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Les pourparlers directs n’ont pas mis fin à la guerre d’Israël contre le Liban ; ils visent à déterminer si un État affaibli peut être retourné contre la résistance sous le couvert de la « stabilité ».

Tamjid Kobaissy

On demande au Liban de négocier alors que l’armée israélienne continue de tirer, d’occuper, de violer et d’assassiner. Depuis 2023, le pays vit sous une agression israélienne soutenue, mais les autorités actuelles – portées au pouvoir grâce à un soutien extérieur – ont choisi les pourparlers directs avec Tel-Aviv comme seul moyen d’y mettre fin.

Après deux cycles de négociations à Washington, cette voie n’a abouti à aucun résultat concret. Israël ne s’est pas retiré des zones occupées. Ses violations quotidiennes n’ont pas cessé, pas plus que ses assassinats. Même la trêve présentée au public libanais comme la porte d’entrée vers la stabilité n’est restée guère plus qu’un slogan.

Depuis l’entrée en fonction du président libanais Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, l’État libanais s’est engagé plus ouvertement dans le projet américano-israélien pour la région. Ce qui avait commencé par des discours sur l’endiguement, la diplomatie et le gain de temps s’est transformé en une ligne politique et sécuritaire façonnée à Washington pour réorganiser le Liban de l’intérieur, resserrer le siège autour du Hezbollah et pousser vers la fin du rôle militaire de la résistance.

Négocier sous le feu

Les objectifs déclarés ont déjà révélé où mène cette ligne. La résistance doit être désarmée, les armes confinées à l’État, et l’armée libanaise refondue en tant que seule autorité armée dans un pays toujours sous occupation et sous les attaques.

C’est pourquoi les autorités semblent négocier dans une position de capitulation, et non dans le but de défendre les intérêts libanais. Israël n’a fait aucune concession. Au contraire, il a intensifié la pression, poursuivi ses violations et utilisé la force de frappe comme moyen de pression dans les négociations. Ce sont des pourparlers sous le feu.

Les deux cycles de négociations présentés dans les médias comme des avancées diplomatiques sont, dans les faits, devenus une tribune sur laquelle le Liban officiel affiche sa volonté d’offrir les garanties de sécurité exigées par Washington et Tel-Aviv. L’ennemi, quant à lui, considère le négociateur libanais comme la partie la plus faible, soucieuse de parvenir à un accord à tout prix.

De toute évidence, le gouvernement libanais ne dispose d’aucun véritable moyen de pression. Les véritables leviers du pouvoir restent entre les mains de la partie qui a porté le fardeau de la confrontation : la résistance. Ce qui reste entre les mains de l’État, c’est une carte dangereuse : la confrontation interne avec le Hezbollah.

Sous la tutelle de Washington

Le rôle croissant de l’ambassade américaine à Beyrouth est au cœur de cette voie. Son complexe de 17 hectares à Awkar – le deuxième plus grand complexe d’ambassade américaine au monde après Bagdad – est devenu un symbole approprié du poids de Washington dans le dossier libanais.

Ces derniers mois, les institutions de l’État libanais semblent évoluer sous le plafond imposé par la prise de décision américaine directe, que ce soit en matière de sécurité ou de politique. La plupart des dossiers désormais soulevés en interne suivent une liste claire de conditions américaines.

Certaines réunions politiques et sécuritaires ne sont plus perçues au Liban comme l’expression d’une prise de décision souveraine. Elles sont plutôt considérées comme des prolongements de la gestion directe du dossier libanais par les États-Unis.

Le danger est que la discussion ait dépassé le cadre des arrangements sur le terrain liés au cessez-le-feu. Ce qui se prépare actuellement, c’est une piste sécuritaire sous l’égide américaine entre le Liban et l’ennemi israélien. L’objectif est de pousser Beyrouth vers un accord de sécurité avec Tel-Aviv, qui permettrait un échange de renseignements via un mécanisme de communication officiel supervisé par Washington.

La piste déclarée va déjà dans ce sens. Washington prépare un canal de sécurité au Pentagone, avec des délégations militaires libanaises et israéliennes réunies sous la bannière de la « coordination » et de la « communication ». Tel-Aviv a fait du désarmement du Hezbollah une condition de tout accord plus large, tandis que les États-Unis s’efforcent de transformer cette exigence en une obligation libanaise plutôt qu’en une concession israélienne.

