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Alastair Crooke

Nous entrons dans une nouvelle phase de cette guerre contre l’Iran, et sans doute pas le scénario auquel beaucoup s’attendent (en particulier sur les marchés financiers). Hier, Trump a notamment déclaré que le détroit d’Ormuz est ouvert et que l’Iran accepte de ne plus jamais le fermer, que l’Iran, avec l’aide des États-Unis, a déminé ou est en train de déminer la zone, et que les États-Unis et l’Iran vont coopérer pour extraire l’uranium hautement enrichi (UHE) de l’Iran. Trump a écrit :

“Nous allons nous organiser. Nous irons en Iran, sans précipitation, et nous allons creuser avec de gros engins… Et nous ramènerons l’uranium aux États-Unis très bientôt”.

Le président a déjà déclaré plus tôt vendredi que l’Iran aurait accepté de remettre ses stocks d’uranium hautement enrichi.

Aucune de ces affirmations n’est vraie. Soit Trump fabulait (se raccrochant à des fantasmes qu’il prend pour la réalités), soit il manipulait les marchés. Si c’est le cas, ce fut un succès. Le prix du pétrole a chuté et les marchés ont bondi. Selon certaines sources, 20 minutes avant l’annonce de la réouverture du détroit d’Ormuz — et qu’il ne se fermerait plus jamais, une vente à découvert de 760 millions de dollars sur le pétrole a été passée… Quelqu’un s’est “fait une petite fortune”.

Toute cette agitation a semé une grande confusion. Trump a également déclaré qu’un nouveau cycle de négociations et un accord probable avec l’Iran auraient lieu très bientôt — voire dès ce week-end. Mais il est peu probable que des négociations aient lieu. L’agence de presse iranienne Tasnim rapporte que “la médiation pakistanaise a informé la partie américaine que nous [l’Iran] n’acceptons pas de deuxième cycle [de négociations]”.

Dès le début du cessez-le-feu envisagé sous médiation pakistanaise, l’Iran était censé autoriser le passage quotidien d’un nombre limité de navires, en restant soumis aux règles de transit de l’Iran.

Le bilan des manœuvres de Trump aura été de pousser l’Iran à réaffirmer ses conditions sur le détroit d’Ormuz, ses stocks d’uranium hautement enrichi (UHE) et son “droit à l’enrichissement”.

Les pourparlers d’Islamabad ont déjà montré à l’Iran que son plan en dix points — initialement présenté par Trump comme une “base réaliste” pour aborder des négociations directes avec l’Iran — n’est pas pris au sérieux. Le plan iranien a été balayé d’un revers de main en fin de journée, alors que les États-Unis revenaient à leurs exigences de victoire escomptée : l’abandon définitif par l’Iran de l’enrichissement d’uranium, la cession aux États-Unis de son stock de 430 kg d’uranium enrichi à 60 %, et l’ouverture du détroit d’Ormuz — sans péage.

En bref, la position américaine se calque sur les exigences d’Israël depuis longtemps. La récente trahison américaine de vendredi vient confirmer la méfiance iranienne et la conviction que cette confusion délibérée pourrait n’être qu’une diversion avant une escalade militaire imminente.

En refusant les exigences américaines, Téhéran a poussé Washington à mettre fin à la réunion d’Islamabad en fin de journée, soulignant ainsi le rôle crucial de Netanyahou dans cette décision. Netanyahu a été particulièrement frustré.

“Comme [Netanyahu] le dit, ‘les médias’ ont réussi à imposer l’idée que la guerre [contre l’Iran] a été perdue”, a écrit Ravit Hecht dans Haaretz.

“Peu de gens comprennent mieux que Netanyahu le pouvoir d’un message court, percutant et sans équivoque… Alors que le temps presse et que son prestige international décline, Netanyahu cherche désespérément à remporter au moins une victoire incontestable parmi les objectifs ambitieux qu’il a proclamés dès le début de la guerre, quand l’arrogance et l’adrénaline imprégnaient encore chaque briefing gouvernemental.“Un changement de régime à Téhéran ? Ce n’est plus à l’ordre du jour. Le vague objectif de ‘créer les conditions’ d’un tel changement s’est évanoui. Mettre fin au programme de missiles balistiques de l’Iran semble désormais totalement irréaliste et les ministres de Netanyahu le reconnaissent eux-mêmes. Quant au réseau de mandataires régionaux de l’Iran, son influence pourrait devenir plus subtile, mais rares sont ceux qui croient qu’il puisse être complètement démantelé.

“Il ne reste donc qu’une seule carte : l’uranium.

“L’entourage de Netanyahu espère que, comme lors des crises passées, une pression croissante pourrait contraindre l’Iran à exporter ses stocks d’uranium enrichi. Netanyahu mise tout sur cette option – ou sur celle d’une nouvelle guerre susceptible de déstabiliser l’Iran”.

C’est pourquoi le vice-président Vance – qui recevait des instructions heure par heure de la Maison Blanche ou de Tel-Aviv – a prématurément mis fin aux pourparlers. Un message de victoire bref et percutant, dont l’avenir de Netanyahu dépend clairement, n’était pas près d’en sortir.

