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Etats-Unis, Israël, Joseph Aoun, le Hezbollah, le pouvoir libanais, Liban
comment Aoun s’est-il retrouvé impliqué et qui l’a sauvé de sa rencontre avec Netanyahou ?
Ibrahim Al-Amine
Le monde entier attend les résultats de la médiation pakistanaise pour savoir si nous sommes face à un accord mettant fin à la guerre, ou face à une annonce de la fermeture de la porte des négociations et d’un retour à la confrontation. Quant au Liban, nous sommes confrontés à une version différente du scénario, qui ne reflète pas tant ce pays qu’elle ne reflète le programme des États-Unis et d’Israël pour traiter le dossier de la guerre. C’est le président de la République, Joseph Aoun, et son conseiller aux affaires gouvernementales, Nawaf Salam, qui se chargent sans hésitation de mettre en œuvre ce programme, après que ce dernier eut pratiquement renoncé à ses pouvoirs de chef du gouvernement et soit resté prisonnier des contraintes imposées par les États-Unis et l’Arabie saoudite, selon lesquelles tout le monde doit travailler au service de l’administration Aoun.
Salam répond à tous ceux qui l’interrogent sur le dossier des négociations qu’il relève exclusivement de la compétence du président de la République. Mais il révèle ce qui est le plus grave, en expliquant ce qu’il considère comme des avancées obtenues par le gouvernement lors de la séance du 2 mars, parallèlement à la décision d’entamer des négociations directes avec Israël. Il a déclaré, lors d’une réunion à huis clos, qu’une « personnalité libanaise d’envergure internationale » – dont il a refusé de révéler le nom – lui avait affirmé que « les négociations sont une option imposée au Liban, dont il ne peut se soustraire, et que leur véritable objectif est d’assurer une couverture légitime aux opérations militaires menées par Israël contre le Hezbollah, ses institutions et ses combattants ».
Aoun n’avait pas tant besoin d’un mandat de Salam que d’une forme de partenariat dans des décisions dont le président de la République a conscience qu’elles dépassent sa position politique et constitutionnelle. Cependant, il ne considère pas ce détail comme un élément central de sa mission actuelle, mais s’octroie le droit d’imposer des orientations générales au pays, partant de sa conviction qu’il œuvre pour ce qu’il estime être l’intérêt de tous les Libanais, sans juger nécessaire de leur demander ce qu’ils veulent réellement.
Ce cadre de réflexion et d’action explique dans une large mesure la direction prise par la délégation de négociation dirigée par Aoun et son équipe, dont les priorités se concentrent sur l’obtention de résultats qui s’avèrent, sans grand effort, coïncider avec les objectifs de l’ennemi face à la résistance d’une part, et dans la gestion du pouvoir du pays d’autre part. À ce stade, il apparaît clairement que la soumission totale d’Aoun à l’administration américaine dans le dossier des négociations n’est rien d’autre que la traduction directe des engagements qu’il a pris le jour de son élection à la présidence de la République.
Concrètement, le président de la République déclare ouvertement qu’il considère la résistance comme un ennemi dont il faut se débarrasser. Toutes les tentatives visant à le convaincre que ce choix menace l’unité, la stabilité et la sécurité du pays n’ont pas réussi à le pousser à revoir la voie qu’il a choisie. Cela se reflète dans les instructions qu’il donne à la délégation chargée des négociations, dans la nature des discussions qu’il mène avec ses visiteurs libanais, arabes et étrangers, ainsi que dans ce que ses conseillers divulguent quotidiennement, non seulement aux médias, mais aussi à des instances qu’ils estiment avoir une influence tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Plus important encore, Aoun ne considère pas les négociations en cours avec Israël comme une occasion de récupérer des terres et de mettre fin à l’agression, mais comme un moyen de consolider son pouvoir selon la direction qu’il souhaite. De ce fait, sa position vis-à-vis des négociations américano-iraniennes ne semble malheureusement pas très différente de celle du chef du gouvernement ennemi, Benjamin Netanyahou. Ce dernier ne souhaite en effet aucun accord américano-iranien et ne veut surtout pas qu’un éventuel accord inclue la scène libanaise. Il en va de même pour Aoun, qui ne se soucie guère d’un accord entre Washington et Téhéran, mais insiste pour que cet accord n’inclue pas la scène libanaise.
Le problème d’Aoun dans ce contexte ne réside pas dans son absence d’influence sur le fond du dossier, ni au niveau libanais, ni au niveau américain, ni au niveau iranien, mais dans le fait que son intérêt se limite à l’issue de cette phase de la guerre avec Israël. Son obsession principale est que le Hezbollah et la résistance ne sortent pas de ce conflit avec un gain qui réaffirmerait leur présence en tant que force d’équilibre sur la scène libanaise. C’est pourquoi il va très loin dans ses projections pour l’après-guerre, s’alignant largement sur le programme mené par les lobbies pro-israéliens aux États-Unis, qui disposent désormais d’un vaste réseau d’alliés libanais.
