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Ibrahim Al-Amine

Les partisans de cette cause ne manqueront pas de moyens pour faire de la visite du président Joseph Aoun aux États-Unis un « événement historique ». Et il ne faut pas exclure que la photo prise à la Maison Blanche rivalise avec celles du patriarche Élias Al-Huweik, voire avec le souvenir de sa déclaration sur le « Grand Liban ». Car ce à quoi nous avons assisté dans le pays depuis l’investiture d’Aoun à la présidence de la République dépasse toute imagination. Qu’en est-il donc, maintenant que le « saint » Donald Trump l’a béni et qualifié de « beau et merveilleux » ?

Le problème ici ne concerne pas la réalité de ce qui s’est passé au cours de cette visite. Ce n’est pas parce que personne ne s’intéressera à ce qui a été publié, mais parce que ce qui n’a pas été publié, et qui ne le sera peut-être jamais, constitue le véritable événement, celui qui importe aux États-Unis d’Amérique, qui ont depuis longtemps fait savoir à Aoun que son souhait de se rendre à la Maison Blanche nécessitait un « laissez-passer », un laissez-passer que Donald Trump classe, pour un homme comme lui, dans l’une des deux catégories suivantes : la première, qui implique soit un accord où l’argent brille, soit un engagement politique où les étoiles brillent.

Dans le cas d’Aoun et du Liban, l’argent n’entre pas en ligne de compte, tandis que les étoiles peuvent briller sous forme de lumières dans des combats au service de la sécurité nationale des États-Unis. Et pour mener à bien cette « mission divine », il ne manquait au Liban qu’un « pantin » venant s’aligner aux côtés de ses nombreux homologues parmi les responsables politiques du pays. Il s’agit de Michel Issa, sorti des limbes de l’histoire, qui ne sait qu’une seule chose sur l’Amérique et sur sa mission d’ambassadeur : « Ma mission est de satisfaire le président, alors ne le mettez surtout pas en colère ! ».

Mais que voulait Trump, et que pouvait offrir Aoun à son maître blanc ?

Il convient peut-être d’évoquer un point lié au dossier des négociations qui ont eu lieu et se poursuivent entre la délégation de l’autorité tutélaire et l’ennemi, afin de donner une idée de ce qu’ont été les entretiens d’Aoun à la Maison Blanche. En effet, lorsqu’il a été décidé d’envoyer une délégation militaire aux pourparlers à Washington, l’hôte américain a été surpris de constater que les valises de la délégation militaire regorgeaient de dossiers, de documents et de cartes. Mais c’est sur le visage de la délégation politique libanaise que le choc s’est lu.

Il s’est en effet avéré que la délégation militaire avait préparé des dossiers concernant tout ce qui se trouvait dans la région du Sud, les positions de l’ennemi et ses points d’occupation avec toute la précision requise, ainsi que des rapports sur le déroulement des affrontements militaires en cours, sans oublier des dossiers exposant les violations répétées de la souveraineté libanaise par Israël, qui remontent à plus de vingt ans, ainsi que les crimes commis par l’ennemi qui justifient des poursuites judiciaires et démontrent sa violation de toutes les lois, conventions et résolutions internationales, sans oublier une vision opérationnelle cohérente visant à organiser le retrait complet des forces d’occupation du Sud, ainsi que les mesures que l’armée est en mesure de mettre en œuvre.

L’idée ici est que la délégation politique ne s’intéressait pas du tout à ce que la délégation militaire avait apporté ; pire encore, elle savait, en particulier son chef Simon Karam, que les négociations n’étaient qu’une formalité et que le Liban devait signer les documents tels qu’ils avaient été préparés par le Département d’État américain. Et lorsqu’une tentative de discussion a eu lieu, les instructions venues de Beyrouth ont été claires : « Signez, un point c’est tout ! »

Le folklore libanais ne sert à rien pour changer l’image de l’homme assis en présence de celui qui l’a nommé président et qui attend de lui qu’il mette en œuvre ce à quoi il s’est engagé

C’est avec cet état d’esprit que Joseph Aoun se préparait à se rendre à Washington. Dans ces conditions, il n’a pas besoin de dossiers, d’ébauches de projets ou quoi que ce soit d’autre. Tout ce qu’il a à faire, c’est de s’en tenir à des formules soigneusement choisies par les « Libanais de Washington » afin de flatter l’ego du président américain et de ne pas le contrarier, ainsi que d’écouter attentivement et de prendre note des exigences de Washington telles que Trump les présente lui-même. Le problème, c’est qu’Aoun s’est rendu aux États-Unis en ignorant tous les développements survenus au cours des quatre derniers mois. Il ne s’est d’ailleurs pas soucié du fait que Trump, mardi dernier, n’était plus le même qu’il y a vingt mardis.