L’avocat américain spécialiste de la Constitution, Robert Barnes (un ami de Vance), rapporte dans une interview que “Trump a commencé à montrer des signes de démence précoce en septembre 2025… Il fabule fréquemment, perd son sang-froid et se lance dans des tirades rageuses, incapable de réflexion critique”. Et – selon Barnes, “Trump croit sincèrement que les États-Unis ont vaincu l’Iran et ne comprend pas les dommages économiques colossaux que la fermeture du détroit d’Ormuz inflige à l’économie mondiale”.

Autrement dit, Barnes affirme que quand Trump se berce de l’illusion que l’Iran serait au bord de la capitulation, souffrant d’un trouble mental qui l’empêche de prendre conscience de la “réalité” (une interprétation panglossienne largement relayée par le secrétaire Pete Hegseth).

À l’instar de Netanyahu, Trump croit sans doute lui aussi que faire monter la pression sur l’Iran pourrait lui assurer une victoire éclatante, avec à la clé 430 kg d’uranium enrichi, cédés sous la pression économique ou saisis de manière spectaculaire sur le terrain par les forces américaines.

Au cœur de cette crise à la Maison Blanche, le vice-président Vance aurait, selon Barnes, activement œuvré en coulisses pour organiser une nouvelle rencontre avec l’Iran à Islamabad, malgré les entraves délibérées au processus politique dues aux bombardements massifs d’Israël au Liban, qui ont tué et blessé jusqu’à 1 000 personnes (presque toutes des civils) pendant les négociations de cessez-le-feu, mais aussi après que Trump a “ordonné” à Israël de ne plus s’en prendre au Liban, il y a deux jours.

Cependant, après moult tergiversations du Pakistan, et des messages dans toutes les directions,“hier soir, un responsable militaire iranien a déclaré que Téhéran a lancé un ultimatum aux États-Unis, indiquant que l’Iran est à moins d’une heure de lancer une opération militaire et des frappes de missiles contre les forces israéliennes attaquant le Liban, ce qui a [finalement] contraint Trump à déclarer un cessez-le-feu au Liban”,

déclenchant un tollé en Israël. Les responsables israéliens sont furieux, se plaignant de n’avoir été informés qu’a posteriori.Israël ne respectera sans doute pas ce cessez-le-feu (il l’a déjà violé). Netanyahu, les chefs de l’opposition israélienne et une large majorité de l’opinion publique israélienne sont en effet unanimes dans leur volonté de poursuivre la guerre.

Les pourparlers d’Islamabad ont échoué, d’une part parce qu’il est irréaliste de résoudre les divergences entre les deux parties en une seule session, et d’autre part parce que les parties ont des visions différentes et contradictoires de la réalité sur le terrain. Les États-Unis semblent aborder les négociations en partant de l’“hypothèse” que l’Iran est déjà militairement anéanti.

L’Iran, en revanche, sort des pourparlers plus fort qu’après la guerre des 12 jours. Le contrôle d’Ormuz et de la mer Rouge n’avait pas encore atteint le stade où la balance des coûts penche de manière décisive en faveur de l’Iran — et n’avait certainement pas atteint le stade où des concessions significatives de la part de l’Iran auraient pu être appropriées.

Quelle sera la prochaine étape ? Eh bien — toujours plus de guerre. Une guerre cinétique de plus grande ampleur, sous forme de nouvelle série massive de frappes de missiles visant principalement les infrastructures civiles iraniennes.

Le 14 avril, le Conseil de sécurité russe a averti que “les négociations de cessez-le-feu pourraient servir de couverture à Washington pour préparer [également] une guerre terrestre… alors que le Pentagone continue d’augmenter les effectifs américains dans la région”.

Trump a désormais ajouté un nouveau front, destiné à maximiser davantage les difficultés économiques de l’Iran par le biais de sanctions et de blocus. La Chine est la cible principale car, comme l’affirme le secrétaire au Trésor Scott Bessent, elle est le plus gros client de l’Iran pour le pétrole à coût réduit. Bessent affirme que cette nouvelle dimension est l’équivalent financier des précédentes frappes cinétiques (militaires) américano-israéliennes contre l’Iran. Il l’a qualifiée de partie intégrante de l’“Operation Economic Fury” — visant à couper les sources de revenus de l’Iran, en particulier celles provenant des ventes illicites de pétrole et des réseaux de contrebande.

Bessent a également déclaré que les États-Unis imposeront des sanctions secondaires à tout pays, entreprise ou institution financière qui continuera à acheter du pétrole iranien ou qui permettra à des fonds iraniens de transiter par ses comptes. Il a qualifié cette mesure de “très sévère”. Bessent a explicitement averti que s’il est prouvé que des fonds iraniens transitent par des comptes bancaires, les États-Unis appliqueraient des sanctions secondaires.

Si cette annonce croit contraindre la Chine à faire pression sur l’Iran pour capituler face à Israël et aux États-Unis, elle constitue alors une grave méconnaissance de la situation tant en Iran qu’en Chine, et risque fort de se retourner contre Trump, constituant un nouveau front économique dans la guerre — à l’échelle mondiale.

La Chine et la Russie ne voient probablement dans cette déclaration qu’une nouvelle tentative américaine (après le blocus du Venezuela) de mettre la pression sur les voies d’approvisionnement énergétique de la Chine. Ormuz est toujours ouvert aux navires chinois. Trump tente dans un premier temps de mettre la pression via son blocus — et menace maintenant de sanctionner les banques et le commerce chinois.

Avec le recul, la guerre économique de Trump paraîtra dérisoire comparée aux menaces de blocage des flux d’approvisionnement de la Chine.

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