Étiquettes
conséquences économiques, détroit d'Ormuz, Etats-Unis, Iran, Russie
par Larry C. Johnson

La perte de 32 % de la production mondiale de pétrole (la part approximative du golfe Persique avant la crise, soit environ 32 à 33 millions de barils par jour sur un total mondial d’environ 100 à 106 millions de barils par jour) depuis le 28 février 2026 a provoqué le plus grand choc d’offre de l’histoire du marché mondial du pétrole, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), et constituera un point crucial à l’ordre du jour si Trump se rend à Pékin cette semaine. Les pertes cumulées ont dépassé 300 à 440 millions de barils au cours des 1 à 2 premiers mois, avec des déficits quotidiens persistants de 9 à 13 mb/j. Ces déficits vont s’aggraver à la suite de l’attaque menée jeudi par l’Iran contre les terminaux de Fujairah aux Émirats arabes unis, qui sont désormais hors service.
Impacts macroéconomiques et sur la croissance
Flambée de l’inflation : la hausse des coûts des carburants a fait grimper l’IPC à l’échelle mondiale (par exemple, l’IPC américain a sensiblement augmenté en mars ; les coûts des transports, de l’alimentation et de la production ont augmenté). Goldman Sachs et d’autres mettent en garde contre des risques de stagflation si les prix restent élevés.
Ralentissement de la croissance : les prévisions de l’OCDE et du FMI indiquent une baisse de la croissance du PIB mondial de 0,3 à 0,5 % ou plus en 2026 (avec un risque de récession plus profonde si la situation se prolonge). Les marchés émergents et l’Asie sont les plus touchés.
Chute de la demande : la hausse des prix a déjà réduit la demande mondiale de pétrole d’environ 1 à 2 millions de barils par jour au deuxième trimestre, et de nouvelles baisses sont possibles.
Effets régionaux et sectoriels
Asie (la plus touchée) : environ 80 à 85 % de ses importations de pétrole proviennent du Golfe ; des pays comme la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie et le Pakistan sont confrontés à des pénuries, à une hausse de la facture des importations, à des pressions sur leur monnaie et à un éventuel rationnement du carburant. La région est désormais confrontée à une inflation galopante et à un ralentissement de la croissance. La Banque asiatique de développement a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la région en 2026, à 4,7 %, tandis que l’inflation devrait s’établir en moyenne à 5,2 %.
Europe et États-Unis : effets indirects via les prix mondiaux ; hausse du prix de l’essence aux États-Unis d’environ 1,50 $ + quelques centimes par gallon ; l’Europe connaît une hausse des coûts de chauffage et de transport.
Producteurs du Golfe : paradoxalement, ils souffrent (fermetures de puits, exportations bloquées, crises d’importation alimentaire, problèmes de dessalement).
Répercussions plus larges : perturbations dans l’aviation et le transport maritime, hausse des coûts des engrais et des produits chimiques (liés au GNL et à l’urée), et inflation des chaînes d’approvisionnement. La demande en biocarburants a augmenté, ceux-ci servant de substitut partiel.
Même si une solution diplomatique est trouvée et que le détroit rouvre, les experts préviennent que le marché mondial de l’énergie ne se redressera pas rapidement. La fermeture précipitée et chaotique de milliers de puits de pétrole à travers le Moyen-Orient a causé des dommages physiques aux réservoirs. Les analystes estiment qu’il pourrait falloir jusqu’à neuf mois à un pays comme l’Irak pour ramener sa production à son niveau d’avant le conflit. Le PDG de Vitol, le plus grand négociant indépendant de pétrole au monde, a déclaré que le marché avait déjà perdu définitivement des centaines de millions de barils de brut.
Voici une synthèse des analyses d’experts issues de grandes institutions financières, de cabinets de conseil en énergie et d’universitaires concernant l’impact mondial de la perturbation pétrolière dans le golfe Persique.
