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… et ce qu’elle peut nous apprendre sur les États-Unis, Israël et le monde d’aujourd’hui

Helena Cobban

En 1852, le leader abolitionniste Frederick Douglass posait cette question mémorable : « Que représente le 4 juillet pour l’esclave ? » Aujourd’hui, nous devrions également nous demander : « Et que représente la Déclaration d’indépendance pour les Amérindiens ? » Une réflexion sur cette dernière question peut éclairer à la fois la nature de la rébellion que les colons extrémistes partisans de la suprématie blanche ont lancée ici, sur l’Île de la Tortue (Amérique du Nord), en 1776, et ce que les colons extrémistes partisans de la suprématie juive ont fait en Palestine occupée au cours des 33 derniers mois — ou, en réalité, depuis plus d’un siècle…

Voici deux points clés tirés de la liste d’accusations formulées en termes très vifs que les colons extrémistes américains ont dressée contre le roi George III dans leur « Déclaration d’indépendance » du 4 juillet 1776 :

  • Il s’est efforcé d’empêcher la population [des colons] de ces États ; à cette fin, il a fait obstacle aux lois sur la naturalisation des étrangers ; il a refusé d’en adopter d’autres pour encourager leur migration vers ces terres, et il a durci les conditions d’attribution de nouvelles terres.
  • Il s’est… efforcé d’attirer sur les habitants de nos frontières les sauvages indiens impitoyables, dont la règle de guerre bien connue est la destruction aveugle de tous âges, sexes et conditions.

Hum.

Le Washington Post d’aujourd’hui contient un excellent article dans lequel une journaliste amérindienne très brillante, Dana Hedgpeth, explore l’impact que le deuxième de ces points — en particulier sa référence aux « sauvages indiens impitoyables » — a eu au fil des ans sur les jeunes (et les moins jeunes) Amérindiens. Son article mérite d’être lu dans son intégralité. Elle y écrit notamment que certains chercheurs ont estimé que Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration, était en réalité « très bien disposé » envers les peuples autochtones — mais que, dans la Déclaration, il tenait à « brosser le tableau le plus sombre possible » d’eux, afin de renforcer les arguments en faveur de la rébellion des colons extrémistes.

Hum.

Hedgpeth note également qu’en 1776, de nombreux colons s’étaient « opposés à la Proclamation du roi George III de 1763, qui interdisait toute colonisation à l’ouest des Appalaches ».

George avait promulgué cette proclamation dans le prolongement du Traité de Paris, un accord qu’il avait conclu avec les monarques de France, d’Espagne et du Portugal à l’issue de la « guerre de Sept Ans », au cours de laquelle les forces britanniques en Amérique du Nord avaient combattu et battu à plate couture les forces françaises présentes sur place.

Voici l’aspect territorial du traité et de la proclamation de George en Amérique du Nord :

Source

On peut voir sur cette carte la « réserve indienne » que George avait acceptée en 1763. Cependant, dès 1748, son prédécesseur, George II, avait déjà accordé une immense « concession foncière » dans la partie nord de cette zone réservée à un nouvel organisme financé par des fonds privés appelé l’« Ohio Company », qui avait été créé par des financiers et des colons de Virginie et de Londres.

Il va donc de soi que ces colons et investisseurs furent mécontents lorsque, à peine quinze ans plus tard, George III tenta de mettre un terme à leurs activités d’expansion coloniale…

La poussée d’expansion coloniale menée par les colons anglo-saxons au milieu du XVIIIe siècle n’était qu’une étape d’un processus beaucoup plus vaste qui, comme nous le savons, les a finalement conduits à travers tout le continent, jusqu’en Alaska, à Hawaï et vers d’autres îles encore plus à l’ouest dans le Pacifique.

