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Maysam Rizk

Téhéran | La scène était censée être purement iranienne. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour accompagner en dernier adieu le martyr Ali Khamenei, portant leur chagrin, leurs interrogations et leur colère, et faisant leurs adieux à un homme qui, pendant des décennies, a incarné toute une période de l’histoire de la République islamique. Mais, parmi les drapeaux noirs et rouges, au milieu de cette marée humaine qui envahissait les rues, un autre pays s’imposait avec une insistance inattendue… Le Liban.

Une citoyenne iranienne exhorte son pays à soutenir le Liban et à mettre fin aux agressions israéliennes contre ce pays (Al-Akhbar)

La présence du Liban n’était pas protocolaire, elle ne se traduisait pas par une délégation officielle ou par des visiteurs venus participer aux funérailles, mais elle était bien là, dans la rue même. Sur un morceau de carton, le mot « Revenge » était écrit en anglais, et en dessous, en arabe : « L’Iran n’abandonnera pas le Liban ». Ailleurs, une Iranienne brandissait une pancarte dénonçant la voie des négociations et réclamant le retour à la guerre, estimant que la guerre contre le Liban n’était pas vraiment terminée. Au milieu de toutes ces pancartes, le nom du Liban revenait sans cesse dans les conversations et les slogans, comme si un front situé à des centaines de kilomètres s’était soudainement déplacé au cœur de Téhéran. Il ne s’agissait pas simplement d’un détail lors d’un enterrement exceptionnel, mais d’un message politique et populaire marquant.

Cette présence ne venait pas de nulle part. Dans les détails de la scène, il est apparu clairement que le Liban qui occupait l’esprit des Iraniens n’était pas celui des gros titres, mais bien celui de l’après-cessez-le-feu ; ce pays qu’Israël a continué de prendre pour cible par des frappes et des assassinats, tandis que l’accord restait incapable de mettre fin aux tueries. Les chiffres des agressions et le nombre de martyrs tombés depuis l’annonce du cessez-le-feu étaient présents dans les discussions et les manifestations, dont certaines étaient consacrées au Liban, comme si, depuis Téhéran, certains suivaient l’agression jour après jour, non pas comme une série de violations de l’accord, mais comme la poursuite d’une guerre qui n’a jamais réellement cessé.

Parallèlement aux cérémonies funéraires, des mobilisations et des manifestations ont remis le Liban au premier plan. Il ne s’agissait pas seulement d’une banderole isolée ou d’un slogan éphémère, mais bien du reflet d’un sentiment général que l’on pouvait percevoir en plusieurs endroits. Les questions portaient sur le Sud, la poursuite des frappes, les martyrs qui continuent de tomber malgré un accord censé avoir mis fin à la guerre, et sur la raison pour laquelle Israël continue d’agir en toute impunité au Liban. La question la plus récurrente revenait sous différentes formes : si le cessez-le-feu n’a pas mis fin aux tueries, à quoi bon poursuivre les négociations ?

Ainsi, les chiffres eux-mêmes se sont transformés en sujet politique. Chaque nouvelle frappe était interprétée comme une preuve supplémentaire que la guerre n’était pas terminée, et chaque martyr tombé après l’annonce du cessez-le-feu relançait le débat sur les limites de la patience et l’utilité d’attendre. C’est pourquoi les appels à la reprise de la guerre n’étaient pas seulement une réaction impulsive née au moment des funérailles, ni une simple colère émotionnelle face à la perte d’un commandant, mais résultaient également d’une longue accumulation d’images de bombardements et d’assassinats, de nouvelles en provenance du Sud, ainsi que d’un sentiment croissant que le Liban avait payé la trêve de son sang, sans pour autant bénéficier de cette trêve elle-même.

La question libanaise est désormais ancrée dans la conscience populaire, et la population en veut au négociateur iranien qui a laissé le Liban seul sous les bombardements alors que les autres fronts s’apaisaient.

C’est aussi pour cette raison que le Liban s’est vu accorder une place à part au sein du paysage plus large : des rencontres, des mobilisations, des débats et des événements qui remettent son front au centre des préoccupations et le placent au cœur de la question de la prochaine étape. Pour beaucoup, il ne s’agissait pas simplement de faire preuve de solidarité avec le Liban, mais d’apporter une réponse à une question plus pressante. Et maintenant ? Que signifie la poursuite des attaques alors que la riposte reste en suspens, et quel sens a l’unité des fronts si l’un d’entre eux continue de saigner seul ?

