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Samir Saul – Michel Seymour

(Crédit image: Tim Mossholder | Unsplash ||| Engin Akyurt | Pexels)

Selon une opinion courante, on aurait en Ukraine et à Gaza deux interventions militaires comparables. On aurait affaire à deux guerres, prenant la forme d’une invasion russe en Ukraine et d’une invasion israélienne à Gaza. Il s’agirait également de deux violations flagrantes du droit international. Poutine et Netanyahou seraient d’ailleurs tous les deux coupables de crimes de guerre, car tous les deux font face à des mandats d’arrêt émis par le Tribunal pénal international (TPI). Les deux violeraient aussi le droit à l’autodétermination des peuples : celui du peuple ukrainien pour les Russes et celui du peuple palestinien pour les Israéliens. Il est nécessaire de faire justice de ces amalgames artificiels, superficiels et trompeurs. Nous passerons en revue une série de points clés.

Comparaison n’est pas raison

Les différences sont pourtant importantes. Deux faits basiques rendent les situations incomparables.

D’abord la Russie est le plus grand pays du monde et n’a pas besoin de nouveaux territoires, tandis qu’Israël, depuis ses origines de colonie de peuplement, n’a cessé de pratiquer l’expansionnisme territorial aux dépens de ses voisins.

Ensuite, les réalités politiques et démographiques distinguent la Russie et Israël. Une population d’origine slave, à 80% russe ethniquement, est présente sur le territoire actuel de la Russie depuis environ 1 500 ans.[1] À l’inverse, les Israéliens juifs sont pour la plupart originaires de l’extérieur de la Palestine. Contrairement à la Russie, nation à la fois historique, ethnique et civique, Israël est pour l’essentiel une colonie de peuplement, une transplantation opérée récemment.[2] La première est donc stabilisée, alors que la seconde est très ouvertement en quête de croissance démographique et territoriale.

Il ne suffit pas de constater qu’une armée a envahi pour prendre position. Les circonstances, les causes profondes et les responsabilités sont déterminantes. Il faut les prendre en compte. Dans le conflit en Ukraine, l’initiateur de l’affrontement est l’OTAN, sous-direction étasunienne, qui menace la Russie en s’étendant jusqu’à ses frontières et en instrumentalisant l’Ukraine. En Palestine, la source du conflit réside dans le déni des droits nationaux palestiniens, l’occupation et la colonisation sioniste qui oppriment les Palestiniens depuis plus d’un siècle. L’assaut israélien contre Gaza n’en est que la continuation. La Russie réagit ponctuellement à une menace exercée de l’extérieur contre sa sécurité; Israël poursuit depuis des décennies une politique autogénérée pour réaliser le projet colonial sioniste. La Russie est sur la défensive; Israël est à l’attaque.

L’un rapetisse, l’autre s’agrandit

Suite à la dissolution de l’Union soviétique survenue en décembre 1991, la Russie qui en a pris la suite avait un territoire considérablement rétréci. L’URSS s’est dissoute en 15 républiques, dont la Russie. À l’opposé, Israël n’a cessé de tenter d’élargir son territoire : tout d’abord par la conquête du Sinaï et des plateaux du Golan, mais aussi par l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem Est et de Gaza. Il est toujours en Syrie et il poursuit son projet d’occupation du sud Liban, le tout vers la constitution du Grand Israël englobant la plus grande part du Proche-Orient. Soutenue à bout de bras par l’impérialisme américain, une entité minoritaire exercerait sa domination sur la vaste majorité des populations de la région.

Des frontières constamment préservées pour l’un et constamment transformées pour l’autre

À ces premières observations générales, s’ajoutent plusieurs faits qui accentuent les différences entre les deux situations. La dissolution de l’URSS offre l’exemple d’une situation respectant le principe de l’uti possidetis. Les frontières internes à l’URSS sont devenues les frontières des 15 républiques souveraines. Les perturbations survenues à ces frontières sont apparues en Géorgie, en Ukraine et en Azerbaïdjan, mais elles ont été le résultat de révolutions de couleur fomentées, alimentées et financées par des interventions extérieures de la CIA, de la National Endowment for Democracy (NED) et du United States Agency for International Development (USAID). D’une manière générale, le respect des frontières existantes s’est quand même imposé. À l’opposé, les frontières de l’État d’Israël n’ont cessé de se modifier et demeurent encore floues et extensibles à ce jour. Israël n’a pas de constitution, entre autres parce que celle-ci l’obligerait à définir ses frontières.