- Goldman Sachs : Les stocks mondiaux de pétrole ont chuté à leur plus bas niveau depuis huit ans (environ 101 jours de demande), les réserves de produits raffinés « s’approchant rapidement de niveaux très bas ».
- J.P. Morgan : Le choc sur l’offre d’engrais a fait grimper les indices mondiaux de l’azote de 25 à 50 %, ce qui pourrait porter l’inflation alimentaire mondiale à 4-5 %.
- TotalEnergies (PDG Pouyanné) : Le monde consomme ses stocks à un rythme catastrophique de 10 à 13 millions de barils par jour.
- TD Securities : La perturbation a entraîné une perte de 9 à 10 millions de barils par jour (environ 10 % de l’offre mondiale) et prévient que le Brent pourrait grimper vers une fourchette supérieure à 150 dollars le baril.
- Rapidan Energy Group (Bob McNally) : Avertit qu’une fermeture prolongée conduirait l’économie mondiale vers une « récession certaine ».
Les experts s’accordent à dire que le marché est passé d’un choc immédiat des prix à un épuisement structurel des réserves. Goldman Sachs indique que la baisse rapide des stocks mondiaux de pétrole a atteint son plus bas niveau depuis huit ans, les stocks devant passer de 101 à seulement 98 jours de couverture de la demande d’ici la fin mai (contre environ 128 jours en 2020). Plus grave encore, les stocks tampons de produits raffinés « facilement accessibles » (essence/diesel) sont passés de 50 à 45 jours de demande depuis le début du conflit, laissant le marché vulnérable au moindre choc supplémentaire, même mineur.
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a décrit la réalité concrète de cet épuisement, affirmant que le monde consomme 10 à 13 millions de barils de stocks par jour pour équilibrer le marché. Il estime qu’environ 1 milliard de barils de pétrole stockés seront consommés avant que les voies d’approvisionnement ne reviennent à la normale.
Un effet secondaire majeur identifié par J.P. Morgan est la perturbation des chaînes d’approvisionnement en engrais. Le Moyen-Orient représente 42 % des exportations mondiales d’urée et 27 % de celles d’ammoniac. Depuis fin février, les prix de référence des engrais azotés ont bondi de 25 à 50 %. J.P. Morgan estime que cela « fera temporairement grimper l’inflation alimentaire mondiale à 4–5 % », l’impact se répercutant sur les prix de détail avec un décalage jusqu’à fin 2026 et en 2027.
Le Dr Ammar Zafar (Global Policy Journal) et Musa Shahbazi (analyste économique) estiment que l’on se trouve dans une impasse diplomatique. La création par l’Iran de l’« Autorité du détroit du golfe Persique » est considérée comme une institutionnalisation du contrôle, nécessitant une résolution explicite dans tout cessez-le-feu, ce qui rend improbable un retour rapide à la normale. Parallèlement, le blocus naval américain est perçu comme une arme économique non seulement contre l’Iran, mais aussi contre la Chine (son principal client pour le pétrole), marquant le début d’une nouvelle phase de conflit économique entre grandes puissances.
L’économie chinoise présente un niveau très élevé de dépendance vis-à-vis du pétrole importé, avec environ 70 % à 73 % de sa consommation totale de pétrole provenant de sources étrangères en 2025. En tant que premier importateur mondial de pétrole brut, cette dépendance crée une vulnérabilité importante, mais la Chine a mis en place un ensemble de défenses à plusieurs niveaux pour gérer ce risque.
Malgré ce niveau élevé de dépendance, les analystes notent que la Chine est mieux placée que bon nombre de ses voisins asiatiques pour faire face à une crise d’approvisionnement. Le pays a passé des années à construire un système de sécurité à « double assurance » reposant sur quatre piliers clés.
