Moon Of Alabama
Ces derniers jours, deux événements survenus au Liban et en Iran risquent de faire dégénérer le conflit en une conflagration bien plus vaste.
L’Iran insiste pour exercer son contrôle sur le détroit d’Ormuz. Or, au moins la moitié de ce passage relève de la juridiction d’Oman.
Contrairement à l’Iran, Oman est signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et a, à ce titre, une vision différente du droit international concernant la situation dans le détroit. Oman est également un (ancien) pays sous influence britannique et américaine. Les tentatives de l’Iran pour rallier Oman, traditionnellement neutre, à sa cause dans ce conflit ont échoué.
Jeudi, l’Organisation maritime internationale (OMI) des Nations unies avait organisé le passage d’un convoi de navires, bloqués depuis des semaines dans le golfe Persique, à travers le détroit, juste au large des côtes d’Oman. L’Iran a considéré cela (à tort) comme une violation du protocole d’accord conclu avec les États-Unis et (à juste titre) comme une tentative de saper son influence :
Oman, en collaboration avec l’Organisation maritime internationale des Nations unies, a ouvert un couloir dans le but d’évacuer les navires du Golfe. Cependant, il n’est pas difficile d’imaginer qu’une fois la circulation à sens unique régularisée du côté omanais, celle-ci ne devienne pas rapidement bidirectionnelle, ce qui compromettrait le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz. Et nous avons souligné qu’étant donné que la partie sud du détroit relève des eaux territoriales d’Oman, si l’Iran venait à entraver le transit des navires dans cette zone, son argument juridique présumé ressemblerait fort à celui qu’Israël a brandi lors de son invasion du Liban, à savoir qu’il peut bafouer la souveraineté omanaise en invoquant un prétendu risque pour la sécurité qui n’est pas crédible.
La réponse de l’Iran à ce défi a pris la forme d’une attaque (inoffensive) par drone contre un porte-conteneurs battant pavillon singapourien qui avait utilisé le convoi organisé par l’OMI pour sortir de son propre chef du golfe Persique. Comme l’a annoncé le directeur général de l’OMI lors d’une conférence de presse :
« J’ai été informé d’une attaque survenue aujourd’hui dans le golfe d’Oman contre un navire qui traversait le détroit d’Ormuz. Ce navire n’effectuait pas son transit dans le cadre du dispositif d’évacuation de l’OMI. J’ai toujours réaffirmé que la sécurité des marins restait primordiale. Par conséquent, afin de garantir une approche coordonnée et la sécurité de la navigation, le plan d’évacuation sera suspendu jusqu’à ce que la situation soit clarifiée. … »
Personne n’a été blessé lors de cette attaque de drone. Le navire n’a subi que des dégâts mineurs.
Les États-Unis ont toutefois profité de cet incident, dans lequel ils n’étaient initialement pas impliqués, pour aggraver la situation. Plusieurs avions américains ont lancé des attaques à distance à l’aide de missiles contre des installations radar iraniennes près de Sirik, une ville portuaire du sud de l’Iran, située à proximité d’Ormuz.
Hier soir, l’Iran a annoncé avoir riposté :
La marine du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a frappé des cibles militaires américaines dans la région en représailles à l’agression antérieure contre les zones côtières iraniennes.
La force a fait cette déclaration dans un communiqué publié vendredi, précisant que sa riposte « visait les sites de déploiement de l’armée terroriste américaine dans la région ».
Elle a souligné que ces représailles faisaient suite à des frappes aériennes menées par les forces américaines contre des zones situées le long du littoral iranien, s’inscrivant dans le « schéma immuable de non-respect de ses engagements » des États-Unis.
Pour mener cette agression, Washington a invoqué « divers prétextes, notamment le passage d’un navire non conforme sur une route non autorisée dans le détroit d’Ormuz », ajoute le communiqué.
On ignore encore quels sites militaires américains ont été touchés par les Iraniens ni quel type de dégâts cette frappe a pu causer.
Si les dégâts sont limités, les États-Unis pourraient, pour l’instant (une fois de plus), mettre fin à cette escalade. La situation pourrait, l’espace d’un instant, redevenir calme.
Les événements au Liban laissent toutefois présager une nouvelle escalade assez rapide.
Un bref rappel historique : après la Nakba et la défaite de la guerre arabe de 1968 contre Israël, de nombreux Palestiniens avaient fui vers le Liban. Cela a modifié la démographie de ce pays, auparavant à majorité chrétienne. Le Liban a sombré dans une guerre civile opposant les différentes factions de la population chrétienne, druze, sunnite et chiite.
L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’y est implantée. Elle a utilisé le sud du Liban pour mener des attaques contre Israël. En 1983, Israël a envahi le Liban et occupé Beyrouth. Son objectif était de vaincre et d’expulser l’OLP, mais il s’est rapidement retrouvé haï par la plupart des factions de la population libanaise multiconfessionnelle. Les chiites défavorisés, qui constituaient une large majorité dans le sud, sont rapidement passés du statut d’alliés d’Israël à celui de ses pires ennemis.
Les États-Unis sont intervenus et ont déployé des « forces de maintien de la paix » qui ont pris le parti des chrétiens maronites. Des attentats-suicides ont frappé les casernes des « forces de maintien de la paix » américaines, françaises et autres. Les États-Unis se sont retirés. Israël a mis en place ses propres forces mandataires, qui ont été vaincues par la résistance chiite grandissante. Ce n’est qu’en 2000, sous la forte pression de la résistance chiite, qu’Israël a quitté ses positions dans le sud du Liban.