Reconnaissance de l’État ukrainien par l’un et non reconnaissance de l’État palestinien par l’autre

Le mémorandum de Budapest[3], signé en 1994, a donné lieu à la reconnaissance de l’État ukrainien par Moscou. En revanche, Israël n’a jamais voulu reconnaître l’existence d’un État palestinien.

L’un est contre l’apartheid et l’autre est pour

Les ONGs, les experts internationaux et les représentants onusiens considèrent qu’Israël impose un régime d’apartheid sur son territoire. Personne ne formule de telles accusations à l’égard de la Russie. Au contraire, celle-ci s’est toujours opposée à l’apartheid qui régnait à l’époque en Afrique du Sud. Cela explique aussi pourquoi elle s’est toujours opposée aux mesures discriminatoires imposées par Kiev à l’égard de la minorité russophone en Ukraine de l’Est.

L’un fait face à une armée et l’autre à une guérilla

En Ukraine, on a bel et bien affaire à une guerre opposant l’armée russe à l’armée ukrainienne. À Gaza, l’armée israélienne, équipée grâce à l’appui financier et militaire des États-Unis, fait face à la résistance de petits groupes de guérilleros.

Une guerre en Ukraine, un génocide à Gaza

La proportion de civils tués en Ukraine reflète les caractéristiques habituelles de la guerre. Il est difficile de déterminer les chiffres exacts. Pour des raisons politiques et psychologiques, les parties belligérantes n’en fournissent pas. On n’a que des estimations et elles doivent être prises avec précaution. Les pertes en Ukraine sont principalement militaires, les civils payant accessoirement leur tribut, mais ils ne sont ni les cibles ni les victimes premières.

À Gaza, l’objectif n’est pas la guerre comprise comme des combats militaires, mais la destruction d’une société, le « nettoyage ethnique » et le génocide d’une population. Bien qu’il soit difficile de déterminer le nombre exact de morts (un correspondant écrivant dans la revue The Lancet supposait qu’il en existait près de 200 000[4]), nous savons que les victimes sont d’abord et avant tout civiles. L’armée israélienne bombarde prioritairement et sciemment des civils. Elle en autorise d’ailleurs l’assassinat en grand nombre, même si c’est pour ne tuer qu’un seul dirigeant du Hamas.[5] C’est par centaines par jour que les civils mouraient durant le pic du génocide. La moitié des victimes civiles sont des enfants de moins de 18 ans. Les crimes de guerre, au sens de violations graves du droit international humanitaire et des conventions de Genève, sont la règle et non l’exception.

De l’avis unanime des experts internationaux, ainsi que de l’ONU, des ONGs et de plusieurs pays à la tête desquels figure l’Afrique du Sud[6], nous sommes confrontés au génocide des Gazaouis.[7] On les prive de nourriture, d’eau, de gaz et d’électricité. On détruit les écoles et les hôpitaux. On s’en prend aux journalistes, au personnel médical et aux intellectuels. Les camions d’approvisionnement essentiel sont bloqués aux frontières. Les intentions génocidaires ont été exprimées ouvertement et à maintes reprises par les autorités israéliennes. Dans les conflits armés, en Ukraine comme ailleurs, des crimes de guerre sont sans aucun doute commis de part et d’autre, mais ils ne sont pas la norme et personne ne prétend que l’armée russe procède au génocide de la population ukrainienne.

Des intentions criminelles supposées pour l’un et ouvertement affichées pour l‘autre

En mars 2023, la Cour pénale internationale (CPI) a signalé qu’elle avait des motifs raisonnables de croire que Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova auraient commis des crimes de guerre. En l’occurrence, ils seraient responsables « du crime de guerre de déportation illégale de population (enfants) et du crime de guerre de transfert illégal de population (enfants), et ce, de certaines zones occupées de l’Ukraine vers la Fédération de Russie ». [8] Il faut dire qu’il s’agissait parfois d’orphelins et, ainsi que le mandat d’arrêt l’indique, essentiellement d’enfants vivant dans les zones occupées par la Russie et donc, pour l’essentiel, d’enfants russophones. Est-ce alors vraiment pour les assimiler à la Russie? S’ils étaient surtout des enfants russophones, à quoi rimerait cette assimilation? Les autorités ukrainiennes insistent pour dire que ces russophones sont ukrainiens. On se demande alors pourquoi ces mêmes autorités ont nié la part russophone de l’identité de ces enfants en légiférant pour rendre illégal l’usage de la langue russe dans l’espace public.

