Une étude de la RAND démolit l’« irrussianité » de l’Occident.

« Arte », la chaîne de télévision franco-allemande, a diffusé au début du mois un documentaire intitulé L’Europe dans la main de Poutine ? « L’Europe dans l’emprise de Poutine ? » s’ouvre sur une scène au Kremlin le 18 mars 2014, lorsque le président Poutine a annoncé l’annexion officielle de la Crimée à l’issue d’un référendum conclu deux jours plus tôt. Ce film est disponible en même temps qu’un documentaire en deux parties intitulé « Les armes secrètes de Poutine », qui prétend passer en revue la « terreur d’État » de la Fédération de Russie, son vol systématique de technologies occidentales, son « réseau opaque d’espions », ses stocks de missiles hypersoniques, etc. « Le pays pourrait frapper l’Europe en quelques minutes », prévient le film aux téléspectateurs.
Ce genre de paranoïa russophobe n’a bien sûr rien de nouveau. On peut remonter aux modernisations de la Russie tsariste auXIXesiècle pour en trouver des traces, puis à la défaite britannique en Crimée (1853-1856), à la « peur rouge » qui a suivi la révolution bolchevique, et à la deuxième « peur rouge » des décennies de la guerre froide. Je fais remonter la vague actuelle au discours de Poutine de 2007 à la Conférence de Munich sur la sécurité, où il a attaqué les prétentions des États-Unis à la prééminence mondiale. Puis vint la russophobie cyniquement manipulée que Donald Trump a provoquée lorsqu’il a, alors qu’il accédait à la notoriété politique en 2016, prôné une nouvelle détente avec Moscou.
Ce à quoi nous assistons depuis que le régime Biden a délibérément provoqué l’intervention russe en Ukraine en février 2022 n’a rien à envier à ces épisodes précédents, si l’on en juge par l’alarmisme, le bellicisme et les illusions fabriquées de toutes pièces qui font désormais partie intégrante de la vie quotidienne, comme le suggèrent les documentaires que je viens de mentionner. Cela est particulièrement évident en Europe, où des « centristes » sans imagination — incompétents pour la plupart, à mon avis — sont restés figés comme des lapins pris dans les phares d’une voiture depuis que Trump II a pris ses distances par rapport au soutien effréné de Washington au régime corrompu à l’extrême de Kiev pendant les années Biden.
Les troupes françaises, belges et britanniques viennent tout juste d’achever trois mois d’« exercices de simulation de guerre » sur le terrain – forces terrestres, véhicules blindés, parachutistes, plongeurs sous-marins – dans le cadre des manœuvres les plus importantes de ce type depuis la Guerre froide. Les trois États baltes autorisent de manière provocante les Ukrainiens à lancer des attaques de drones depuis leur territoire vers le nord de la Russie. Johann Wadephul a fait de la certitude d’une attaque russe d’ici cinq ans – quatre à ce stade – un avertissement récurrent dans ses déclarations publiques depuis que le chancelier Merz l’a nommé ministre des Affaires étrangères l’année dernière. Berlin et Paris sont en pourparlers pour étendre la dissuasion nucléaire française au reste de l’Europe. Sous l’impulsion du régime Merz, le continent a commencé à démanteler ses systèmes de protection sociale, autrefois admirables, au profit d’un complexe militaro-industriel transfrontalier qui lui est propre.
Quiconque y prête attention peut discerner sans grand effort que la menace d’une « agression russe » en Europe est une construction sans aucun fondement factuel. Christian Müller, journaliste suisse fort d’une longue expérience en tant que rédacteur et commentateur, a choisi ce moment pour mettre cette réalité sous les yeux de ceux – y compris tous les « centristes » actuellement au pouvoir à travers l’Europe – qui invoquent cyniquement une menace venue de l’Est qui n’existe tout simplement pas.
Müller publie et édite désormais Global Bridge, une revue en ligne qui compte de nombreux contributeurs éminents. (Éminents ou non, j’en fais partie.) Cette semaine, il a republié un article paru pour la première fois en 2021. Celui-ci s’appuie sur une étude de la RAND Corporation récemment publiée sous le titre Russia’s Military Interventions: Patterns, Drivers, and Signposts. Le rapport de recherche complet, de 186 pages, est disponible ici. Il regorge de graphiques et de tableaux qui replacent les politiques de sécurité de Moscou dans un contexte historique remontant à 1946, lorsque les Soviétiques se reconstruisaient après les sacrifices considérables que la défaite du Reich leur avait imposés. Il analyse toutes les interventions que les lecteurs connaissent peut-être : l’Afghanistan dans les années 1980, la Géorgie en 2008, la Syrie en 2015. (L’intervention en Ukraine, bien sûr, était encore à venir.)
