Une mosaïque extraordinaire prend forme en Iran. Une mosaïque qui revêt de multiples formes grâce à un mortier mystérieux…
Nora Hoppe

1. Qu’est-ce qu’une mosaïque ?
Au sens littéral, une mosaïque est une image assemblée à partir de fragments – céramique, verre, pierre, miroir – chaque pièce conservant sa propre couleur et ses propres contours. Au sens figuré, c’est un Tout constitué de parties diverses, voire brisées, sans les réduire à l’uniformité. Elle suggère l’unité dans la différence : des expériences, des cultures ou des fragments distincts s’assemblant en quelque chose de plus riche que n’importe quelle pièce prise isolément. La mosaïque fait écho à l’idée taoïste et confucéenne de “l’harmonie des choses différentes”, ainsi qu’à la notion soufie de “Tawhid” – l’unité dans la multiplicité, où des milliers de petits morceaux distincts forment un motif unique sans cesser d’être eux-mêmes.
2. La doctrine de défense en mosaïque
La “doctrine de la mosaïque” officielle de l’Iran ne relève pas de la poésie, mais de la stratégie. Formalisée par le général de brigade Mohammad Ali Jafari, du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), en 2005, elle a été conçue pour éviter le type d’effondrement rapide subi par des armées centralisées comme celle de l’Irak en 2003. Au lieu d’une chaîne de commandement unique, les forces iraniennes sont divisées en 31 commandements provinciaux autonomes. Chaque province fonctionne comme une pièce de mosaïque, dotée de son propre réseau de renseignement, de ses stocks d’armes et d’une capacité indépendante à combattre si le commandement national venait à être éliminé.
Cette structure offre la résilience nécessaire face aux frappes visant à décapiter le commandement, l’autonomie provinciale et la capacité de mener une guerre d’usure en recourant à des tactiques irrégulières et asymétriques sur les terrains montagneux et désertiques de l’Iran. Le même concept est apparent dans l’Axe de la Résistance.
Ce qui importe ici, ce n’est pas seulement l’efficacité militaire, mais un avantage politique précieux : en confiant des responsabilités aux commandements locaux, le pouvoir de l’État se rapproche du peuple. Les citoyens participent plus activement à la défense nationale. Et lorsque les citoyens s’impliquent davantage dans les décisions de leur pays, l’État est plus fort, la population mieux informée et la société plus unie. C’est un enseignement qui mérite d’être pris en compte. C’est, de fait, la véritable démocratie !
3. La mosaïque du peuple
Dans les villes d’Iran, sous les bombes, des citoyens de différentes classes, ethnies, âges et croyances – laïques et religieux, réformistes et conservateurs – se sont rassemblés la nuit sur les places, formant une seule et même marée humaine. Ces rassemblements nocturnes ont commencé dès le premier jour de l’attaque barbare du 28 février 2026 et se poursuivent encore aujourd’hui. Le lieu de vie du peuple n’est pas une adresse postale. C’est sa solidarité.
D’où vient ce phénomène ? Des “décapitations” barbares des chefs spirituels et militaires iraniens par ce qu’on pourrait appeler “l’Axe de la barbarie”. La division recherchée a produit l’effet inverse. Soudain, les peuples disparates d’Iran ont pris conscience : “Nous avons tous été frappés. Frappés au plus profond de notre être”.
Cet état d’esprit a même gagné ceux qui s’opposaient auparavant au gouvernement iranien. Un représentant d’une entreprise iranienne d’IA créant des vidéos satiriques virales dénonçant la “coalition Epstein” sous forme d’“animations Lego” a déclaré que lui et son équipe s’opposaient autrefois fermement au pouvoir – mais aujourd’hui, affirment-ils, ils sont prêts à se sacrifier car “ce pouvoir se bat pour nous”. Une jeune Iranienne vivant en Europe, qui méprisait autrefois “le régime”, décrit dans une vidéo-confession brute comment elle a commencé à comprendre ce que son pays, son peuple et même ses dirigeants actuels en sont venus à signifier pour elle.
