par Larry C. Johnson

Malgré le reportage d’Al Jazeera, il subsiste d’importants points de désaccord qui rendent peu probable un accord entre l’Iran et les États-Unis. Le canal de médiation entre le Pakistan et le Qatar en vue d’un éventuel protocole d’accord reste actif. Mais « actif » ne signifie pas « réglé ». Le point d’achoppement non résolu reste l’ordre des étapes. Ce qui suit est basé sur des informations que j’ai reçues d’une source bien informée ayant accès aux négociations. Cela reflète mon analyse.
Washington et Israël veulent d’abord des concessions iraniennes, tandis que Téhéran souhaite des mesures concrètes et immédiates en matière d’économie et de sécurité avant de céder sur quoi que ce soit d’important. C’est là le cœur de l’impasse actuelle.
La position de l’Iran n’est pas une mise en scène. Elle s’inscrit dans une doctrine stratégique claire : après des décennies de sanctions, de pressions, d’assassinats, de sabotages et de menaces militaires, Téhéran n’échangera pas son levier de pression contre des assurances verbales ou un protocole d’accord.
Les promesses ne suffisent pas. Les mécanismes comptent. L’ordre des étapes compte. Le transfert d’actifs compte. L’application compte. Le constat central est le suivant : l’Iran ne cède pas.
Téhéran n’agit pas par faiblesse, confusion ou désespoir. Il met en œuvre une posture stratégique hautement disciplinée : fermeté sur les fondamentaux, flexibilité sur les marges, et utilisation prudente de son pouvoir de pression sur l’ensemble du dossier nucléaire, le détroit d’Ormuz, les alliances régionales, les avoirs gelés et le canal de médiation Pakistan-Qatar.
Ce n’est pas le comportement d’un État se préparant à une capitulation sans condition. Ce n’est pas non plus le comportement d’un État se précipitant imprudemment vers une guerre totale. C’est le comportement d’un État qui transforme la pression en levier — et le levier en garanties économiques et de sécurité.
Le dossier nucléaire : la souveraineté est la ligne rouge
Selon une source bien informée, l’enrichissement n’est pas un atout négociable. Téhéran considère l’enrichissement comme trois choses à la fois :
- Un droit souverain ;
- Un instrument de dissuasion ;
- Un pilier de légitimité nationale.
Aucune quantité significative d’uranium enrichi ne quittera le territoire iranien dans le cadre actuel. Cette ligne est ferme.
En ce qui concerne la militarisation, l’évaluation est plus nuancée. L’Iran ne construit pas actuellement de bombe. Mais il préserve délibérément la capacité de s’engager dans cette voie s’il conclut que sa survie est en jeu.
L’expression « tout est possible » ne doit pas être interprétée comme l’annonce d’une militarisation imminente. Elle doit être comprise comme une doctrine : si l’Iran est confronté à une attaque existentielle, il ne laissera aucune option stratégique définitivement fermée. C’est ce qu’on appelle la dissuasion virtuelle — et, du moins pour l’instant, elle fonctionne.
Le détroit d’Ormuz : le levier stratégique non nucléaire de Téhéran
Le détroit d’Ormuz est l’instrument non nucléaire le plus puissant de l’Iran. La logique de Téhéran est sans détour : les États-Unis ne peuvent pas geler les avoirs iraniens, sanctionner les exportations iraniennes, étouffer les circuits bancaires iraniens, puis s’attendre à un passage maritime inconditionnel comme si de rien n’était.
La posture émergente de l’Iran semble à plusieurs niveaux et délibérée. Les États amis bénéficient du passage. Les États neutres sont traités de manière sélective. Les navires hostiles ou liés à des adversaires feront face à des interdictions, des retards ou des refus. Il ne s’agit pas simplement d’une posture militaire. Téhéran tente de transformer la géographie maritime en une architecture de sécurité régionale fondée sur la réciprocité : si l’économie iranienne est étranglée, les artères économiques des autres ne resteront pas totalement épargnées.
Le cadre du protocole d’accord (MOU) concernant le détroit semble réel : une désescalade iranienne en échange d’un allègement des sanctions, du déblocage des avoirs et du rétablissement de l’accès commercial. Mais le différend sur l’ordre des événements reste en suspens. L’Iran souhaite que ses avoirs soient débloqués avant de renoncer à son influence maritime. Washington exige le respect des règles dans le détroit avant de débloquer les avoirs. Au moment où j’écris ces lignes (mardi soir, heure de l’Est), cette question reste en suspens.
La guerre des drones et de la défense aérienne : des cieux disputés, des coûts réels
L’espace aérien au-dessus de l’Iran, du golfe Persique et des couloirs maritimes adjacents est devenu un véritable champ de bataille pour les drones et la défense aérienne. Le message de l’Iran est clair : il ne domine peut-être pas le domaine aérien, mais il peut rendre les opérations aériennes coûteuses, politiquement visibles et opérationnellement imparfaites. Chaque drone intercepté, chaque plateforme contrainte d’atterrir, chaque opération ratée ou perturbée ajoute des frictions. Ces frictions déterminent la manière dont Washington et Tel-Aviv évaluent le coût réel d’une escalade.
Il s’agit d’une dissuasion par attrition. Pas d’une dissuasion absolue. Pas d’un blocage total. Mais suffisamment pour compliquer la planification opérationnelle et augmenter le coût politique d’une pression continue.