Les autorités russes se défendent des accusations d’enlèvements forcés d’enfants. Elles prétendent les avoir éloignés des zones de combat pour les placer dans des camps de vacances sécuritaires.

Notons tout d’abord que, lorsque l’accusation est tombée, les russophones de quatre oblasts étaient déjà devenus des citoyens russes. Certes, la minorité russophone, en tant que minorité nationale, était seulement une extension de peuple voisin et elle ne formait pas un peuple à elle seule. Il s’agissait d’une minorité nationale et non d’une nation minoritaire. En tant que fragment minoritaire de peuple, elle n’avait donc pas un droit inhérent à l’autodétermination interne, comme les populations formant des peuples à part entière qui, elles, jouissent d’un tel droit, et encore moins un droit à l’autodétermination externe. Le fait que Donetsk et Lougansk se soient autoproclamées souveraines n’a rien changé à l’affaire et cela n’a pas fait bouger Moscou.

Cependant, ayant subi des lois russophobes ainsi qu’une guerre civile, la minorité nationale russe a acquis un droit à l’autodétermination interne sous la forme d’un droit de réparation. Elle avait donc le droit à une autonomie gouvernementale, constitutionnalisée à l’intérieur de l’Ukraine, ainsi que le prévoyaient d’ailleurs les accords de Minsk I et II[9]. Mais puisque l’Ukraine a refusé d’appliquer ces accords, la seule solution qui leur restait était d’arracher le droit à l’autodétermination externe, compris comme droit de réparation face au refus de réparer l’injustice subie. Ayant voté en plus par référendum en faveur de l’annexion à la Russie, la constitutionnalisation de ces annexions ne leur était pas imposée. Les quatre oblasts font maintenant partie de la Russie. Les enfants de ces quatre oblasts qui constituaient la très grande majorité des personnes transférées étaient donc russes.

Cela étant dit, l’accusation du TPI est très grave et doit être prise au sérieux, surtout si certains enfants ont été transférés sans le consentement des parents. On se demande quand même pourquoi les auteurs des bombes lancées par l’Ukraine sur les populations civiles du Donbass depuis 2014 n’ont pas eux aussi fait l’objet d’une poursuite criminelle venant du TPI. La question se pose d’autant plus que ces bombes sont peut-être l’une des principales raisons pour lesquelles le projet de déplacer des enfants a pu s’imposer aux dirigeants russes.

La Russie est également accusée d’avoir commis des crimes contre l’humanité. Ses adversaires l’accusent notamment d’avoir détruit des infrastructures civiles ukrainiennes assurant l’électrification du pays. Il s’agirait certes d’un crime de guerre. Notons quand même que l’acte d’accusation à cet effet a été formulé par le TPI en juin 2024. Or, les interventions russes étaient des représailles faisant suite à des attaques ukrainiennes d’installations énergétiques russes que Washington elle-même a critiquées.[10]  On attend encore que les mandats d’arrêt à ce sujet soient émis par le TPI contre Volodymyr Zelensky.

L’accusation du TPI contre Benjamin Netanyahou et le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, est autrement plus grave. Un mandat a été émis contre eux pour avoir mis en place une « famine organisée ». Mais chose étonnante, le TPI se refuse quand même à parler de génocide. Et pourtant, à quoi peut bien correspondre une famine planifiée à l’échelle d’une population entière sinon à l’éradication de cette même population?

La difficulté à attribuer la commission d’actes génocidaires est en général intimement liée à la difficulté de déterminer l’existence d’une intention génocidaire. Or, les autorités israéliennes ont clairement annoncé leurs intentions de tout détruire, de rendre Gaza invivable et de priver les citoyens des ressources nécessaires à leur survie. Ils n’ont pas enlevé 20 000 enfants. Ils les ont tués. Ils ont forcé le déplacement de plus d’un million de gens. Les informations en provenance de Gaza à ce sujet ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux. Chacun a pu être un témoin direct d’actes génocidaires.