Une campagne nationale connue sous le nom de “Jânam fadâye Iran” (“Ma vie pour l’Iran”), créée pour recenser les citoyens prêts à répondre à l’agression militaire américano-israélienne, aurait dépassé les 31 millions d’inscriptions. Un Iranien de 21 ans a déclaré “Nous sommes prêts à donner notre vie pour l’Iran si les circonstances l’exigent. … C’est normal maintenant. … C’est juste quelque chose qu’on fait. … Personne n’a dû nous convaincre”.
Un autre volontaire a expliqué :“Ce que je n’avais pas compris à l’époque, c’est que notre identité ne passe pas par les mots mais par l’action – surtout lorsque les mêmes menaces auxquelles l’Iran fait face depuis 5 000 ans refont surface. … J’ai vu alors que les gens ne fuient pas vers les frontières. Malgré les bombes, ils sont descendus dans les rues chaque nuit. Tout le monde était à son poste : les boulangers, les enseignants, les soldats. J’ai vu des nomades fouiller les montagnes du Zagros à la recherche d’un pilote américain abattu [pour le faire prisonnier] tandis que des hélicoptères américains tournaient au-dessus d’eux. … Personne n’avait besoin qu’on lui explique pourquoi l’Iran est primordial. Ils le savent tous, instinctivement”.
Une initiative parallèle, la campagne des porte-drapeaux, a été lancée par des jeunes de Mashhad. Les citoyens s’inscrivent pour pouvoir porter à tour de rôle un immense drapeau aux côtés d’autres citoyens sur la place centrale. La liste d’attente est déjà longue – avec des gens venus de villes proches ou lointaines, voire d’autres pays – qui souhaitent protéger le drapeau de leur pays.
Des agriculteurs viennent également avec leurs tracteurs aux rassemblements nocturnes en déclarant : “Nous sommes venus labourer ‘Israël’”.
Cette courte vidéo montrant des hommes âgés, des femmes et des enfants prêts à s’enrôler illustre le lien exceptionnel qui unit ces gens, et qui se renforce de jour en jour.
Même les dirigeants et les responsables gouvernementaux expriment leur admiration. L’ayatollah Sayyed Mojtaba Khamenei a salué le formidable impact de l’extraordinaire solidarité du peuple iranien :“Grâce à l’unité remarquable entre nos compatriotes, le front ennemi s’est fissuré. Grâce à notre reconnaissance de cette bénédiction, notre cohésion s’est renforcée et nos ennemis sont de plus en plus affaiblis”.Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a déclaré :“Chacun de ces plans [ennemis] aurait pu détruire un pays, mais la nation iranienne les a tous vaincus. … Ce ne fut possible que grâce à la présence active du peuple dans les rues”.
Certes, la souffrance partagée, l’empathie réciproque et une vague grandissante de solidarité créent une puissante identité collective… Mais il y a quelque chose de plus.
4. À quoi assistons-nous ?
Il ne s’agit pas d’héroïsme au sens occidental du terme – celui du guerrier solitaire d’exception. C’est quelque chose de plus discret, de plus ancestral : un éveil spirituel collectif.
Nous avons déjà observé des phénomènes similaires : chez les Chinois pendant le “siècle de l’humiliation”, chez les citoyens de Leningrad et de Stalingrad face aux nazis génocidaires, chez les peuples du Vietnam, d’Afrique et d’Amérique latine luttant contre les puissances impérialistes… et nous le constatons chez les Palestiniens (la soi-disant Autorité palestinienne ne compte pas).
Mais cette fois, la prise de conscience passe les frontières – non pas sous la forme d’une alliance formelle, mais comme une reconnaissance vivante qui se propage à travers l’Iran et au-delà, une mosaïque en constante expansion annonçant la naissance d’une nouvelle conscience mondiale.
5. Le ciment
Qu’est-ce qui lie les pièces de cette mosaïque ? Une souffrance partagée ? Un ennemi commun ? Une interdépendance militaire ou économique ? Des rituels communs pour faire face ? Des rêves communs de justice ?