En 1646, aux tout débuts du projet de colonisation anglo-saxon en Amérique du Nord, les colons de la petite Virginie avaient conclu un traité de paix avec les Powhatans locaux, dans lequel ils s’engageaient à limiter leur accaparement de terres à une minuscule zone autour de l’embouchure de la rivière James…

Mais le mouvement des colons était si puissant, si bien armé et si extrêmement lucratif pour tous ceux qui y investissaient ou y participaient directement — que, à maintes reprises, les colons ont littéralement et au sens figuré bafoué toutes les contraintes qu’une série entière de traités conclus avec les autochtones cherchait à leur imposer. Le fait que, dans le traité qu’il avait conclu en 1763 avec plusieurs autres monarques européens, George III eût tenté de restreindre les zones de colonisation des colons et de réserver aux autochtones une portion de territoire qui leur était propre, les a mis hors d’eux.

Ces accusations contre les « sauvages indiens »

Outre le fait de qualifier explicitement les peuples autochtones de ce continent d’« Indiens sauvages sans pitié », la Déclaration d’indépendance précisait également que leur « règle de guerre bien connue consiste en une destruction aveugle de tous âges, sexes et conditions ». On peut y voir un parallèle évident avec certaines des accusations les plus macabres — et tout aussi fausses — que le gouvernement israélien et ses acolytes à travers le monde ont lancées contre les mouvements de résistance palestiniens après que ceux-ci eurent pris les Israéliens de court avec l’incursion du 7 octobre 2023. En lisant aujourd’hui ce passage de la Déclaration d’indépendance, on s’attendrait presque à y trouver également des accusations concernant « 40 bébés décapités » ou les « viols collectifs » des femmes des colons…

Mais dans les deux cas, ces accusations totalement infondées ont servi deux objectifs principaux :

  • Elles ont servi à déshumaniser, rabaisser et « marginaliser » encore davantage les membres, les dirigeants et les militants des communautés autochtones en question, et
  • Elles ont également servi à donner carte blanche aux autorités et aux combattants de l’entité coloniale pour traiter les autochtones exactement de la même manière (voire pire).

… De nombreux commentateurs ont affirmé que les accusations concernant les méfaits palestiniens du 7 octobre pourraient peut-être être interprétées comme des « aveux » relatifs à ce que les Israéliens avaient déjà commis. Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux les considérer comme de claires déclarations d’intention.

Et, comme le montre toute lecture de l’histoire des Amérindiens, l’accusation contenue dans la Déclaration selon laquelle « la règle de guerre bien connue des autochtones est une destruction aveugle de tous âges, sexes et conditions » a donné aux colons extrémistes une permission très similaire de traiter — dans un nombre déplorable de cas — les autochtones restants ici, sur ce continent, de cette même manière violente et inhumaine.

Les rébellions des colons extrémistes dans leur contexte historique

La Rébellion des colons extrémistes (SER) menée ici, sur ce continent, en 1776, était à bien des égards unique en son genre. (Et c’est ici que je tiens à reconnaître qu’en tant qu’immigrant/colon blanc né en Grande-Bretagne dans ce pays, j’ai grandement bénéficié de l’ensemble de normes, de lois et d’attentes généralement fondées sur la suprématie blanche au sein de cette société.)

La SER des colons anglo-saxons de 1776 présentait les caractéristiques distinctives suivantes :

  1. Elle a été menée comme une rébellion dirigée directement contre la puissance colonisatrice qui avait auparavant violemment spolié puis protégé les territoires sur lesquels les colons avaient bâti leurs colonies, constituant ainsi une forme de parricide.
  2. Elle a connu un succès remarquable. Elle a stabilisé son mode de gouvernance et s’est révélée capable de mobiliser toutes les ressources et les forces armées nécessaires pour poursuivre l’expansion de ce projet colonial rapace et violent toujours plus vers l’ouest. Certes, une violente division interne a éclaté parmi les colons dans les années 1860 au sujet de l’esclavage. Mais une fois ce conflit résolu, le projet d’expansion toujours plus à l’ouest, tout en soumettant, marginalisant et, dans de nombreux cas, en commettant un génocide à l’encontre des autochtones, a repris. Au début du XXe siècle de notre ère, les États-Unis s’imposaient comme une puissance mondiale, exerçant une influence considérable sur les deux Amériques ainsi que dans les bassins de l’océan Atlantique et du Pacifique.

