Ibrahim El Amine
Qu’est-ce qui pousse un président de la République à agir comme le fait Joseph Aoun ?
La question peut sembler naïve, ou comme si elle soulevait un aspect inhabituel de la vie politique libanaise. Pourtant, Aoun n’est pas le premier président de la République à aller aussi loin dans son hostilité envers une large frange de la population libanaise. D’autres présidents l’ont précédé, dépassant les limites de la rivalité politique pour en arriver à mener une guerre. C’est ce qu’a fait, dans les années 1980, Amin Gemayel, qui était en conflit avec tous les musulmans, et pas seulement les chiites, et qui menaçait à l’époque de détruire la banlieue sud.
Évoquer cette expérience ne relève pas d’une simple comparaison verbale, mais parce qu’Amin Gemayel faisait alors partie du projet américano-israélien plus large au Liban et dans la région. Des forces internes et régionales, aux côtés des États-Unis et des pays occidentaux, l’avaient convaincu que l’équilibre des forces permettait de rompre avec le reste des Libanais et de les soumettre.
À ce stade, le président de la République ne s’est pas contenté de préparer le retour de la guerre civile au Liban, mais il est allé jusqu’à menacer de bombarder Damas, avant de se rendre compte, en moins de deux ans, qu’il n’était qu’un pion entre les mains des États-Unis et d’Israël, et qu’il ne représentait qu’une partie des Libanais, et non le Liban tout entier, avant d’entamer un parcours qui l’a conduit à perdre la majorité de sa représentation politique, jusqu’à son départ du pouvoir et l’entrée du parti des Phalanges dans une phase de déclin.
Joseph Aoun n’est pas Amin Gemayel. Ce n’est pas un dirigeant politique jouissant d’une véritable légitimité populaire, et son expérience s’est révélée si limitée qu’elle fait passer même Michel Suleiman pour plus avisé dans la gestion des équilibres libanais. Quant aux connaissances et à l’expérience qu’il a accumulées à la tête de l’armée, elles ne se sont pas traduites par une compréhension des complexités et des imbrications de la réalité politique libanaise.
Aoun, qui est arrivé à la présidence par une décision américano-saoudienne, contre la volonté d’une large majorité des forces politiques et des Libanais, semble réellement convaincu qu’il exprime les sentiments de la majorité libanaise, notamment au sein d’un cercle de conseillers dont Dieu seul sait comment ils évaluent les choses. Il n’a pas quitté l’uniforme, ne s’est pas donné la peine de lire la Constitution, ni d’écouter les expériences de ceux qui l’ont précédé à ce poste. Les expériences vécues avec lui depuis de longues années suggèrent qu’il agit avec la conviction profonde que le soutien direct dont il bénéficie de la part des États-Unis et de l’Arabie saoudite, ainsi que le soutien indirect d’Israël, suffisent à le placer dans une position lui permettant d’imposer ses choix au reste des Libanais.
En ce sens, discuter avec Joseph Aoun est vain et constitue une perte de temps. Mais, comme la réalité libanaise n’offre pas de règles du jeu permettant d’appeler à des élections présidentielles anticipées et de redéfinir le pouvoir, les dirigeants des « groupes libanais » considèrent cette situation comme un malheur qui leur est tombé dessus, et ils n’ont d’autre choix que de composer avec un cas pathologique effrayant nommé Joseph Aoun, jusqu’à ce que Dieu en décide autrement.
C’est pourquoi Nabih Berri et Walid Joumblatt resteront dans une position leur permettant de tendre la main à cet homme pour qu’il descende de son piédestal, ou de l’avertir qu’il s’en va trop loin, là où personne ne pourra plus l’aider par la suite. Quant à son recours à un gouvernement dirigé par le « militant terne » Nawaf Salam, cela ne lui a servi à rien et ne lui servira à rien, car ce dernier entretient une hostilité idéologique envers la Résistance et se moque de ce qu’on appelle la représentation populaire ; il n’est qu’un intérimaire qui accomplit une mission avant de partir là où il aime passer le reste de son temps.