Des sources politiques et sécuritaires libanaises bien informées indiquent à The Cradle que les discussions vont au-delà du discours public. Selon ces sources, Washington examine des mécanismes par lesquels l’armée libanaise annoncerait le contrôle des installations liées au Hezbollah dans le cadre du dossier plus large du désarmement – une formule qui déplacerait la confrontation avec la résistance de la puissance de feu israélienne vers les institutions de l’État libanais. Par ailleurs, des informations parues dans les médias suggèrent qu’une délégation de responsables militaires et de sécurité est en cours de constitution pour se rendre à Washington en vue d’un nouveau cycle de négociations avec l’ennemi, prévu à la fin de ce mois.

Des sources proches de la position du Hezbollah affirment que le parti considère la décision des autorités de s’engager sur la voie de la sécurité avec Israël comme une mesure allant bien au-delà des accords de cessez-le-feu ou des ententes traditionnelles. Des négociations directes étaient inacceptables dès le départ.

Un accord de sécurité avec l’ennemi serait considéré comme une déclaration de confrontation interne, et le Hezbollah agirait en conséquence. Selon ces sources, le Hezbollah voit tout accord de ce type comme une tentative d’intégrer le Liban dans une architecture de sécurité qui sert directement les intérêts israéliens sous commandement américain. Concrètement, cela marquerait le passage d’une pression sur la résistance à un encerclement de celle-ci de l’intérieur.

Pour le Hezbollah, il s’agit d’une tentative visant à modifier le rôle, l’identité et la position du Liban dans la confrontation régionale. Tout effort visant à imposer un tel pacte pourrait ouvrir la voie à une vaste escalade interne – un scénario que Washington a jusqu’à présent tenté d’éviter, car il pourrait réduire à néant l’influence même qu’il a mis des années à construire au Liban.

Les récentes déclarations de responsables du Hezbollah s’inscrivent dans cette confrontation sur la question de la voie sécuritaire. S’exprimant depuis la ville d’Al-Ain, dans la Bekaa, le député du bloc « Fidélité à la Résistance », Hussein Hajj Hassan, a mis en garde contre « une voie sécuritaire en cours d’élaboration au Pentagone entre le Liban et Israël sous l’égide américaine », rappelant l’accord du 17 mai 1983, qui s’est effondré en février 1984.

« Quiconque pense pouvoir donner aux Américains ce qu’ils veulent, et derrière eux aux Israéliens, se berce d’illusions, n’a pas bien lu l’histoire et ne connaît pas bien le présent », a-t-il déclaré.

Des sources spéciales indiquent un niveau avancé de conformité aux directives américaines au sein de certaines parties de l’appareil sécuritaire libanais. Certains officiers sont considérés comme des maillons du réseau d’influence de Washington au sein des institutions officielles.

Selon ces sources, cela ne se limite plus à une coopération conventionnelle liée à l’aide ou à la formation. Ces dernières années, cela s’est transformé en une tentative d’orienter les priorités de certaines agences vers des dossiers servant l’agenda américano-israélien contre la résistance.

Plusieurs incidents survenus ces derniers temps ont soulevé de sérieuses questions dans les milieux politiques et sécuritaires, notamment concernant des fuites et des mesures sur le terrain. Cela explique la sensibilité accrue du Hezbollah à l’égard de toute extension des rôles sécuritaires liés au processus de négociation actuel.

Le parti est convaincu que Washington ne cherche pas simplement à réglementer la frontière avec la Palestine occupée, mais tente de remodeler la doctrine de sécurité du Liban elle-même autour des priorités de sécurité israéliennes.

C’est là que la mémoire libanaise revient à l’accord du 17 mai, même si les instruments sont aujourd’hui plus souples et le langage plus raffiné. À l’époque, l’ennemi israélien était entré au Liban par la porte d’un accord destiné à retirer le pays de l’équation du conflit et à en faire un espace de sécurité contrôlé par Israël.

Aujourd’hui, cette même logique est remise au goût du jour en présentant les négociations directes et les arrangements sécuritaires comme la seule voie vers la stabilité.

La stabilité comme capitulation

L’effondrement économique, le siège financier et l’entrave à la reconstruction sont utilisés comme des armes politiques. Washington ne cache pas le lien entre tout futur soutien, aide ou programme de reconstruction et des conditions directement liées à l’équilibre des pouvoirs au Liban.