Pilier 1 : Une réserve stratégique de pétrole (SPR) massive :
La Chine a constitué le plus grand stock de pétrole brut au monde, comprenant à la fois des réserves stratégiques et commerciales. Les estimations situent ce volume entre 1,2 et 1,5 milliard de barils, soit suffisamment pour remplacer 120 à 140 jours d’importations normales. Cette réserve massive constitue la principale défense du pays contre une coupure soudaine, lui permettant de continuer à fonctionner même si aucun nouveau pétrole n’arrivait pendant des mois. Le gouvernement a également pris des mesures pour préserver cet approvisionnement, notamment en ordonnant aux raffineries de cesser d’exporter des carburants finis tels que l’essence et le diesel.
Pilier 2 : Diversification des sources d’approvisionnement :
La Chine a délibérément évité de devenir trop dépendante d’un seul pays ou d’une seule région. Elle s’approvisionne désormais en pétrole auprès de plus de 40 pays différents. Parmi les principales sources alternatives, on peut citer :
La Russie : le plus grand fournisseur unique de la Chine, les importations par oléoduc venant compléter les livraisons par voie maritime.
Les Amériques : les importations en provenance du Brésil ont atteint des niveaux records, et la Chine cherche à renforcer ses liens avec le Canada.
Afrique et Asie centrale : toute une série d’autres fournisseurs, dont l’Angola et le Kazakhstan, permettent de répartir davantage le risque.
Depuis le début des perturbations dans le golfe Persique fin février, la Chine s’est tournée avec succès vers ces fournisseurs alternatifs, les importations en provenance du golfe ayant chuté de 25 % tandis que les importations totales de brut n’ont baissé que de 2,8 % en mars. Cependant, il est difficile de remplacer la totalité du pétrole du golfe, et les importations totales ont tout de même diminué.
Pilier 3 : Un mix énergétique national unique :
Contrairement à de nombreuses économies, la Chine ne dépend pas excessivement du pétrole importé pour sa production d’électricité. Le charbon, que la Chine produit en quantités considérables sur son territoire, et les énergies renouvelables telles que l’hydroélectricité, le solaire et l’éolien, alimentent la grande majorité de son réseau électrique. Le pétrole et le gaz ne représentent qu’environ 4 % de la production d’électricité chinoise, ce qui est bien inférieur à d’autres pays asiatiques. Cela signifie qu’une perturbation des importations de pétrole affecte davantage les transports et les matières premières industrielles (comme les produits chimiques) que l’éclairage des foyers.
Pilier 4 : L’adoption en forte hausse des véhicules électriques (VE)
Un changement structurel de la demande réduit également la vulnérabilité de la Chine. L’adoption des VE a largement dépassé les objectifs du gouvernement, les véhicules à énergie nouvelle (NEV) représentant désormais la moitié de toutes les ventes de voitures neuves. Cette transition rapide freine considérablement la croissance de la demande en essence et en diesel du pays, réduisant ainsi l’impact d’un choc d’approvisionnement sur son économie globale.
Le blocus américain contre l’Iran a exacerbé la situation. La réponse de la Chine à ce blocus a été multidimensionnelle : une rhétorique virulente, une action stratégiquement prudente, mais une défiance économique de plus en plus audacieuse. Voici un aperçu complet :
Condamnation officielle
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Guo Jiakun, a qualifié le blocus américain des ports iraniens d’« acte dangereux et irresponsable » qui risque de compromettre une « situation de cessez-le-feu déjà fragile ». Il a déclaré que « ce n’est qu’en parvenant à un cessez-le-feu global et en mettant fin à la guerre que nous pourrons créer les conditions fondamentales pour apaiser la situation dans le détroit », et a exhorté toutes les parties à rétablir dès que possible la circulation normale dans le détroit.