La guerre civile s’est apaisée. Le pouvoir politique a été partagé, chaque groupe dominant obtenant une part. La faction chrétienne, dont les effectifs avaient considérablement diminué en raison de l’émigration, a conservé ses positions dominantes, tandis que les chiites, désormais majoritaires, se sont retrouvés sous-représentés.
Ces dernières années, une querelle mineure entre la faction chiite Amal et le Hezbollah chiite, allié de l’Iran, avait permis la formation d’un gouvernement non représentatif dirigé par l’ancien général Joseph Aoun, un chrétien maronite.
Parallèlement à la guerre contre l’Iran, Israël a de nouveau envahi le sud du Liban. Alors que l’Iran, par le biais du protocole d’accord, avait posé le retrait d’Israël du Liban comme condition à la réouverture du détroit d’Ormuz, le gouvernement libanais, sous la pression des sanctions américaines, a insisté pour trouver sa propre solution en se vendant aux États-Unis et à Israël.
Hier, il a signé un accord tripartite avec les États-Unis et Israël qui permettra à Israël de conserver le contrôle du Sud-Liban, y compris sur une soixantaine de communes dont il avait chassé la population chiite. Cet accord engage le gouvernement libanais à désarmer le Hezbollah, ce qu’il ne peut pas faire, tout en autorisant Israël à rester indéfiniment.
Pour une analyse plus approfondie de l’accord (et de son illégalité au regard du droit libanais), voir ici, ici et surtout ici :
Le Liban n’est pas un pays où les puissances extérieures peuvent facilement imposer une architecture de sécurité contre une importante composante de la population locale. Ce n’était pas possible en 1983. Ce n’est pas possible aujourd’hui.
L’accord du 17 mai [1983] a été enterré parce qu’il manquait de légitimité, parce qu’il était lié à l’occupation, et parce que ceux qui étaient censés l’accepter avaient la capacité de le rejeter. Le cadre de Washington n’est peut-être pas identique, mais il présente la même faiblesse. Il repose sur le désarmement du Hezbollah sans le consentement de celui-ci. Il repose sur l’application de la loi par l’armée libanaise sans consensus politique libanais. Il repose sur la médiation américaine malgré la partialité des États-Unis. Il repose sur le retrait israélien tout en donnant à Israël le pouvoir de retarder ce retrait.
Ce n’est pas un processus de paix. C’est une crise contrôlée.
C’est même plus que cela. L’intention claire d’Israël ici est de raviver une guerre civile libanaise, et il pourrait bien y parvenir.
Elijah J. Magnier 🇪🇺 @ejmalrai – 8 h 54 UTC · 27 juin 2026
La résistance libanaise n’acceptera pas la présence à long terme des forces d’occupation israéliennes dans le sud occupé du Liban. Sa riposte, quelle que soit la date à laquelle elle interviendra, mettra en évidence la crise de légitimité engendrée par la décision du président Joseph Aoun de lever l’état d’hostilité avec Israël – un pouvoir qu’il ne possède pas – et d’accepter une soi-disant « zone tampon » qui empêche les habitants de près de 60 villages de regagner leurs foyers.
L’accord sur le Liban conduira à une répétition de la situation des années 1980. Comme en 1983, ce sera une nouvelle tentative brutale mais vaine de régler le conflit contre la volonté de la population. Une guerre civile s’ensuivra, suivie d’une intervention militaire américaine. Celle-ci sera repoussée par le Hezbollah et se terminera, peut-être dans plusieurs années, par un retrait israélien.
Les observateurs américains et israéliens reconnaissent que cet accord conduira probablement à une intensification de la guerre, non seulement au Liban, mais aussi dans l’ensemble de la région du Moyen-Orient :
C’est littéralement le contraire de la paix. …
En imposant cet accord maintenant, littéralement au beau milieu des négociations visant à mettre fin à la guerre américaine contre l’Iran, au milieu d’un cessez-le-feu de 60 jours avec l’Iran — qui, s’il aboutissait, mettrait fin aux combats au Liban —, nous prenons aujourd’hui, par ces signatures à Washington, des mesures qui rendent presque impossible le maintien du cessez-le-feu et la conclusion d’un règlement définitif, et qui, par conséquent, rendent la guerre plus probable.
Tout en relançant la guerre civile au Liban et en réintensifiant, par l’intermédiaire des États-Unis, la guerre contre l’Iran, Israël lorgne déjà sur sa prochaine cible :
Gila Gamliel, ministre israélienne des Sciences et de la Technologie :
« Une fois que nous aurons dépassé le régime iranien, il y aura l’ambition de l’Empire ottoman, qui cherchera à s’étendre et à étendre son influence.
Il ne fait aucun doute que la Turquie, avec ses ambitions d’expansion au-delà de ses frontières et de diriger la région selon sa propre vision, représente une véritable menace future pour les citoyens de l’État d’Israël.
Israël se prépare toujours à toute menace, et il ne fait aucun doute que la Turquie est en train de devenir un front qui pourrait bel et bien constituer une menace à l’avenir. »
À quoi la Turquie, membre sunnite de l’OTAN, répond en rendant subtilement hommage à la théologie chiite :
Erdogan cette semaine :
« Je commémore les martyrs de Kerbala avec compassion et respect. Depuis quatorze siècles, nous vivons le chagrin du martyre de notre maître Husayn ibn Ali et de ses compagnons, tel qu’il était ce jour-là. »
Ne soyez pas surpris lorsque de futurs articles feront état d’une logistique du Hezbollah transitant par la Turquie…