Pourtant, le gouvernement libanais continue de s’appuyer sur ce qu’il appelle les « garanties américaines » pour justifier la voie de la négociation. Et ce, malgré le fait que Washington ne soit pas un médiateur dans cette guerre. Il en est un partenaire politique, militaire et du renseignement direct. La même administration américaine qui offre une couverture totale à Israël et bloque toute pression internationale sérieuse sur Tel-Aviv est présentée à Beyrouth comme un garant de la stabilité.

L’expérience libanaise a démontré le contraire : les États-Unis ne garantissent que les intérêts israéliens.

Une campagne médiatique et politique parallèle a préparé le terrain pour ce revirement. Le débat est détourné des violations quotidiennes de la trêve par Israël vers un choix plus restreint : pourparlers directs ou suicide national.

Dans ce cadre, toute objection aux négociations devient un appel à la guerre, la résistance est tenue pour responsable de chaque crise, et l’État occupant est traité comme une force qu’il faut apaiser au nom du « réalisme ».

Un fait central est délibérément occulté dans le discours officiel. Beyrouth n’a pas été prise pour cible jusqu’à présent, non pas parce que la diplomatie libanaise a réussi, mais parce que le fait de maintenir la capitale hors de la ligne de tir directe reste lié à des équilibres régionaux qui dépassent la capacité de l’autorité actuelle.

C’est le fait que Téhéran ait lié ce dossier à des volets de négociation plus larges à Islamabad qui a empêché jusqu’à présent une explosion totale, et non la capacité de l’État à imposer une dissuasion ou une protection souveraine.

En d’autres termes, ce qui protège le Liban aujourd’hui, ce n’est pas la voie de négociation interne. C’est l’équation régionale qui tient toujours.

La frontière comme prochain bastion d’Israël

La question libanaise ne peut être dissociée du projet régional plus large que Washington met en œuvre : la refonte politique et sécuritaire de l’Asie occidentale. Tel-Aviv et Washington ne considèrent pas les négociations actuelles comme une simple question frontalière. Ils les perçoivent comme s’inscrivant dans un effort plus vaste visant à redéfinir l’équilibre des pouvoirs dans la région.

Parallèlement aux discussions sur une « zone tampon » dans le sud, les milieux politiques et sécuritaires sont de plus en plus convaincus qu’Israël veut bien plus qu’une ceinture de sécurité traditionnelle ou le retrait des combattants de la résistance de la frontière.

Le projet israélien consiste en fait à transformer la première ligne de villages du sud en une ceinture avancée de colonies et de sécurité. Son objectif serait de protéger les colonies du nord, de sécuriser l’arrière-pays de la Galilée et d’imposer de nouvelles réalités démographiques et militaires à la frontière.

Selon cette interprétation, Israël considère les villages frontaliers libanais comme faisant partie de l’équation sécuritaire de son propre nord.

Cela fait écho à une pratique sioniste plus ancienne en Galilée consistant à utiliser des avant-postes de colonisation pour imposer de nouvelles réalités démographiques, assurer la continuité territoriale et transformer la géographie palestinienne en périphérie de l’architecture sécuritaire d’Israël.

L’insistance israélienne à vider certains villages, associée au ciblage systématique des structures sociales et environnementales dans la zone de première ligne, suggère que l’objectif est une transformation progressive de la zone elle-même – sa population, sa fonction et sa signification stratégique.

Au final, la voie de la négociation directe n’a pas mis fin à l’agression ni modifié la réalité sur le terrain. Elle n’a fait que gagner du temps en faveur d’Israël, donnant à l’ennemi davantage d’espace pour ancrer ses conditions sur le terrain tandis que les violations et les agressions se poursuivent.

En dissociant la voie de la négociation d’Islamabad, Beyrouth a tendu une bouée de sauvetage au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Israël a gagné du temps, l’équation régionale s’est diluée et la pression qui avait réduit la marge de manœuvre de Tel-Aviv a commencé à s’atténuer.

Derrière le discours sur la sécurité, la diplomatie et la stabilité, un projet plus dangereux prend forme – un projet qui entraîne les institutions étatiques libanaises dans la confrontation avec la résistance depuis l’intérieur.

The Cradle