Quelle que soit la gravité des accusations qui sont portées contre Vladimir Poutine, on ne peut prétendre qu’entre lui et Netanyahou, c’est du pareil au même.

Une occupation de courte durée pour l’un et prolongée pour l’autre

En Ukraine, la révolte populaire de 2013 et 2014 fut facilitée grâce à l’aide fournie par les États-Unis (tentes, autobus, nourriture, spectacles). Le coup d’État survenu le 22 février 2014 fut réalisé par le groupe néonazi Secteur droit dirigé par Dimitri Yarosh, ainsi que par le commandant de Maïdan, Andriy Parubiy, grand admirateur d’Adolf Hitler.

Dès le lendemain du coup d’État, un gouvernement composé de plusieurs membres appartenant au parti néonazi Liberté, dirigé par l’antisémite Oleh Tyahnybok, adopta des lois russophobes. Les populations de Donetsk et Lougansk réagirent en proclamant leur souveraineté. Une guerre civile, amorcée par le groupe néonazi Azov dirigé par Andriy Biletsky, s’enclencha pour neutraliser les aspirations autonomistes des oblasts de Lougansk et de Donetsk. Des milliers de civils russophones perdirent la vie à cause des bombardements de l’armée ukrainienne. De 2014 à 2022, la Russie a fourni à la région de l’aide militaire et logistique. Elle n’a pas reconnu leur indépendance, et ce dans l’espoir d’une solution qui préserverait l’État ukrainien. Elle est intervenue en annexant la Crimée pour des raisons stratégiques (sa base navale de Sébastopol sur la mer Noire), suite à un référendum massivement favorable. Elle a ensuite entrepris une opération militaire spéciale le 24 février 2022 et occupé quatre oblasts pendant sept mois. À la fin du mois de septembre, ces territoires étaient annexés.

En Palestine, la présence massive de colons étrangers introduits sur le territoire palestinien revient à une occupation en bonne et due forme qui permet la création de l’État d’Israël en 1948. Elle débute par l’expulsion de 700 000 Palestiniens et l’accaparement de grandes étendues de la Palestine. Cette annexion dure depuis 1948 et constitue la première étape de la mise en œuvre des ambitions expansionnistes de l’État israélien.

Une annexion légitime pour l’un et illégale pour l’autre

Certains prétendent que l’intervention militaire spéciale de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 était elle aussi illégale. Cependant, du point de vue de la légalité, la présence russe dans le Donbass fut réalisée en accord avec l’article 51 de la charte onusienne qui autorise un État victime d’agression à demander l’assistance d’un autre État. Dans les jours précédant l’invasion, la Russie avait reconnu la souveraineté des États autoproclamés de Lougansk et de Donetsk et conclu avec ces deux entités des accords d’assistance mutuelle. La Russie est intervenue ensuite à la demande de ces deux États, conformément à l’article 51.

Le coup d’État, les lois russophobes, la guerre civile et le refus d’appliquer les accords de Minsk sont à l’origine des votes référendaires du mois de septembre 2022 largement favorables à l’intégration à la Russie des quatre oblasts. Cette annexion fut aussitôt, à la fin du mois de septembre, officialisée par la Douma.

L’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, l’annexion de Jérusalem-Est et du Golan syrien sont des actes illégaux et dépourvus de toute justification. En plus d’aller à l’encontre des résolutions du Conseil de sécurité et de l’assemblée générale de l’ONU, l’annexion de territoires palestiniens est depuis l’arrêt de la Cour internationale de justice du 19 juillet 2024[11] illégale au sens du droit international. Il s’agit d’une incorporation forcée, imposée au peuple palestinien contre son gré.

Un péril réel pour l’un et un péril imaginaire pour l’autre

L’expansion de l’OTAN, une organisation militaire antirusse, maintenue en vie malgré la fin de la guerre froide, a donné lieu à l’installation de bases militaires encerclant la Russie. L’inclusion de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN allait compléter cet encerclement dans la mer Noire. Le retrait américain du traité ABM en 2002 sur les boucliers antimissiles a ouvert la voie à l’installation de systèmes hybrides en Pologne et en Roumanie. Le retrait américain du traité INF sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire en 2019 allait-il aussi conduire à l’installation de tels missiles à proximité de la Russie et, notamment, en Ukraine qui était devenue un membre de facto de l’OTAN?