Peut-être. Mais le ciment semble être autre chose : un liant sacré qui guérit les divisions, transcende la religion, l’ethnicité, l’âge, la classe sociale, la géographie – et, en fin de compte, toute définition. Tel le vent, on peut le voir, l’entendre, le sentir, mais on ne peut le nommer pleinement. Il reste, pour partie, un mystère.
Pourtant, ce liant est également fragile et éphémère. Comme l’harmonie, il est dynamique, et non statique. Lorsque ses catalyseurs s’estompent – lorsque la menace commune s’atténue – le collectif s’apaise. Le ciment peut se dessécher et devenir cassant. Il ne disparaît pas nécessairement d’un seul coup. Il peut se figer en une idéologie contraignante ou se dissoudre en une nostalgie réconfortante mais inefficace. Une terrible question se pose : les êtres humains ont-ils besoin d’une lutte extérieure pour ressentir une unité intérieure ? La paix est-elle intrinsèquement corrosive ?
6. Le ciment peut-il être préservé sans lutte permanente ?
Peut-être qu’une lutte collective contre un ennemi extérieur ne doit pas nécessairement être le seul incubateur de l’unité. L’unité de masse fortuite du peuple iranien pourrait être métabolisée en quelque chose de plus durable.
La première étape nécessite une rupture nette avec le système capitaliste financiarisé imposé par l’Occident pour assurer sa domination mondiale. L’Iran a déjà reconnu très tôt le fléau colonial occidental : les soulèvements en faveur d’une monarchie institutionnalisée (parlementarisme, fin du XIXe siècle – début du XXe siècle) contre le régime absolutiste des Qajar et l’influence étrangère, le mouvement mené par le Dr Mossadegh avec la nationalisation de l’industrie pétrolière, qui a été écrasé en août 1953 par le régime réactionnaire du Shah avec l’aide de la CIA et du MI6. Ce n’est qu’avec la Révolution de 1979 que l’Iran s’est complètement libéré et que sa pleine souveraineté a été rétablie.
Aujourd’hui, le grand défi consiste à établir un nouveau système économique qui réponde aux besoins de tous ses peuples – un système qui ne s’oppose pas à la collectivité de par sa conception même. Sans un tel changement, le ciment dépendra toujours de l’urgence.
Au-delà de l’économie, le ciment peut également être préservé par la pratique de rituels collectifs réguliers ancrés dans la société. Des commémorations continues des martyrs et des grandes luttes, une reconnaissance constante des ouvriers, des enseignants, du personnel médical et des soldats ; une célébration permanente de la riche diversité des peuples qui composent l’Iran, et des projets qui rassemblent les différentes classes sociales. Le ciment qui lie les facettes de l’Iran est comme le sol d’un jardin : il a besoin d’entretien et de soins constants.
7. Que peut apprendre l’Iran au reste du monde…
La quasi-totalité du monde a été colonisée à divers degrés par l’Occident, avec aujourd’hui les États-Unis en première ligne. Ce n’est pas seulement le soft power américain qui a contaminé les populations. Le véritable coupable – celui que la plupart continuent d’ignorer – est le système capitaliste mondial lui-même. Ce système a été créé par l’Occident pour assurer l’hégémonie des entreprises et l’asservissement de toutes les autres nations. Il est, dans son essence, prédateur, diviseur et partitionniste. Il s’appuie sur les guerres et les conflits pour prospérer.
Tant que la majorité mondiale – tant que l’ONU et les BRICS, aujourd’hui comateux, ne reconnaîtront pas cet asservissement et ne se débarrasseront pas de ce joug, aucun changement fondamental n’interviendra. Pour qu’un monde multipolaire plus juste voie le jour, les États doivent prendre exemple sur l’Iran : un État n’est véritablement puissant, véritablement souverain et juste que lorsqu’il dispose de l’unité de son peuple, et lorsque ses dirigeants sont au pouvoir pour servir ce peuple, sa souveraineté et son identité culturelle – et non une doctrine étrangère ou des intérêts financiers.
La mosaïque n’est pas seulement une métaphore de l’harmonie. C’est une structure. Et le mortier, bien que mystérieux, n’a rien de magique. Il faut le renouveler chaque jour, sinon il s’effrite.