Embarras et mise à l’écart
Depuis de longs mois, Aoun souffre d’une négligence américaine manifeste. Chaque fois que la question de ses relations avec Washington est abordée, il répond avec nervosité qu’il ne comprend pas les raisons de l’absence de communication directe entre lui et l’administration américaine, et ne cache pas sa jalousie envers le président syrien Ahmad al-Sharaa, à qui s’ouvrent les portes de la Maison Blanche et des capitales occidentales et arabes.
C’est pourquoi, lorsqu’il a pris l’initiative de lancer son projet de dialogue direct avec Israël, il pensait que cette démarche suffirait à elle seule à lui ouvrir les portes de la Maison Blanche. Mais il s’est vite rendu compte qu’on attendait bien plus de lui avant qu’il n’obtienne ce qu’il souhaitait, et il s’est empressé de faire des promesses supplémentaires à l’administration américaine dans l’espoir qu’elle change d’avis à son égard. Il a trouvé un soutien en cela auprès de ses « alliés » arabes, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie. Il a toutefois supposé, naïvement, que Washington souhaitait réellement contraindre Israël à mettre fin à la guerre et à se retirer du Liban en échange d’un règlement rapide avec le Liban.
Il est vrai que Donald Trump aime les accords rapides, mais il formule toujours ses exigences de manière à servir d’abord la stratégie et les intérêts américains, et non ceux des autres. C’est pourquoi Trump a demandé si Aoun était prêt à conclure un accord de paix avec Israël. Et lorsque l’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, lui a fait part de l’accord d’Aoun sur cette idée, Trump a décidé de contourner le processus traditionnel de négociation et a proposé une rencontre directe entre le président libanais et le chef du gouvernement ennemi, en partant du principe qu’une telle rencontre pourrait ouvrir toutes les portes à des négociations rapides et intensives menant à un accord de paix, comprenant des dispositions sécuritaires et des mesures répondant aux exigences israéliennes, en échange de quoi Aoun aurait l’occasion de prétendre qu’il a réussi à mettre fin à la guerre et à obtenir un calendrier pour le retrait israélien du Liban.
Salam reconnaît que les décisions du gouvernement visent à couvrir les opérations militaires d’Israël contre les institutions et les éléments du Hezbollah
Trump pensait peut-être qu’il était possible de mener à bien cette initiative indépendamment de ce qui se passait sur le front des négociations avec l’Iran. Mais ce qui l’a davantage influencé, c’est ce que lui ont rapporté certains de ses collaborateurs partisans d’Israël, à savoir que le Hezbollah était devenu un problème pour tout le monde au Liban et dans la région, et qu’il fallait absolument s’en débarrasser. Plus important encore, Trump s’est convaincu qu’il serait facile de se débarrasser du Hezbollah, surtout s’il était possible de mettre en place une alliance ou une coopération directe entre Israël et les autorités libanaises pour atteindre cet objectif.
Et si beaucoup pensent qu’il n’y a personne autour d’Aoun pour lui dire les choses telles qu’elles sont, l’homme semble atteint d’une « maladie de l’orgueil », à tel point qu’il est devenu difficile pour quiconque de discuter avec lui des choix qu’il adopte. Convaincu que Nawaf Salam ne constitue pas un obstacle pour lui et qu’il est capable de contourner le Conseil des ministres sous prétexte que la Constitution lui confère le droit de gérer le dossier des négociations, il aborde la scène interne d’une manière particulière. Il estime en effet que les forces chrétiennes en conflit entre elles ne s’opposent pas à sa gestion des négociations, que Walid Joumblatt est accaparé par les complexités de la situation druze, tandis que l’Arabie saoudite s’occupe des sunnites au Liban, et il pense que le président Nabih Berri n’est pas loin de partager son point de vue.
Le problème d’Aoun sur ce point précis est que lui et ses conseillers ont mal interprété les remarques de Berri sur l’action du Hezbollah, et les ont interprétées comme des signes d’une profonde rupture politique, sans tenir compte de la nature des circonstances qui ont poussé le président du Parlement à commettre la grave erreur d’approuver des décisions gouvernementales qualifiant la résistance d’organisation illégale. Plus important encore, les Américains ont convaincu Aoun qu’ils savaient comment gérer la relation avec Berri, et que ce dernier ne s’opposerait pas aux négociations en fin de compte. Par conséquent, la principale préoccupation d’Aoun est désormais d’éviter que le président du Parlement n’adopte une position susceptible de mettre en péril son initiative.