Il est temps de revoir la formule de gouvernement en place, maintenant que la « recette » de Taëf a fait son temps et que le Liban a besoin d’un « bilan complet » avant d’élaborer un nouveau système.
Avec le temps, Aoun se verra contraint de composer avec une nouvelle réalité. Il se rendra compte qu’il a épuisé tout le capital que Washington et Riyad lui avaient accordé, et que les pouvoirs et l’influence qu’il a acquis jusqu’à présent ne resteront pas tels quels. Cet homme, qui vit au XIXe siècle, ignore – par ignorance ou par choix délibéré – que le détournement des pouvoirs du Conseil des ministres laisse présager des dangers bien plus graves pour la gestion du pays. Il faudra un chef du gouvernement capable de ramener Aoun à sa juste mesure, sans quoi le pays se dirigera vers un affrontement politique qui renversera l’accord de Taëf de fond en comble.
Quoi qu’il en soit, Aoun a bien fait de mettre un terme à cette dernière folie. Alors que beaucoup pensent que ce qui se passe n’est qu’une crise de colère passagère, il vaudrait mieux pour l’avenir du Liban que cette crise aille jusqu’au bout, qu’il nous réserve d’autres innovations en matière de répartition des sièges et de nationalité, et qu’il nous régale de ses idées lumineuses sur la souveraineté. Contrairement à ce que souhaitent beaucoup, il est peut-être préférable pour le Liban que cet homme poursuive ce qu’il fait actuellement, car cela aide à lever le voile sur les yeux de ceux qui continuent de croire qu’il représente une chance de sauver le Liban, y compris ceux qui l’ont élu, ceux qui l’ont soutenu et ceux qui le poussent aujourd’hui vers l’abîme sans se soucier de lui, pour tirer profit du feu qu’il allume.
Beaucoup ont été surpris par les révélations faites avant-hier par le député du Hezbollah Ihab Hamadeh concernant l’évaluation que les députés du parti avaient faite de cet homme avant son élection à la présidence ; mais c’est l’occasion de lever davantage le voile sur ce que cet homme avait promis au Hezbollah lors des discussions menées avec lui en tant que candidat à la présidence de la République. Il pourrait être utile de porter à la connaissance du public, au Liban et à l’étranger, les comptes rendus des réunions qui ont réuni le Hezbollah et lui lorsqu’il était chef de l’armée, et de ce qu’il s’est engagé à faire et a consigné par écrit concernant sa position sur l’avenir de la résistance au Liban, ainsi que de sa vision réelle des autres parties prenantes, de Gebran Bassil et Samir Geagea à Nabih Berri, Saad Hariri et Walid Joumblatt, sans parler de sa vision clairement « raciste » de l’« extrémisme sunnite » en Syrie et au Liban.
On dit que le menteur « démasqué » est celui qui manque de mémoire, qui parle beaucoup et oublie une grande partie de ce qu’il a dit. Mais Joseph Aoun ne s’en soucie guère, et il n’a qu’une seule certitude : les Américains m’ont dit que la décision avait été prise d’éliminer le Hezbollah et qu’Israël ne quitterait pas le Liban avant d’avoir accompli cette mission, et qu’Ahmed al-Shara’ attendait le signal pour jouer son rôle dans cette bataille, avant que les auteurs de ces idées stupéfiantes n’y ajoutent que l’armée libanaise pourrait jouer un rôle brutal face au Hezbollah !
En conclusion, la frénésie de Joseph Aoun dans cette série de péchés a pour effet de le dévoiler complètement, avant qu’il ne soit contraint par la dure réalité libanaise. Et même du point de vue de l’intérêt national supérieur, la folie de Joseph Aoun permet de briser le « tabou » du débat sur l’avenir du système de gouvernement au Liban, car il semble que l’accord de Taëf ait rempli sa mission effective, après sa prolongation forcée depuis l’accord de Doha de 2008, et le Liban a désormais besoin d’un inventaire de toutes ses ressources humaines et économiques, avant de rédiger un nouveau règlement intérieur pour cette société qu’est le Liban !