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Avec un Donald Trump plus vulnérable qu’aucun de ses prédécesseurs, Xi Jinping savait le moment idéal pour marquer des points sur un dossier qui obsède plus que jamais le régime communiste chinois et son président en particulier.

Les résultats de la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump, jeudi et vendredi, à Pékin, pourront être appréciés plus tard. À l’heure où le président américain quittait le sol chinois, non seulement Pékin et Washington donnaient du contenu de leurs discussions des versions sensiblement différentes, mais les membres de la délégation américaine en livraient aussi des interprétations parfois contradictoires.
Les multiples enjeux du sommet ont, en outre, été éclipsés par un emballement médiatique à propos de Taïwan, dès lors que Xi Jinping avait averti Donald Trump que ce dossier était primordial pour la Chine. Si « le problème de Taïwan » était inadéquatement traité par la Maison-Blanche, avait-il martelé, les relations entre Washington et Pékin s’en trouveraient gravement affectées, au risque de déboucher sur un conflit. Mais pas nécessairement sur un affrontement armé, fallait-il déduire des mots choisis par le président chinois.
Un communiqué ambigu
Cet emballement peut, certes, se comprendre. La perspective d’une guerre entre la Chine, l’Amérique et Taïwan est une perspective inquiétante, voire terrifiante, et le risque doit être pris au sérieux puisque le régime communiste n’a jamais exclu le recours à la force pour « réunifier le territoire national » (Taïwan jouit depuis 1949 d’une indépendance de facto que Pékin ne reconnaît pas). Pour autant, la position chinoise sur ce sujet n’a jamais varié et restait donc la même cette semaine. Tout au plus Xi Jinping, qui s’est toujours montré plus nationaliste encore que ses prédécesseurs, a-t-il manifesté une intransigeance plus forte, dont il faut donc comprendre les raisons.
Les tensions entre Chinois et Américains sur Taïwan sont alimentées par l’ambiguïté du Communiqué de Shanghai que signèrent Richard Nixon et Zhou Enlai en février 1972 pour officialiser la réconciliation entre les deux pays. Les États-Unis, y lit-on, « reconnaissent que tous les Chinois, de chaque côté du détroit de Taïwan, considèrent qu’il n’y a qu’une Chine et que Taïwan fait partie de la Chine« . Autrement dit, ils ont pris acte d’une position (qui, à l’époque, était partagée par Mao Zedong et Chiang Kai-shek), sans la « contester« , précisait le texte, mais sans se prononcer davantage.
D’irritantes ventes d’armes
Depuis, les gouvernements américains successifs, démocrates comme républicains, ont louvoyé entre cet acquiescement de principe et la poursuite d’une solidarité avec l’ancien allié nationaliste chinois (sanctifiée par une loi votée en 1979 par le Congrès, le Taiwan Relations Act). Un soutien pas totalement désintéressé puisqu’il permet à l’industrie américaine de l’armement de mettre régulièrement à niveau l’armée taïwanaise. Ces lucratives ventes d’armes constituent sans surprise le point le plus sensible du dossier, aux yeux de Pékin, parce qu’elles sont susceptibles d’empêcher un éventuel recours à la force.
Or la visite de Donald Trump coïncidait avec un projet de vente record : 11 milliards de dollars, un montant sans précédent auquel il faut encore ajouter 14 milliards pour des contrats plus anciens en attente de finalisation. Le Parlement taïwanais avait approuvé, il y a quelques jours, l’allocation de fonds spéciaux pour permettre ces achats. Si le président chinois ne tapait pas vigoureusement sur la table en pareilles circonstances, c’était à n’y plus rien comprendre.
L’adversaire le plus fragile
Xi Jinping avait d’autant plus de raisons de le faire qu’il savait avoir en face de lui le président américain probablement le plus fragile. Un président peu au fait de la complexité de l’enjeu taïwanais et sans doute peu disposé à le défendre, lui qui a déjà montré ses réticences à aider l’Ukraine contre l’agression russe. Un président par ailleurs empêtré dans une crise bien plus pressante : cette guerre contre l’Iran qui l’affaiblit politiquement, mais qui a peut-être aussi affaibli son armée en entamant dangereusement les stocks d’armes et de munitions.
Les autorités chinoises ont certainement remarqué l’analyse que l’Administration Trump a récemment commandée au centre d’études conservateur Heritage Foundation sur les formes que pourrait prendre une guerre entre la Chine et les États-Unis à propos de Taïwan. Intitulé Tidalwave (« Raz-de-marée »), le document n’a été que partiellement publié (notamment par Fox News, le 20 janvier) tellement ses conclusions sont accablantes pour l’armée américaine.
Un scénario cauchemardesque
Les chercheurs estiment que les États-Unis ne pourraient pas soutenir dans la durée un conflit de haute intensité, la Chine prenant le dessus après quelques semaines. Ils démontrent la vulnérabilité des forces américaines concentrées sur un nombre limité de bases militaires (sur l’île de Guam et au Japon). Les pertes seraient catastrophiques : jusqu’à 90 % des avions stationnés sur ces bases seraient détruits dans les premiers jours du conflit. Quant à l’impact sur l’économie mondiale, on peine à l’imaginer : il avoisinerait, selon ces experts, un dixième du PIB global.
La guerre contre l’Iran a peut-être apporté une confirmation à ce récit d’anticipation en suggérant que, après quelques semaines d’une projection de puissance impressionnante, les États-Unis ne pouvaient tenir ni le rythme ni la longueur. L’enseignement n’a pas été perdu à Pékin, où l’on a pu penser que c’était le moment idéal pour signifier aux Américains que non seulement ils n’avaient pas intérêt à s’entêter sur Taïwan, mais qu’ils n’en avaient pas non plus les moyens.
Les leçons, à n’en pas douter, ne sont pas davantage perdues à Washington, où la priorité doit être de gagner du temps pour se mettre à la hauteur d’un défi qui a pris une nouvelle dimension avec la montée en puissance de la Chine. C’est pourquoi le secrétaire d’État Marco Rubio s’est empressé de déclarer sobrement que la position américaine sur Taïwan « n’avait pas changé« . Histoire aussi de rassurer temporairement les autres pays qui, dans la région, dépendent de l’Amérique pour leur sécurité.