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Etats-Unis, Israël, Liban, Michel Aoun, Nawaf Salam, vers une guerre civile
Ibrahim Al-Amine
Les présidents Joseph Aoun et Nawaf Salam protestent contre la campagne menée à leur encontre et ne cessent d’exprimer leur mécontentement face à toute opinion qui va à l’encontre de leurs politiques. Au-delà de leur capacité à changer la donne politique sur le plan interne et externe, le problème réside dans la logique qui régit leurs positions, et plus précisément dans leur obstination à privilégier des choix qu’ils jugent plus efficaces que celui d’une confrontation entre la résistance et les forces d’occupation.
Mettons de côté le discours de la résistance sur le droit et le devoir de riposter à l’agression, et discutons du discours de l’équipe dirigée par Aoun et Salam. Ce discours repose sur l’idée qu’Israël, et derrière elle les États-Unis, représentent la puissance militaire et économique la plus importante au monde, qu’aucune partie ne peut les affronter, et que quiconque s’y risquerait en paierait le prix fort. Le discours passe ensuite à une deuxième étape, selon laquelle quiconque accepte ces réalités doit nécessairement rechercher une voie menant à un règlement avec les États-Unis et Israël. Cependant, les partisans de cette approche s’arrêtent là, sans présenter de vision claire de ce qu’est ce règlement ni de ses conséquences.
Le problème du discours du groupe dirigé par Aoun et Salam ne réside pas seulement dans leur mauvaise analyse des faits, ni dans leur manque de volonté réelle de faire face à l’agression contre le Liban, ni dans leur grande faiblesse face à « l’homme blanc », ni dans leur vieille rancœur envers la résistance et le Hezbollah en particulier. Le cœur du problème réside plutôt dans le fait qu’ils croient détenir les clés pour influencer la décision américaine et être capables de convaincre Israël d’adopter une solution politique.
Dans ce même discours, Aoun et Salam affirment qu’ils incarnent la légitimité au Liban, et plus précisément la légitimité constitutionnelle. Lorsqu’ils réfutent leurs adversaires, ils s’appuient sur le fait que c’est le Parlement qui a élu Joseph Aoun à la présidence de la République, qui a chargé Nawaf Salam de former le gouvernement, et qui lui a également accordé la confiance.
À un moment donné, Aoun et Salam oublient que le fonctionnement de ces institutions n’a en réalité aucun sens dans un pays comme le Liban, et ils adoptent une politique de déni face à la réalité : ce sont l’occupation américaine et la tutelle saoudienne, et derrière elles Israël et d’autres parties, qui les ont portés aux postes de la présidence de la République et de la présidence du gouvernement. Les États-Unis ont réussi à imposer leur choix, profitant de la soumission dont ont fait preuve toutes les forces qui ont accepté leur accession aux première et troisième présidences.
Et si Aoun et Salam ont besoin qu’on leur rafraîchisse la mémoire, il suffit de rappeler que les grands blocs parlementaires, du Hezbollah au Mouvement Amal en passant par les Forces libanaises, le Courant national libre et le Parti socialiste progressiste, ainsi qu’un certain nombre d’indépendants, préféraient d’autres options pour la présidence de la République et la présidence du gouvernement. Certes, ces forces ne s’étaient pas mises d’accord sur une seule alternative, mais, à l’exception du Courant national libre et de quelques députés indépendants, elles ont été contraintes de se rallier au projet américano-saoudien.
Par ailleurs, la composition du gouvernement ne repose pas sur un équilibre reflétant la légitimité populaire au Liban. Cela ne remet pas en cause la nationalité libanaise des ministres ni leur droit d’occuper leurs fonctions, mais quiconque parle de légitimité doit partir de son fondement, à savoir la représentation au Parlement. Dans cette optique, le « discours sur la légitimité » semble dénué de sens, en particulier dans les cas d’Aoun et de Salam. Plus encore, les pratiques dont ils se sont rendus coupables depuis leur entrée en fonction ouvrent grand la porte à une remise en cause de leur légitimité constitutionnelle, populaire et politique à l’heure actuelle.
