, les États-Unis viseront de plus en plus de dirigeants étrangers pour les intimider ou les faire chanter. L’attaque récente contre la résidence de Poutine portait la signature de la CIA.

La décapitation est en vogue depuis un certain temps (https://www.pressenza.com/fr/2025/09/lassassinat-detat-un-camouflage-pour-linsucces-politique-et-militaire/). Les Iraniens Qassem Soleimani (3 janvier 2020), Mohammad Bagheri (13 juin 2025) et Hossein Salami (13 juin 2025) en ont fait les frais. Le secrétaire du Hezbollah Hassan Nasrallah aussi (27 septembre 2024). Israël a développé cette « expertise » et visé régulièrement les chefs du Hamas. Il a souvent eu du succès : Marwan Issa (10 mars 2024), Mohammed Deif (13 juillet 2024), Ismaël Haniyeh (31 juillet 2024) et Yahya Sinwar (16 octobre 2024), mais parfois pas : Khaled Mechaal (25 septembre 1997) et Mahmoud al-Zahar (10 septembre 2003) et les négociateurs du Hamas à Doha (9 septembre 2025). Les nouvelles technologies permettent de cibler avec une relative précision. Ce qu’il y a eu de nouveau le 3 janvier 2026, c’est la décapitation par kidnap.

Pour les peuples du monde, la méthode de décapitation par kidnap et par retournement des élites ouvre un chapitre nouveau dans l’histoire de l’impérialisme. Plutôt qu’une foule pour des émeutes « de couleur », elle implique la cooptation de certaines strates élevées des sociétés visées pour en faire les associées de la puissance impériale dans le coup de force lui-même. Elle oblige à exercer une surveillance étroite sur les personnalités et les cercles entourant le pouvoir, objets premiers des efforts de soudoiement par l’extérieur. Elle ne peut qu’entraîner l’accentuation des clivages de classe entre une minorité collaboratrice dans un cadre de domination étrangère et une majorité laissée pour compte.


Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé Imperialism, As Rampant Today as in the Past (2025). Il est aussi l’auteur de : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023); Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016); La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). Il a publié conjointement avec Michel Seymour Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : samir.saul@umontreal.ca

Michel Seymour est professeur honoraire du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001. Il a publié conjointement avec Samir Saul Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : seymour@videotron.ca site web: michelseymour.org

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