Les propositions faites par la Russie en décembre 2021 visant à assurer la sécurité de tous les pays en Europe furent rejetées par les États-Unis. La promesse de ne pas installer de missiles nucléaires à moyenne portée, faite par Biden à la toute fin de décembre 2021, fut retirée quelques semaines plus tard. Le 19 février 2022, Zelensky affirmait que, sans l’inclusion de l’Ukraine dans l’OTAN, il aurait le droit de ne plus être lié par le mémorandum de Budapest[12].

La Russie risquait de vivre constamment avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, ne disposant que de quelques minutes pour réagir en cas d’attaque éventuelle. Face aux promesses non tenues, aux traités déchirés et aux accords non appliqués, la perte du lien de confiance était complète. La Russie faisait déjà l’objet de menaces par la présence des systèmes hybrides américains placés en Pologne et en Roumanie. Elle pouvait légitimement se sentir menacée par Washington. Le danger était donc réel, même existentiel. Il fallait réagir avant qu’il ne soit trop tard.

Israël fait-il face à des menaces de ce genre ? Les dangers qu’il invoque pourraient aisément être neutralisés. Il suffirait qu’il se conforme au droit international : qu’il renonce à l’occupation de la Cisjordanie, du Golan et du sud-Liban, retire les colons de ce territoire, mette fin au blocus de Gaza, accepte la création d’un État palestinien conformément aux résolutions de l’ONU, de l’Assemblée générale et de l’arrêt de la Cour internationale de justice de 2024. Il suffirait qu’il admette Jérusalem-Est comme capitale de ce nouvel État, n’entrave pas l’accès à l’Esplanade des mosquées/Mont du Temple et consente au retour des réfugiés sur le territoire de ce nouvel État. Israël prétend faire l’objet d’attentats terroristes venant du Hamas, mais ce sont des attentats causés par l’occupation illégale du territoire. Israël prétend qu’il a le droit de se défendre, mais un occupant n’est pas en situation de légitime défense. En vertu du droit international, ce sont les Palestiniens qui ont le droit de se défendre face à la puissance occupante. Certains membres du Hamas ont peut-être commis des crimes de guerre en Israël le 7 octobre 2023 (cela ne peut être déterminé que par une enquête impartiale), mais on ne peut se servir de ces accusations pour nier le droit que les Palestiniens ont de se défendre contre la présence illégale d’Israël sur leur territoire.

La menace « existentielle » dont Israël prétend être la victime est en somme le résultat de sa propre occupation coloniale illégale. C’est une menace qu’il a lui-même engendrée, et dont il se sert comme alibi pour poursuivre la quête du Grand Israël.

Le droit à l’autodétermination respecté par l’un et bafoué par l’autre

Le droit à l’autodétermination du peuple palestinien est violé non seulement à cause du génocide en cours, mais aussi plus généralement à cause de l’occupation et de la colonisation illégales du territoire palestinien. Le droit du peuple palestinien fait effectivement l’objet d’une violation flagrante, et cela est admis dans l’arrêt de la Cour internationale de justice de 2025.

Que dire cependant du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien? Les mémorandums de Budapest de 1994 n’obligeaient-ils pas tous les signataires de respecter l’indépendance de l’Ukraine, de même que sa souveraineté et ses frontières existantes? On pouvait en effet lire :

« La fédération de Russie, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord et les États-Unis d’Amérique réaffirment leur engagement envers l’Ukraine, conformément aux principes énoncés dans l’Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, de respecter son indépendance et sa souveraineté, ainsi que ses frontières existantes. »

Si, de son côté, la Russie a signé le mémorandum de Budapest, a reconnu l’État souverain d’Ukraine en 1994 et accepté les Accords de Minsk, peut-on dire des autres signataires du mémorandum qu’ils en ont respecté les principes? Les États-Unis ont financé l’Ukraine à la hauteur de 5 milliards de dollars à partir de 1991. Ils ont encadré la révolte, appuyé le coup d’État et contribué à la nomination de ses représentants. Il est difficile d’être plus irrespectueux de l’indépendance et de la souveraineté ukrainienne, l’Ukraine s’est retrouvée sous une tutelle américaine.

