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Par Vijay Prashad

La Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés a conclu que les enfants sont eux-mêmes devenus des cibles délibérées de la politique militaire israélienne.

Le 23 juin, la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est et Israël, a publié l’un des rapports les plus accablants jamais rédigés par un organe d’enquête de l’ONU sur le génocide israélien dans la bande de Gaza.

Le titre même est presque insupportable à lire : « L’essence même de l’enfance a été détruite ». Derrière ce titre se cache une accusation d’une gravité extraordinaire. La commission conclut que les autorités et les forces de sécurité israéliennes ont pris pour cible de manière ciblée les enfants palestiniens et que ces actes constituent un génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre dans la bande de Gaza, en plus des crimes de guerre commis en Cisjordanie occupée.

Ce rapport n’est pas un appel émotionnel. Il s’agit d’un document juridique extrêmement rigoureux, fondé sur des témoignages, des preuves médico-légales, des images satellites, des analyses militaires, des expertises médicales et des années de documentation. Ce qu’il présente n’est pas simplement un énième catalogue de victimes civiles. Il démontre que le fait de tuer, de mutiler, d’affamer, d’emprisonner et de détruire psychologiquement des enfants palestiniens ne peut être qualifié de « dommages collatéraux ». La commission conclut au contraire que les enfants sont eux-mêmes devenus des cibles délibérées de la politique militaire israélienne.

Les conséquences d’un tel constat s’étendent bien au-delà de Gaza. Elles soulèvent des questions fondamentales quant à l’avenir du droit international lui-même.

Un rapport d’une gravité exceptionnelle

La Commission estime que depuis octobre 2023, au moins 20 179 enfants palestiniens ont été tués et plus de 44 000 blessés. Environ 30 % de l’ensemble des Palestiniens tués étaient des enfants. À eux seuls, ces chiffres font de la guerre de Gaza l’un des conflits les plus meurtriers pour les enfants de l’histoire moderne.

L’importance de ce rapport ne réside toutefois pas seulement dans les chiffres, mais aussi dans ses conclusions quant à l’intention.

Il documente des incidents répétés au cours desquels des enfants ont été abattus par des tireurs d’élite, attaqués par des drones, touchés ou tués alors qu’ils cherchaient de la nourriture ou de l’eau, alors qu’ils ne représentaient aucune menace militaire – ce qui aurait dû être évident. Le rapport examine l’utilisation répétée d’explosifs hautement puissants dans des zones civiles densément peuplées, bien après que les conséquences prévisibles pour les enfants soient devenues indéniables.

Il décrit en détail des attaques contre des maternités, des services de néonatologie, des écoles, des orphelinats et des abris, ainsi que le blocage de l’accès à la nourriture, à l’eau et aux médicaments. Le rapport montre comment la faim, la maladie et l’effondrement des soins médicaux sont devenus des instruments de guerre dirigés contre l’ensemble de la population civile, dont les plus jeunes membres sont les plus vulnérables.

La Commission examine également les pratiques de détention israéliennes concernant les mineurs palestiniens. Des enfants arrêtés à Gaza et en Cisjordanie décrivent des actes de torture, des violences sexuelles, des traitements humiliants et des disparitions forcées dans des centres de détention, sans que leurs familles en soient informées. Ces mauvais traitements, conclut le rapport, s’inscrivent dans un système plus large de punition collective qui vise la société palestinienne depuis des générations.

À cet égard, le rapport de la commission des Nations unies n’apporte rien de nouveau, même si ses conclusions sont bouleversantes. Elles confirment des rapports antérieurs de Save the Children (2024) ainsi que – bien avant cette campagne de génocide lancée en 2023 – ceux de l’UNICEF (2013).

La conclusion peut-être la plus effrayante du rapport de l’ONU est que la destruction va au-delà de la mort physique. L’enfance elle-même est devenue un champ de bataille. Les traumatismes psychologiques, l’orphelinage, les déplacements répétés, la faim, l’interruption de la scolarité et les handicaps permanents aboutissent à ce que la commission décrit comme « la destruction de l’essence même de l’enfance ».

Une tendance documentée de longue date

Les conclusions de la Commission ne sont pas tombées du ciel. Depuis près de deux ans, des journalistes palestiniens documentent comment des enfants sont extraits de bâtiments effondrés, comment des nourrissons meurent dans des couveuses privées d’électricité, comment des familles sont anéanties lors de frappes aériennes et comment des enfants sont abattus alors qu’ils tentent de trouver de la nourriture ou de l’eau.

Beaucoup de ces journalistes l’ont payé de leur vie. Gaza est devenu « le conflit le plus meurtrier de tous les temps pour les journalistes », a rapporté Irene Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies chargée de la promotion et de la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression. Pourtant, malgré ce danger extraordinaire, les journalistes ont continué à documenter des événements qu’une grande partie du monde préférait ignorer.