Ainsi, le Liban n’était pas présent à Téhéran en tant que souvenir d’une guerre passée, mais en tant que guerre qui n’est pas encore terminée. Les frappes incessantes, les martyrs qui tombent, les villages qui restent menacés, tout cela était présent derrière ces banderoles et ces slogans. Ce qui semblait, à première vue, n’être qu’une simple manifestation de solidarité envers un pays lointain était, au fond, une contestation d’une réalité tout entière : on ne peut pas laisser le Liban sous le feu, alors qu’on lui demande, ainsi qu’à sa population, de se comporter comme si la guerre était terminée.

Un contre-récit

Depuis de longues années, tout un récit s’est construit autour des Iraniens et du Liban. On a dit que la population iranienne en avait assez des dépenses à l’étranger, qu’elle considérait le soutien à la résistance libanaise comme un fardeau, et que le fossé entre l’opinion publique iranienne et les choix de la direction dans la région ne cessait de se creuser. Ce discours trouvait des échos dans le passé, notamment lors de manifestations qui réclamaient l’arrêt du soutien financier au Hezbollah et au Hamas, et demandaient que les fonds soient dépensés en Iran. Mais quelque chose de fondamental a changé, et la question ne relève pas d’un simple état d’esprit ou d’un élan de solidarité ponctuel : ce qui est apparu dans les rues lors des funérailles indiquait qu’un changement profond s’était opéré. À tel point que les gens ont modifié la formulation de leur question. Ceux qui demandaient hier « Pourquoi le Liban ? » se demandent aujourd’hui : « Où en sommes-nous par rapport au Liban ? »

La guerre, dont beaucoup pensaient qu’elle séparerait les camps, a rétabli le lien entre eux dans la conscience populaire, et pas seulement au niveau officiel ou des dirigeants. Les attaques incessantes contre le Liban ne sont plus, pour de larges pans de la population iranienne descendus dans la rue, une nouvelle venant d’un pays lointain, mais font désormais partie d’un combat dans lequel ils se reconnaissent. Il semblait que le sang versé au Liban ait créé un nouveau lien, plus empreint de compassion et moins soumis aux calculs officiels.

C’est précisément là que réside la surprise politique : au moment même où la direction iranienne semblait pencher vers des calculs plus prudents, la rue se montrait plus impulsive qu’elle envers le Liban. Comme si le peuple avait devancé la décision politique et relevé la barre avant même que l’État ne le fasse. La colère ne visait pas seulement l’ennemi, mais s’exprimait aussi à l’encontre des négociateurs et de l’idée que les agressions se poursuivent alors que la politique cherche des issues et des compromis.

Être Libanais

Les Libanais qui ont assisté aux funérailles ont occupé une place à part dans ce tableau. Il suffisait que les Iraniens sachent qu’ils avaient en face d’eux un Libanais pour que la nature de la rencontre change du tout au tout. Étreintes, questions, attention particulière et remerciements répétés avec spontanéité : « Merci au Liban, merci pour votre résistance, merci d’avoir combattu et défendu votre pays. » Le Libanais présent ne se sentait pas comme un étranger venu participer à une cérémonie iranienne. Il était souvent accueilli comme s’il venait d’un front dont ces gens connaissaient les nouvelles, le prix à payer et les noms des martyrs.

Et dans la ville, un autre nom était omniprésent : M. Hassan Nasrallah. Sur les murs, sur les photos, parmi les bannières, et dans la mémoire collective. Même dans un vieux recoin, à l’intérieur d’une arcade en pierre dont le temps a rongé certains murs, son portrait apparaît comme s’il faisait partie intégrante du lieu. Ce n’est pas le portrait d’un dirigeant libanais transfrontalier, mais celui d’un homme qui a pénétré la conscience iranienne et qui est devenu, pour beaucoup, l’un de leurs symboles à eux aussi. C’est peut-être pour cela que le Liban semblait, à Téhéran, bien plus grand que sa superficie réelle.

Les jours des funérailles, le Liban n’était pas une « sphère d’influence », comme le décrit volontiers le langage politique froid, ni un simple élément d’une stratégie régionale ou une carte sur une table de négociation. C’était quelque chose de plus complexe : une mémoire sanglante, une conscience commune, un front dont beaucoup sentent que la défaite les toucherait et dont la résistance les concerne directement.

Et au cœur de ces funérailles, où les Iraniens étaient censés être accaparés par leur deuil et l’avenir de leur pays, le Liban s’est imposé, présent sur les banderoles, dans les discours et dans les étreintes. Et c’était peut-être là l’une des ironies les plus révélatrices : alors que certains, hors d’Iran, expliquaient aux Iraniens qu’ils en avaient assez du Liban, les Iraniens eux-mêmes, dans la rue, scandaient son nom. Et parmi les millions de personnes venues rendre hommage, le slogan s’est élevé d’une voix encore plus furieuse : « Pourquoi laisser le Liban se faire frapper tout seul ? »

Al Akhbar