Que dire du respect des accords d’Helsinki de 1975 garantissant l’inviolabilité des frontières, le respect de l’intégrité territoriale et la promesse de non-ingérence? Ne confirment-ils pas l’existence du droit du peuple ukrainien à l’autodétermination? En s’opposant à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN au point d’envahir ce pays, la Russie n’est-elle pas responsable d’une violation tout aussi flagrante du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien?

Il faut tout d’abord prendre note du fait que le peuple ukrainien s’est révolté en 2013-2014 à cause de la décision prise par le président Viktor Ianoukovitch de ne pas joindre l’Union européenne. Les estimations sont qu’une majorité d’Ukrainiens voulaient joindre l’Union européenne, mais que seule une minorité voulait adhérer à l’OTAN. Les États-Unis, les dirigeants de l’OTAN et les dirigeants ukrainiens ont quand même décidé de faire avancer le projet d’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.

En outre, lors des élections présidentielles du mois de mai 2014 faisant suite au coup d’État, la population s’est prononcée en faveur de Petro Porochenko, de son programme de paix et du rétablissement des droits linguistiques de la minorité russophone. Cela n’a pas empêché le groupe néonazi Azov de provoquer une guerre civile, puis à la minorité au pouvoir, de convaincre la Cour de justice du caractère inconstitutionnel des lois de 2012 visant à protéger les russophones. De la même manière, en 2019, la population ukrainienne a voté en faveur de Volodymyr Zelensky à la hauteur de 73% des bulletins de vote à cause de son programme de paix et de sa volonté affichée d’appliquer les Accords de Minsk. Les pays de l’OTAN avaient une autre idée en tête que la paix avec la Russie et n’avaient que faire des Accords de Minsk. Enfin, en 2025, la population ukrainienne souhaitait la reprise des négociations et se montrait favorable à la conclusion rapide d’une entente conduisant à la paix.

Le respect du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien n’exigeait-il pas à chaque fois de respecter le vœu de la population? N’y a-t-il pas eu de l’ingérence américaine et occidentale? Malgré l’expression de la volonté populaire plusieurs fois exprimée, les États-Unis, l’OTAN et la minorité bandériste poursuivent la confrontation avec la Russie. La population ukrainienne entière se trouve ainsi prise en otage et engagée contre son gré dans une guerre sans merci et de laquelle elle ne peut que sortir perdante. Il était difficile de manifester plus d’ingérence que cela dans les affaires ukrainiennes. Le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien a donc, en effet, été violé, mais c’est par la minorité bandériste et les dirigeants de l’OTAN.

L’un est sur la défensive et l’autre est à l’offensive

La différence la plus importante est peut-être la suivante. Les visées expansionnistes d’Israël sont explicites. On envisage la création du Grand Israël. Netanyahou brandit ouvertement aux Nations unies une carte géographique montrant un pays d’Israël sans la présence d’un État palestinien. La Cisjordanie est appelée plutôt la Judée et la Samarie. Israël s’empare du nord de Gaza et applique la même recette pour la Cisjordanie, le Sud du Liban et la Syrie. Les dirigeants affirment réaliser un projet biblique. Israël est à l’offensive.

Peut-on s’aventurer au point de déceler des ambitions analogues du côté de la Russie?

Il n’y aurait pas eu d’annexions des oblasts de Lougansk, Donetsk, Kherson et Zaporijja si l’Ukraine, parrainée par la France et l’Allemagne, n’avait pas renoncé à donner suite aux accords de Minsk et si l’émissaire de l’OTAN, Boris Johnson, n’était pas intervenu comme mandataire des États-Unis pour interrompre les négociations russo-ukrainiennes d’Istanbul de 2022 qui avaient progressé. La reconnaissance de l’autonomie de Lougansk et de Donetsk aurait été consacrée, solution semblable à celle qui fut adoptée en 2008 en faveur de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, dans le conflit avec la Géorgie.

Il était dans l’intérêt de la Russie de maintenir ces deux oblasts à l’intérieur de l’Ukraine, car les russophones qui y vivaient pouvaient infléchir en partie les politiques adoptées par Kiev. C’est la raison pour laquelle on doit prendre au mot la position russe de l’époque qui favorisait les accords de Minsk, incluant la création de gouvernements autonomes et non la reconnaissance de leur souveraineté.