La RAND était aussi imprégnée de la guerre froide que n’importe quel groupe de réflexion au service du gouvernement américain ne pouvait l’être au cours de ces décennies, ce qui rend ses conclusions d’autant plus pesantes. Les Russes ne viennent pas, pour reprendre à l’envers le titre de la vieille comédie d’Alan Arkin. Ils ne constituent aucune menace militaire ni pour l’Europe ni pour les États-Unis et n’ont pas l’intention de le faire. Comme l’histoire le montre, ils sont essentiellement réactifs et agissent de manière défensive. C’est ce que nous dit RAND depuis six ans.
Selon les termes du rapport de la RAND :
La Russie ne s’est engagée dans des combats que lorsqu’elle a estimé nécessaire de réagir à une évolution sur le terrain qui constituait une menace pressante. Moscou a cherché à atteindre ses objectifs en recourant à des mesures coercitives sans aller jusqu’à l’intervention militaire : elle n’a entrepris de missions de combat, à en juger par les deux études de cas, que lorsqu’elle s’est sentie contrainte par les circonstances… En bref, bien que la Russie semble généralement plus réactive dans ses décisions concernant les interventions militaires, à moins que ses intérêts vitaux ne soient directement menacés, Moscou pourrait décider d’adopter une attitude proactive dans des circonstances particulières (notamment en ce qui concerne les événements dans son voisinage).
Compte tenu de l’intensité croissante de la russophobie délibérément et dangereusement cultivée qui se répand actuellement à travers l’Europe, Christian Müller n’aurait guère pu choisir un moment plus propice pour attirer une nouvelle fois notre attention sur l’étude de la RAND. Non seulement cette recherche discrédite toutes les allégations d’« agression russe », L’analyse démolit également la notion de « Russie de Poutine » — un trope flagrant dans la couverture médiatique depuis de nombreuses années — en la qualifiant de pure (pardonnez-nous l’expression) connerie.
The Floutist est heureux de s’associer à Global Bridge pour republier cet article important. Nous sommes également ravis de présenter les observations pertinentes de Paul Robinson, éminent russiste à l’Université d’Ottawa. Cet article a été publié pour la première fois le 6 octobre 2021 — trois mois avant que Moscou n’envoie des projets de traités à Washington et au siège de l’OTAN à Bruxelles comme base proposée pour les négociations, quatre mois avant que les forces russes n’entrent en Ukraine précisément sur la base décrite par le rapport RAND.
—P. L.
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Christian Müller.
La RAND Corporation, un cabinet américain de recherche et de conseil de renommée mondiale, compte 1 800 employés répartis dans plus de 50 pays, qui mènent collectivement des recherches et communiquent dans plus de 75 langues, et dont plus d’un millier – soit plus de la moitié – sont titulaires d’un doctorat, voire de plusieurs doctorats. La RAND n’est donc pas simplement l’un des innombrables « think tanks ». Et il est particulièrement important de noter que les principaux clients de RAND sont le Département d’État américain et l’armée américaine : l’armée de terre américaine, l’armée de l’air américaine et le Département américain de la Sécurité intérieure. Ces clients gouvernementaux représentent plus de la moitié de l’ensemble des revenus de RAND.
RAND, cette gigantesque société de recherche et de conseil, a désormais examiné le comportement militaire de l’Union soviétique et de la Russie depuis la Seconde Guerre mondiale, et en particulier depuis la fin de la guerre froide en 1991. Le résultat est remarquable. RAND démontre que les interventions militaires de la Russie sont désormais marginales par rapport à celles de l’Union soviétique et, surtout, que ces interventions étaient toujours liées à une perte imminente et ne visaient jamais à gagner du territoire ou de l’influence supplémentaires — c’est-à-dire qu’elles servaient toujours à défendre le statu quo.
Comparaison de RAND entre l’Union soviétique et la Russie : les opérations militaires de la Russie actuelle (en rouge) ne sont plus comparables à celles de l’Union soviétique avant 1991 (en bleu).