Les organisations internationales de défense des droits de l’homme étaient parvenues à des conclusions similaires bien avant la publication récente de ce rapport de l’ONU. Save the Children a averti à plusieurs reprises que la bande de Gaza était devenue l’un des endroits les plus dangereux au monde pour les enfants. Defense for Children International–Palestine a documenté des tirs répétés contre des enfants dans des circonstances qui soulevaient de sérieuses questions quant à la nécessité militaire de ces actes. Human Rights Watch a enquêté sur des attaques contre des écoles, des hôpitaux et des camps de réfugiés. Amnesty International a enquêté sur des attaques répétées qui semblaient violer les principes de distinction et de proportionnalité prévus par le droit international humanitaire. L’UNICEF a averti à plusieurs reprises que des enfants étaient tués et blessés à une échelle sans précédent.

Aucune de ces organisations n’a fait état d’accidents isolés. Elles ont identifié des schémas récurrents qui nécessitaient une enquête indépendante. Le nouveau rapport de l’ONU rassemble cet ensemble de preuves dans une évaluation juridique unique.

En janvier 2024, la Cour internationale de justice a estimé que la plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud contre Israël était plausible et a ordonné des mesures conservatoires obligeant Israël à mettre fin aux actes interdits par la Convention sur le génocide, à préserver les éléments de preuve et à faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire. Des ordonnances ultérieures ont renforcé ces obligations à mesure que la situation à Gaza continuait de se détériorer.

Bien que la Cour n’ait pas encore statué sur le fond de la procédure pour génocide, elle a reconnu à plusieurs reprises le grave danger auquel est exposée la population palestinienne, ainsi que les obligations persistantes qui incombent à Israël en vertu du droit international. Le nouveau rapport de la Commission apporte des éléments de preuve supplémentaires qui influenceront inévitablement les futures procédures judiciaires.

Le silence de l’État israélien

La manière dont Israël a réagi a été frappante. Au lieu d’examiner sérieusement les preuves rassemblées par la Commission, les représentants du gouvernement israélien ont une fois de plus rejeté le rapport en bloc, le qualifiant de politiquement motivé et fondamentalement partial. Ils ont rejeté ses conclusions dans leur ensemble, sans apporter de contre-preuves substantielles concernant les incidents concrets, les témoignages ou les preuves médico-légales présentés par les enquêteurs. Tout État a le droit de se défendre contre des accusations. Mais des accusations graves exigent des réponses sérieuses.

Si les enfants n’ont pas été pris pour cible, il incombe aux autorités israéliennes d’expliquer pourquoi des milliers d’enfants ont trouvé la mort dans des circonstances qui ont été documentées à maintes reprises par des journalistes, des organisations humanitaires, du personnel médical et désormais également par une commission d’enquête de l’ONU. Pourquoi des hôpitaux, des maternités, des écoles et des centres d’accueil pour réfugiés ont-ils été touchés à maintes reprises ? Pourquoi les convois humanitaires ont-ils été pris pour cible à plusieurs reprises ? Pourquoi des enfants ont-ils continué à mourir même après la conclusion d’accords de cessez-le-feu ? Pourquoi les enquêtes militaires n’ont-elles abouti qu’à une si faible responsabilisation ?

Se contenter de répéter des accusations de partialité institutionnelle ne saurait se substituer à une explication factuelle. Le refus d’examiner les preuves est lui-même devenu une caractéristique troublante de cette guerre.

Le droit international humanitaire repose sur le principe selon lequel les États doivent rendre des comptes de leurs actes. Cette obligation de rendre des comptes devient impossible lorsque toute enquête est écartée avant même que ses éléments de preuve n’aient été examinés.

Le jugement devant l’humanité

En fin de compte, le rapport de la commission de l’ONU ne concerne pas seulement Israël ou la Palestine. Il pose la question de savoir si l’ordre juridique international mis en place après la défaite du fascisme européen possède encore l’autorité morale nécessaire pour protéger les enfants contre la violence organisée.

Si plus de 20 000 enfants peuvent être tués alors que les institutions de la diplomatie internationale continuent pour l’essentiel à fonctionner comme si de rien n’était, alors la promesse inscrite dans la Convention sur le génocide, les Conventions de Genève et la Convention relative aux droits de l’enfant est considérablement affaiblie.

Ce rapport ne mettra pas fin à la guerre. Il ne peut pas ramener à la vie ceux qui ont déjà perdu la vie. Mais il constitue un témoignage historique qui sera de plus en plus difficile à effacer. Longtemps après que les gouvernements auront changé et que les campagnes militaires auront pris fin, cette documentation subsistera.

L’histoire se souvient de ceux qui ont commis des atrocités. Elle se souvient également de ceux qui ont détourné le regard.

Vijay Prashad est un historien indien, auteur et directeur du Tricontinental : Institute for Social Research. Cet article a été initialement publié dans Breakthrough News. La traduction de l’anglais a été réalisée par Marta Andujo.

P.S. de la rédaction : Alors qu’en Israël et dans ses environs, même des enfants sont délibérément assassinés, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a décidé de sanctionner la Suisse pour ne pas avoir servi de repas strictement végétaliens à deux détenus en prison. Voilà notre monde et notre conception des droits de l’homme !!!

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