D’ailleurs, il n’y aurait pas eu de réactions autonomistes de la part de ces deux oblasts si le gouvernement en place n’avait pas dès le 23 février 2014 abrogé la loi de 2012 protégeant les droits linguistiques des citoyens ukrainiens russophones.

Enfin, il n’y aurait pas eu d’annexion de la Crimée de la part de la Russie en 2014 si la minorité néonazie (Secteur droit, le parti Liberté) financée, appuyée et encadrée par les États-Unis n’avait pas instrumentalisé les manifestations légitimes des citoyens ukrainiens et procédé à un coup d’État. La Crimée avait déjà voté en faveur de l’annexion à la Russie en 1991 et la Russie avait refusé de tenir compte de ce vote. Bien au contraire, elle avait reconnu la souveraineté de l’Ukraine dès 1994. C’est donc seulement en tant que réaction au coup d’État du mois de février 2014 que la Russie a finalement décidé avec l’accord de la population de cet oblast d’annexer la Crimée.

Ces faits mettent à mal l’interprétation selon laquelle la Russie serait elle aussi à l’offensive. Elle est plutôt sur la défensive.

Ukraine, Israël : deux types de relations pour un même impérialisme

Une dernière asymétrie peut être mise en exergue. Les États-Unis appuient l’Ukraine, plus précisément le régime de 2014 à Kiev. Cet appui s’explique non pas par le souhait de venir en aide au peuple ukrainien, mais bien au contraire par la politique de s’en servir pour affaiblir la Russie, quitte à ce que ce soit jusqu’au dernier Ukrainien. Cette intention peut être documentée (Voir Rand Corporation, ‘Expanding Russia’, 2019)[13]. C’est tant pis pour la nation ukrainienne, qui fait office de victime sacrificielle. Le pays « allié » des États-Unis est, en réalité, un peuple dont ils abusent à des fins impérialistes.

L’appui américain à Israël s’explique par la volonté de dominer le Proche-Orient et soumettre l’Iran (voir Brookings Institution – ‘Which way to Persia?’ 2009[14], et en particulier la section intitulée ‘Leave it to Bibi’). L’objectif est toujours impérialiste mais ici le pays soutenu n’est pas une victime. Il est lui-même un oppresseur, une partie prenante de l’impérialisme et sa tête de pont dans la région. Si l’Ukraine est manipulée et entraînée à sa perte; Israël est un acolyte zélé prêt à prendre les devants.

[1] https://www.historyworld.net/history/Russia/611?section=Origins

[2] https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/israel-un-colonialisme-de-peuplement-plus-que-centenaire/

[3] https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/Memorandom-1994.htm

[4] https://www.aljazeera.com/news/2024/7/8/gaza-toll-could-exceed-186000-lancet-study-says

[5] https://www.lorientlejour.com/article/1441348/larmee-israelienne-aurait-autorise-le-massacre-dun-grand-nombre-de-civils-a-gaza-des-le-7-octobre.html

[6] https://www.icj-cij.org/sites/default/files/case-related/192/192-20260313-pre-01-00-fr.pdf

[7] https://www.youtube.com/watch?v=WAPIdWpDuCw

[8] https://www.icc-cpi.int/fr/news/situation-en-ukraine-les-juges-de-la-cpi-delivrent-des-mandats-darret-contre-vladimir

[9] https://mjp.univ-perp.fr/constit/ua2015.htm

[10] https://www.ledevoir.com/monde/europe/811539/ukraine-attaque-sites-energetiques-russie-drones

[11] https://www.icj-cij.org/sites/default/files/case-related/186/186-20240719-jud-01-00-fr.pdf

[12] https://kyivindependent.com/zelenskys-full-speech-at-munich-security-conference/

[13] https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR3063.html

[14] https://www.brookings.edu/articles/which-path-to-persia-options-for-a-new-american-strategy-toward-iran/

Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé Imperialism, As Rampant Today as in the Past (2025). Il est aussi l’auteur de : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023); Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016); La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). Il a publié conjointement avec Michel Seymour Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : samir.saul@umontreal.ca

Michel Seymour est professeur honoraire du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001. Il a publié conjointement avec Samir Saul Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : seymour@videotron.ca site web: michelseymour.org

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