Actifs gelés : le cœur économique de la négociation
La question des actifs gelés n’est pas secondaire. Elle est centrale. Selon une source bien informée ayant accès à ces informations, l’Iran exige une déblocage immédiat d’environ 12 milliards de dollars détenus par des canaux liés au Qatar, dans le cadre d’une revendication beaucoup plus large que Téhéran évalue à plus de 100 milliards de dollars d’actifs gelés à l’étranger.
C’est là le cœur économique de la négociation. Téhéran veut le déblocage des avoirs comme condition préalable à des concessions significatives. Washington veut que le déblocage des avoirs soit subordonné à la bonne conduite de l’Iran. Tant que cette question ne sera pas résolue de manière concrète et exécutoire — et non par des formulations vagues ou des déclarations d’intention —, aucun protocole d’accord ne tiendra probablement. L’Iran se méfie de toute assurance verbale de la part de l’Occident et ne fait pas confiance à un protocole d’accord, ayant déjà été trahi sur cette question après la signature du JCPOA.
Pour Téhéran, il ne s’agit pas seulement d’argent. Il s’agit d’une preuve de sérieux. Si Washington ne peut pas ou ne veut pas débloquer les avoirs, Téhéran en conclura que la négociation vise à obtenir des concessions sans offrir de contrepartie.
Le Liban et le Hezbollah : le détonateur intégré au système
Le Liban reste la variable la plus dangereuse de toute l’équation. L’architecture diplomatique en cours de construction comporte une faille structurelle, et cette faille passe directement par Beyrouth. Le Liban n’est pas un théâtre secondaire. C’est le détonateur.
Israël souhaite conserver sa liberté d’action dans le sud du Liban. L’Iran considère le Hezbollah comme un pilier central de son architecture de dissuasion régionale. Du point de vue de Téhéran, le Hezbollah n’est pas une carte jetable. Il n’est pas négociable. Le Hezbollah n’a pas accepté de se désarmer. Israël n’a pas abandonné sa doctrine opérationnelle. L’Iran n’a pas accepté de dissocier le dossier libanais de sa posture de dissuasion régionale plus large.
La formule américaine — selon laquelle si le Hezbollah se tient à carreau, Israël fera de même — n’est pas une garantie. C’est une aspiration déguisée en condition diplomatique. Cela signifie que même un protocole d’accord signé entre Washington et Téhéran pourrait être réduit à néant par une seule opération israélienne au Liban, ou une seule riposte du Hezbollah, qui franchirait un seuil qu’aucune des deux parties ne peut pleinement contrôler. En fait, Israël a relancé son offensive au Liban mardi, mais a apparemment accédé à la demande de Donald Trump de mettre fin aux bombardements de Beyrouth.
La guerre terrestre dans le sud du Liban a toutefois repris de plus belle, Israël tentant de franchir la Ligne jaune tandis que le Hezbollah inflige des coups durs aux forces, chars et véhicules israéliens. Netanyahou subit une pression considérable de la part de Ben Gvir et Smotrich pour étendre les opérations militaires
Les accords d’Abraham et la variable pakistanaise
Le rejet des accords d’Abraham par l’Iran est catégorique. Téhéran considère ces accords comme une architecture de normalisation soutenue par les États-Unis, conçue pour ancrer la légitimité régionale d’Israël tout en vidant de sa substance la cause palestinienne. Toute tentative d’intégrer cette architecture dans un accord avec l’Iran va directement à l’encontre de la position stratégique et idéologique de Téhéran.
La dimension pakistanaise est particulièrement sensible. Islamabad joue un rôle de canal de médiation clé entre Washington et Téhéran. Mais faire pression sur le Pakistan pour qu’il adhère aux accords d’Abraham ou les soutienne tout en comptant simultanément sur lui pour transmettre des messages à Téhéran crée une contradiction structurelle. Le Pakistan en est conscient. Son rejet public d’un lien forcé n’est pas une formule diplomatique toute faite. C’est la condition sans laquelle Islamabad ne peut préserver sa crédibilité auprès de Téhéran et maintenir le canal de médiation ouvert.
L’Arabie saoudite reste sur sa position de toujours : pas de normalisation sans une voie crédible vers la création d’un État palestinien. Dans le contexte actuel, cette condition ne peut être remplie.
Trois éléments déclencheurs susceptibles de tout faire capoter
Les négociations se poursuivent car les deux parties comprennent le danger d’une escalade incontrôlée. Mais il n’y a pas de confiance stratégique. La situation reste explosive et hautement sensible. Un seul incident opérationnel pourrait très rapidement changer la donne.
Les trois éléments déclencheurs les plus dangereux sont :
1. L’échec du mécanisme de transfert des avoirs gelés
Si Téhéran conclut que Washington bloque l’aide humanitaire tout en exigeant des concessions, l’ensemble du cadre diplomatique pourrait s’effondrer.
2. Une opération israélienne au Liban qui franchirait le seuil de réaction de l’Iran
Cela pourrait pousser le Hezbollah à s’engager dans une confrontation majeure et ramener l’Iran à une posture régionale plus dure.
3. De nouvelles frappes américaines pendant la période de cessez-le-feu ou de négociation
Si l’Iran interprète ces frappes comme une négociation sous le feu, il risque de conclure que la diplomatie n’est qu’un prétexte pour masquer la coercition.