Aoun à Ibn Zayed : « Comprends-moi ! »
Mais Aoun a rapidement découvert que ce que veulent les États-Unis aujourd’hui ne comprend aucune avancée qu’il puisse vendre sur le plan intérieur. Dès l’annonce du cessez-le-feu avec l’Iran, Israël a clairement indiqué qu’il ne s’appliquerait pas au Liban, mais a directement intensifié son offensive et commencé à élaborer des plans pour étendre son occupation vers le sud et dans la Bekaa. Aoun s’est ensuite rendu compte que l’abstention de bombarder Beyrouth et la banlieue sud n’était pas une décision définitive, et qu’Israël refusait de publier toute déclaration officielle s’engageant à ne pas prendre pour cible Beyrouth, la banlieue ou le Bekaa. Par la suite, les Américains sont revenus vers Aoun pour lui signifier qu’Israël ne viserait pas la capitale, mais qu’elle pourrait mener des « opérations de sécurité chirurgicales », ce qui s’est effectivement produit avec l’assassinat du commandant militaire Ahmad Balout dans la banlieue sud et la réalisation d’attaques aériennes contre des cibles dans le Bekaa.
Parallèlement, Aoun s’était engagé à aller trop loin dans sa réponse aux efforts américains, avant de découvrir que l’idée d’une rencontre avec Netanyahou le placerait face à une crise à la fois interne et externe, notamment face à l’afflux de conseils arabes et régionaux lui recommandant de ne pas aller trop loin dans le rapprochement avec Israël, et lui rappelant que Netanyahou ne trouve personne parmi les dirigeants des pays entretenant des relations avec Israël pour lui serrer la main.
Face à cette impasse, Aoun s’est empressé d’entreprendre une série de contacts avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le président des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed et le roi de Jordanie Abdallah II, leur demandant d’intervenir auprès de Trump pour le dispenser, à ce stade, de tout contact direct avec Netanyahou à ce moment-là.
Par la suite, Ibn Zayed l’a informé que Netanyahou lui-même comprenait l’embarras que cette rencontre pourrait lui causer, et que Trump avait abandonné l’idée. Mais Aoun a de nouveau ressenti de la frustration après que Trump eut annulé le projet dans son ensemble, ce qui signifiait concrètement la fin de toute possibilité de fixer un rendez-vous à la Maison Blanche. Il s’est alors empressé de demander à son allié émirati de faire savoir à Trump qu’il ne s’opposait pas au principe de la rencontre, mais qu’il estimait préférable de la reporter jusqu’à ce qu’un accord soit conclu et que le retrait complet d’Israël du Liban soit achevé.
Entre-temps, Aoun prenait connaissance de rapports indiquant que de grandes puissances, telles que la France, l’Italie, la Russie, la Chine, l’Égypte et la Turquie, faisaient pression pour inciter le Liban à tirer parti de la voie d’Islamabad, et à considérer ces négociations comme une occasion d’obtenir un cessez-le-feu et de mettre fin à la guerre. Mais les « mesquineries d’Aoun et de son équipe » l’ont amené à considérer cette voie sous un angle différent. Tout ce à quoi il pensait, c’était que tout cessez-le-feu obtenu par le biais d’ententes avec l’Iran équivaudrait à une victoire pour le Hezbollah, ce qu’il ne souhaite en aucun cas. C’est pourquoi il s’est empressé d’affirmer, en public comme en privé, qu’il ne s’opposait pas à ce que l’Iran joue un rôle pour faire avancer la fin de la guerre au Liban, mais il s’est empressé d’ajouter les conditions qu’il souhaitait : ma condition (et non mon engagement) est que les négociations se déroulent en coordination avec les autorités libanaises, et avec moi personnellement, et non par l’intermédiaire du Hezbollah !
Cependant, Aoun oublie, dans ce contexte, qu’il avait pris la décision d’expulser l’ambassadeur iranien de Beyrouth, qu’il se vante auprès de ses visiteurs d’avoir haussé le ton face aux responsables iraniens qui lui ont rendu visite et de leur avoir demandé de cesser toute ingérence au Liban, et que les services de sécurité relevant de son autorité (renseignements, sécurité de l’État et sécurité publique) ont joué un rôle dans le « nettoyage » du Liban des éléments du Corps des gardiens de la révolution islamique, et qu’il a personnellement supervisé leur expulsion. Malgré cela, il souhaite que l’Iran ne fasse qu’un seul geste, à savoir demander aux États-Unis de mettre fin à la guerre contre le Liban, un point c’est tout.
(*) Demain : le plan d’Aoun pour encercler la résistance