On peut opposer la Révolution américaine de 1776, à ces égards, à plusieurs autres rébellions similaires survenues à une époque plus récente. Parmi celles-ci, je peux citer :

1. Les différentes phases du projet sioniste en Palestine :

Le projet sioniste a reçu un formidable élan initial grâce à la déclaration de Lord Balfour de 1917 et, jusqu’en 1947, a bénéficié d’un soutien et d’une protection considérables de la part de la puissance mandataire britannique. Mais les sionistes ont commencé à s’irriter des restrictions que les Britanniques leur imposaient et un nombre croissant d’entre eux se sont tournés vers des activités anti-britanniques. En 1947, les Britanniques, épuisés et lassés, ont refilé toute la question palestinienne au Conseil de sécurité de l’ONU, alors encore jeune, qui, en novembre 1947, s’est contenté d’attribuer aux sionistes une grande partie du territoire palestinien. Cela n’a pas suffi au courant dominant sioniste qui, bien avant la date prévue pour l’« indépendance » des deux États décrétée par le Conseil de sécurité, s’est mis à œuvrer pour s’emparer d’encore plus de terres…

Depuis 1947-1948, les sionistes s’efforcent d’étendre à la fois la portée géographique et la nature violemment répressive de leur contrôle. Ils l’ont fait sur l’ensemble de la Palestine, mais aussi au Liban, en Syrie et (auparavant) en Égypte. Ces expansions ont toujours constitué des violations des principes fondamentaux de la Charte des Nations unies. Ces violations et, aujourd’hui de plus en plus, la rhétorique même des dirigeants et représentants d’Israël constituent une forme manifeste de parricide à l’encontre de l’ONU, l’instance qui a délivré à « Israël » son acte de naissance (hautement contestable) au départ.

En ce qui concerne la réussite de ce projet : il a connu un grand succès jusqu’à présent. Mais il ne pourra jamais prétendre devenir une puissance continentale de l’envergure des États-Unis ou de l’Australie. Les succès qu’il a remportés jusqu’à présent restent toutefois très fragiles. Il dépend encore fortement du soutien continu des États-Unis et d’autres puissances « occidentales » dans de nombreux domaines (militaire, renseignement, diplomatique, financier) ; et il n’a pour l’instant pas été en mesure d’infliger des défaites décisives à certains mouvements de résistance autochtones notables en Palestine, au Liban et ailleurs en Asie occidentale.

2. Le projet de « Rhodésie » d’Ian Smith au Zimbabwe

Ce projet était clairement parricide dans la mesure où il s’opposait directement à l’autorité de la principale puissance colonisatrice, Londres. Le point culminant de ce mouvement fut la proclamation par Smith d’une « Déclaration universelle d’indépendance » (UDI) en novembre 1965.

Le texte de l’UDI empruntait clairement plusieurs figures de style au texte de Jefferson !

Le mouvement qu’elle incarnait a infligé des souffrances considérables aux communautés de tout le Zimbabwe au cours des quinze années qui ont suivi. Mais en 1980, Smith et ses partisans ont dû accepter la défaite. Le Zimbabwe a finalement obtenu son indépendance en 19780. Ian Smith est décédé en Afrique du Sud en 2007.

3. L’Organisation armée secrète (OAS) en Algérie et en France

Cette rébellion a vu le jour au début des années 1960 parmi de nombreux officiers de l’armée française et bon nombre des colons que les Français avaient implantés en Algérie depuis leur première conquête de ce pays en 1830.