L’argument juridique
Le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré que les frappes américano-israéliennes n’avaient pas été autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU et violaient le droit international, et a exprimé sa profonde inquiétude quant aux répercussions régionales. Pékin a toujours présenté l’ensemble du conflit — et pas seulement le blocus — comme illégitime au regard du droit international, une position que Wang Yi a réitérée explicitement lors de la visite d’Araghchi. IntelliNews
Défi aux sanctions américaines : une mesure sans précédent
Dans le cadre de l’une des escalades les plus significatives de sa résistance à la politique économique américaine, la Chine a officiellement ordonné à ses entreprises de ne pas tenir compte des sanctions américaines sur le pétrole iranien. Une loi de blocage permet aux entreprises chinoises de demander des dommages-intérêts devant les tribunaux nationaux aux banques, assureurs ou compagnies maritimes qui ont rompu leurs relations afin de se conformer aux mesures américaines. Les analystes ont qualifié cela d’« sans précédent » et d’« escalade majeure en termes de réponse de la Chine à la politique économique américaine ». L’Institut des engrais
Les pétroliers chinois ont continué à transiter quotidiennement par le détroit d’Ormuz sans aucune réaction des États-Unis, et la Chine a officiellement déclaré qu’elle ne reconnaissait pas les sanctions unilatérales américaines contre l’Iran ou la Russie, ni les sanctions contre ses propres raffineries de pétrole. Goldinvest
De nombreux analystes occidentaux refusent de reconnaître la nouvelle relation stratégique entre la Chine et la Russie, estimant qu’il s’agit d’un mariage de convenance plutôt que d’une véritable alliance de fait. Selon un chercheur senior du Council on Foreign Relations, la Chine dispose de réserves commerciales et stratégiques de pétrole suffisantes pour subvenir à ses besoins nationaux tant que la guerre ne dure pas plus d’un an, et Xi Jinping se préoccupe avant tout de la relation avec les États-Unis. La Chine souhaite que la guerre cesse afin qu’elle ne fasse pas dérailler le début du dialogue stratégique de la Chine avec Washington. Son hypothèse sous-jacente est que la Chine se soucie davantage de sa relation avec les États-Unis qu’avec la Russie. Je trouve cela absurde.
Une experte européenne — Velina Tchakarova — partage un point de vue similaire :
Surnommant l’alliance russo-chinoise « Dragonbear », la géostratège Velina Tchakarova met en garde contre le fait qu’il ne s’agit « ni d’une alliance ni d’un mariage de convenance, mais plutôt d’une relation asymétrique temporaire, dans laquelle la Chine est principalement celle qui définit l’agenda, tandis que la Russie se contente surtout de le suivre.
Le rapprochement russo-chinois fonctionne, selon les termes de Mme Tchakarova, selon la maxime « Garde tes amis près de toi et tes ennemis encore plus près ». Une relation de statu quo resterait acceptable et serait développée tant que l’ascension de la Chine ne constituerait pas une menace directe pour les intérêts stratégiques de la Russie en matière d’autodétermination et de sécurité le long de ses frontières », y compris au Moyen-Orient.
La question n’est pas de savoir si la Russie commencera à percevoir les intérêts chinois comme une menace pour ses propres intérêts, mais quand. L’énergie pourrait constituer un point de divergence, étant donné que la Russie est l’un des principaux fournisseurs mondiaux de pétrole tandis que la Chine en est le premier importateur.
À long terme, la Chine pourrait ne pas souhaiter dépendre de la Russie tant pour ses importations que pour les accords qui les garantissent.
Comme je l’ai noté dans mon dernier article, la Russie et la Chine mènent une action diplomatique sur plusieurs fronts pour exploiter les doutes croissants dans le golfe Persique quant à la fiabilité des États-Unis en tant que seul garant de la sécurité de la région, et proposent une refonte radicale de l’architecture de sécurité dans la zone. Je ne pense pas que le président Xi soit disposé à faire des compromis sur cette question… La Chine et la Russie partagent l’avis que les États-Unis constituent une véritable menace pour l’ordre international et sont déterminées à atténuer cette menace.