Selon le programme que l’appareil militaire n’a pas réussi à mettre en œuvre, Trump était censé dire à Aoun : « Fais tes valises, rends-toi à Tel-Aviv et mets-toi d’accord avec Benjamin Netanyahou sur les modalités de travail et de coopération pour la prochaine étape. » Mais les événements ont d’abord poussé Trump à envisager de réunir les deux hommes chez lui, Israël se trouvant dans une situation plus problématique qu’auparavant.

Mais avec le temps, Trump a fini par attribuer la responsabilité de cet échec non pas à son administration et à son armée, mais à Israël lui-même. Il en est même venu à se convaincre que Netanyahou avait échoué dans sa mission : non seulement il n’avait pas tenu ses promesses concernant l’Iran, mais il avait également échoué à mener à bien la mission au Liban. Par la suite, Trump a estimé que Netanyahou était en train de devenir un fardeau susceptible de faire perdre aux États-Unis ce qu’ils possèdent. C’est ce qui l’a poussé à exprimer sa « colère » envers le « chef du gouvernement de la guerre » et à lancer un groupe de travail dont l’objectif est de rechercher des alternatives pour résoudre les problèmes créés par Bibi !

Laissons de côté les dossiers de Gaza, de la Syrie et de l’Iran, et concentrons-nous sur celui du Liban. En effet, tout visiteur de la capitale américaine perçoit directement la nature du conflit qui agite les esprits quant à l’évaluation de l’avenir de la situation au Liban. D’un côté, un courant qui continue de soutenir qu’il faut laisser les mains libres à Israël pour mener davantage d’opérations meurtrières, allant jusqu’à l’expulsion de toute la « communauté de la résistance » ; de l’autre, un groupe qui estime que cela est impossible en termes de capacité, et que les pertes résultant d’un échec pourraient réduire à néant tous les acquis. C’est ce qui a poussé Trump à demander à l’un de ses conseillers en qui il a confiance quelle serait la solution optimale, On lui a répondu que l’idée exigeait de sortir des sentiers battus, qu’Israël n’était plus en mesure d’assurer la sécurité, même de ses alliés américains, et qu’un nouvel accord s’imposait, permettant aux États-Unis de confier à d’autres parties certaines missions centrales, même si cela devait susciter la colère de leur allié israélien. Une remarque supplémentaire, qui n’a pas encore été rendue publique, précise qu’Israël doit choisir un « chef de gouvernement de la paix » lors des prochaines élections.

Il n’a pas fallu longtemps pour que Trump parvienne à une conviction, confirmée lors de sa récente visite en Turquie, selon laquelle la solution à la question libanaise pouvait passer par une approche s’inscrivant dans une nouvelle vision américaine de la situation en Syrie et en Irak également, où la Turquie s’est imposée comme un acteur central. C’est elle qui se chargera de coordonner l’action dans cette région, en collaboration et en coordination avec l’Arabie saoudite. C’est pourquoi le projet nécessite, à un certain stade, d’aller plus loin sur le dossier libanais, à l’aide d’outils qui pallient l’incapacité de la tutelle saoudienne à tout prendre en charge. Trump n’a pas d’autre recours que l’administration syrienne représentée par Ahmad al-Sharaa, qui a lancé le processus d’intervention au Liban par le biais de mesures politiques menées en totale coordination avec la Turquie et l’Arabie saoudite, lesquelles constitueront un prélude à d’autres formes d’intervention directe, prises en charge par une équipe qui a accompagné le ministre des Affaires étrangères Asaad al-Chibani et qui n’est pas repartie à l’issue de la visite…

En attendant que quelqu’un à Baabda ou à la Maison Blanche reconnaisse la vérité, l’essentiel de ce qu’Aoun a entendu à la Maison Blanche est qu’il doit, ainsi qu’à ceux qui partagent le pouvoir avec lui, de se rendre à Damas et à Ankara, et de prendre conscience que le Liban n’est pas en position d’imposer à Ahmad al-Sharaa ou à Recep Tayyip Erdoğan de se rendre à Beyrouth, et que les relations avec ces deux pays constituent un passage obligé pour mener à bien cette même mission, à savoir éliminer le Hezbollah et mettre fin à l’influence iranienne au Liban… Et peut-être que la grossièreté de Trump a été utile pour dire les choses telles qu’elles sont : soit Ahmad al-Sharaa… soit le retour à Netanyahou !

Al Akhbar