Les deux présidents ne disposent d’aucune légitimité populaire ou constitutionnelle pour parler au nom des Libanais, et ils ont été parachutés depuis des avions américains qui accompagnaient l’agression israélienne contre le Liban
Le problème d’Aoun et de Salam ne se limite plus à leur soumission à un programme d’action imposé par l’alliance saoudo-américaine, soutenue par Israël, mais va au-delà, jusqu’à leur exploitation excessive de la situation actuelle pour s’engager dans des démarches comportant de grands risques, parmi lesquels :
Premièrement, la remise en cause du patriotisme et de l’identité libanaise d’une partie des Libanais, et le fait qu’ils s’arrogent le droit de légitimer tel ou tel camp, ce qui contredit l’évidence historique selon laquelle la résistance à l’occupation ne nécessite l’autorisation de personne, ni d’une autorité politique, ni militaire, ni officielle.
Deuxièmement, l’exposition de la paix civile à un danger grave, en faisant pression sur l’armée et les autres appareils sécuritaires pour qu’ils prennent des mesures susceptibles de conduire à un affrontement avec la population. Et bien que l’on mise sur la conscience et le sens patriotique des dirigeants de ces institutions, cela n’efface pas le crime grave dont Aoun et Salam se rendent coupables en incitant à la guerre civile.
Troisièmement, la tentative d’imposer de nouveaux faits accomplis dans les relations extérieures du Liban, que ce soit en ce qui concerne la position vis-à-vis de l’Iran – une position qui s’étend à d’autres forces de la région, dont les factions de la résistance palestinienne – ou en traitant les exigences américaines comme s’il s’agissait de prescriptions représentant les intérêts des Libanais. Et ce geste consistant à se rendre à Washington pour serrer la main de l’ennemi, sans obtenir la moindre contrepartie, même symbolique, n’est qu’un signe supplémentaire de l’inaptitude d’Aoun et de Salam à diriger les institutions au sein desquelles ils occupent des postes clés.
Ce qui se passe aujourd’hui place le Liban au bord d’une explosion majeure. Aoun et Salam, à titre personnel et en tant que représentants, assumeront l’entière responsabilité de tout sang versé. Et ils portent, au fond, la responsabilité de la poursuite de l’agression israélienne, en raison de leur légèreté lorsqu’ils se sont laissés entraîner par un ambassadeur dément, du nom de Michel Issa, fanatique, sectaire et ignorant en politique, qui vit toujours en 1975, et ont refusé d’étendre le cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis au front libanais. Ils portent également la responsabilité de chaque goutte de sang qui coulera dans les rues tendues, où la discorde interne pointe le bout de son nez, et où certains se déclarent prêts à s’y engager, comme les « Forces libanaises » qui n’ont jamais tiré les leçons de l’histoire et exposent les chrétiens du Liban à une nouvelle catastrophe.
Vous avez fait toutes les concessions. Vous avez accepté les exigences de l’ennemi en matière de désarmement, en qualifiant la résistance d’organisation terroriste, et bien plus encore.
La guerre avec l’Iran prendra fin, et un cessez-le-feu sera imposé au Liban, probablement à la suite de pressions américaines sur Israël dans le contexte de la guerre contre l’Iran, et vous n’y êtes pour rien. Et vous devez vous préparer à essuyer la colère des familles des martyrs et des victimes. Ne croyez pas que celui qui vous a amenés là où vous êtes aujourd’hui soit encore en mesure de vous protéger.
Si Nawaf Salam se persuade chaque matin qu’il représente les masses populaires, ce sont là des symptômes qui nécessitent l’intervention d’un médecin. Quant à Joseph Aoun, il est confronté à un test pour corriger sa ligne politique et sa façon de gérer le poste qu’il occupe, à moins qu’il ne veuille passer le reste de son mandat à la manière d’Elie Sarkis. La sagesse veut que, lorsque l’on souhaite améliorer les services d’un centre de santé, il faille se pencher sur le personnel qui y travaille, et non sur la couleur de ses murs !