Paul Robinson, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé dans les relations géopolitiques et bien connu au Canada et aux États-Unis, a étudié de près le rapport de 186 pages de RAND sur l’armée russe et en a examiné et commenté le contenu sur son portail web, Irrussianality. Quelques-unes de ses conclusions sont citées ci-dessous à titre de résumé :
Il y a quelques années, j’ai évoqué la pertinence potentielle de la théorie des perspectives dans le contexte de l’annexion de la Crimée par la Russie. Selon cette théorie, les individus sont plus enclins à prendre des risques pour éviter une perte que pour réaliser un gain. Cela correspond à la tendance psychologique bien connue qu’est l’aversion pour la perte. Perdre quelque chose nous dérange bien plus que de ne pas gagner quelque chose. Dans le domaine des relations internationales, cela signifie que les États sont plus enclins à recourir à la force militaire lorsqu’ils sont menacés d’une perte que lorsqu’ils cherchent à acquérir quelque chose qu’ils ne possèdent pas encore. Il est donc intéressant de voir cette hypothèse confirmée dans une nouvelle étude de la RAND Corporation intitulée Russia’s Military Interventions: Patterns, Drivers, and Signposts, qui analyse les cas d’intervention militaire russe depuis la fin de l’ère soviétique. La conclusion : l’une des principales motivations est la prévention de la perte.
Ailleurs dans l’ouvrage de Robinson : « Quoi qu’il en soit, selon l’étude, il est erroné de considérer Poutine comme le principal responsable des interventions militaires russes. »
Comme le cite Robinson à partir de l’étude de la RAND :
Si l’on examine toutes les interventions russes qui répondent aux critères décrits dans ce rapport, il apparaît clairement que la plupart ont eu lieu avant (!) l’arrivée au pouvoir de Poutine… Plus important encore, il existe aujourd’hui un large consensus parmi les élites russes sur les questions de politique étrangère. Il y a peu de preuves directes suggérant que les préférences personnelles de Poutine constituent un moteur majeur des interventions russes.
Paul Robinson :
La Russie intervient lorsqu’elle se sent menacée par une perte de statut, de stabilité ou de sécurité dans son voisinage immédiat. Elle n’intervient pas pour poursuivre des objectifs « agressifs » ou « impérialistes », ni pour détourner l’attention des problèmes intérieurs. Et ce n’est pas une question liée à Vladimir Poutine. La Russie aura les mêmes intérêts et les mêmes préférences, quelle que soit la personne au pouvoir.
Et encore une fois, Paul Robinson :
En bref, toutes les affirmations selon lesquelles la Russie voudrait exporter son idéologie autoritaire, déstabiliser la démocratie, soutenir le « régime de Poutine » ou selon lesquelles les interventions militaires russes seraient uniquement motivées par la personnalité agressive de Poutine sont fausses.
Ce graphique tiré de l’étude RAND montre que les interventions militaires étaient encore plus nombreuses sous le prédécesseur de Poutine, Boris Eltsine (1991-1999), qu’elles ne l’ont été sous la présidence de Vladimir Poutine. (Pour rappel, le second mandat d’Eltsine n’a été possible que grâce au soutien financier des États-Unis sous Bill Clinton.)

Dernier paragraphe de Paul Robinson :
Le rapport RAND se termine par une brève série de recommandations pour la politique américaine. Avant tout, les États-Unis devraient éviter de mettre Moscou dans une position où elle a le sentiment d’être sur le point de subir une perte majeure dans son étranger proche. Pour un rapport de think tank, il s’agit d’une recommandation remarquablement sobre et sensée,… que je n’ai pas grand-chose à critiquer. En substance, cela revient à ne pas acculer l’ours. Dans ce cas, c’est clair. Le rapport RAND contredit le discours dominant selon lequel la Russie serait déterminée à mener une politique d’agression et devrait être maîtrisée par tous les moyens nécessaires, y compris par des incursions dans son voisinage immédiat. Si ce rapport RAND est correct, alors [l’incursion actuelle de l’OTAN aux frontières de la Russie] est à peu près la pire chose que l’on puisse faire. Mais je doute que quiconque l’écoute.
Personne n’écoute-t-il ?
Quiconque observe de près l’actualité dans l’UE, et en particulier en Allemagne, ne peut que conclure que personne parmi les dirigeants politiques actuels ou futurs ne semble réellement écouter… Un nouveau projet vient d’être annoncé : l’UE a l’intention de dispenser une formation supplémentaire aux officiers ukrainiens. Une formation en vue d’un déploiement militaire contre quel adversaire ? Contre la Russie, bien sûr. Pour paraphraser Paul Robinson : tout le monde – les États-Unis, l’OTAN, l’UE et l’Allemagne – tente d’acculer l’ours russe, sachant que c’est précisément à ce moment-là qu’il commencera à riposter. Et cette mise au pied du mur est toujours justifiée par le même argument : la Russie est agressive, Poutine est un agresseur.
Voyons si au moins les meilleurs clients de RAND, le Département d’État américain et l’armée américaine, liront la dernière étude approfondie de RAND – et peut-être même la prendront à cœur.