L’OAS a été officiellement fondée en 1961 dans le but d’empêcher l’indépendance de l’Algérie vis-à-vis de la domination coloniale française « par tous les moyens nécessaires ». Elle a perpétré des attentats à la bombe, des assassinats et des actes de torture — principalement en Algérie, mais aussi en France — qui ont fait plus de 2 000 morts. À plusieurs reprises, alors que le président français Charles de Gaulle menait des négociations en vue d’un accord de paix avec le mouvement nationaliste algérien, le FLN, des membres de l’OAS ont également tenté de l’assassiner. De nombreuses opérations de l’OAS en Algérie étaient conçues comme des provocations ou des attaques sous faux pavillon destinées à inciter le FLN à intensifier ses actes de violence et à faire ainsi échouer toute avancée vers une paix négociée…

Jusqu’alors, l’Algérie avait été gouvernée et administrée comme une partie intégrante de l’État français — bien que les indigènes ne jouissent pratiquement d’aucun droit. La devise principale de l’OAS était « L’Algérie est française et le restera ».

Mais De Gaulle resta résolu, et le FLN ne réagit pas de manière excessive aux provocations de l’OAS. Au printemps 1962, De Gaulle conclut avec le FLN un accord de paix et d’indépendance nationale de grande envergure.

Soldats du FLN sur le terrain, 1958. Source.

Quelques premières conclusions

Ce bref aperçu d’autres rébellions extrémistes de colons de l’époque moderne montre que, parmi les trois étudiées, seule la SER sioniste a survécu jusqu’à présent ; il indique assez clairement que cette survie dépend fortement du soutien continu que ce projet reçoit des États-Unis, qui sont le fruit du précurseur de toutes les SER, en 1776.

Tant le mouvement de la « Rhodésie » d’Ian Smith au Zimbabwe que l’OAS à Alger cherchaient avant tout à influencer les décisions de la puissance colonisatrice ou de la métropole plutôt que, par exemple, de se charger eux-mêmes de la lourde tâche de réprimer directement les autochtones. Et ces deux SER ont échoué à atteindre leurs objectifs. De Gaulle s’est montré plus inébranlable dans sa résistance aux plans de l’OAS que ne l’était le gouvernement d’Harold Wilson à Londres. Mais en fin de compte, Paris et Londres ont tous deux fait ce qu’il fallait (et/ou se sont pliés à l’inévitable).

Qu’est-ce que cela pourrait nous apprendre sur les options ou choix futurs des dirigeants du mouvement sioniste extrémiste des colons en Palestine (aujourd’hui très intransigeant) — et sur la manière dont on pourrait résister le plus efficacement à ce mouvement ? Je pense que cela indique deux choses :

  1. Étant donné que les États-Unis continuent aujourd’hui à jouer le rôle de « métropole » (soutien et permissivité) pour le projet sioniste en Palestine, si Washington venait à prendre des mesures pour freiner ou limiter la poursuite de ce projet par les sionistes intransigeants en Palestine, nous pourrions certainement commencer à voir dans ce pays des actions analogues à celles que l’OAS a menées contre De Gaulle et d’autres cibles de haut rang en France. (Je note que les sionistes intransigeants se réjouissent également de mener des actions visant directement à l’élimination des populations autochtones d’Asie occidentale. Mais leur capacité à poursuivre ces agissements dépend directement de la coopération continue de Washington dans cet effort.)
  2. Tout ce qui précède indique que les militants contre le génocide, contre l’occupation et contre le colonialisme ici aux États-Unis ont la responsabilité particulière d’œuvrer pour couper, une fois pour toutes, le cordon ombilical violent du soutien dont dépend presque entièrement le mouvement extrémiste des colons qu’est le sionisme. Ce faisant, ceux d’entre nous, citoyens américains, qui ont bénéficié du projet colonialiste ici, peuvent contribuer de manière significative à saper l’ensemble du concept de suprématie blanche sur lequel repose depuis longtemps l’hégémonie occidentale dans le monde. Mais cela ne nous dispense pas de chercher également à établir des relations justes avec les peuples autochtones de cette terre.

Helena Cobban