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Ibrahim Al-Amine

Le simple fait de s’en tenir à une règle, une position ou un principe ne suffit pas pour affirmer que le problème n’existe pas. C’est le cas des Libanais vis-à-vis de l’accord de Taëf. Le fait qu’on en parle beaucoup ne signifie pas pour autant qu’il soit toujours applicable. Même ceux qui dirigent le pays aujourd’hui, en particulier les États-Unis et l’Arabie saoudite, ne sont pas nécessairement les mieux placés pour décider de ce dont le Liban a besoin. Quant à la division interne concernant la formule la plus appropriée pour diriger le pays, il s’agit d’une division réelle, qui s’inscrit dans un contexte où les intérêts économiques s’entremêlent avec les appartenances confessionnelles, sectaires et religieuses, et sur lequel reposent les alliances internes et externes. Et toutes les opérations de cosmétique menées sans relâche n’effacent pas le fait que les divergences sont désormais très importantes.

Depuis la fin de la guerre civile au début des années 1990, le système libanais a fonctionné selon l’interprétation commune, syrienne, saoudienne et américaine, de l’accord de Taëf. La situation est restée ainsi jusqu’aux événements du 11 septembre, lorsque les États-Unis ont décidé de renverser la situation, ont présenté leur nouvelle interprétation de l’accord de Taëf, et ont œuvré à mettre fin à la présence syrienne à Beyrouth et à éliminer la résistance contre Israël. En l’espace de six ans, Washington avait achevé la refonte de l’alliance extérieure, en y intégrant la France et l’Arabie saoudite, et en plaçant Israël du même côté de la table.

Depuis lors, le Liban connaît une succession d’événements qui se sont traduits par des effondrements à plusieurs niveaux – politique, administratif, financier et économique –, accompagnés d’une montée des tensions sectaires et confessionnelles, d’une émigration massive, de tensions sécuritaires internes, sans compter les guerres israéliennes puis la guerre civile en Syrie. Et pourtant, il reste au Liban des voix qui s’élèvent pour nous dire que l’accord de Taëf est la seule voie permettant de rétablir les équilibres au Liban.

Seuls deux acteurs sur la scène libanaise actuelle croient que l’accord de Taëf est la planche de salut : Nabih Berri et Walid Joumblatt. Tous deux passent leurs nuits à prier et à implorer Dieu de trouver un moyen de réorganiser les relations extérieures afin d’assurer la pérennité de ce système. Et aucune discussion critique à leur égard, de la part de n’importe quelle autre partie du pays, ne parvient à faire évoluer leur approche, que cette opinion divergente vienne du Hezbollah ou des « Forces libanaises », des autres syndicats productifs, des orphelins du système bancaire, ou qu’elle soit exprimée par les moines de Kslik, les cheikhs de Tripoli ou les imams du Mont-Amal… Et tous ceux-là – selon Berri et Joumblatt – ne sont que des amateurs, qui ont mis le pays en péril à maintes reprises, et qui ignorent tous l’intérêt du peuple !

Au milieu de la guerre ouverte qui fait actuellement rage au Liban et dans la région, on peut constater la position concordante de Berri et de Joumblatt sur de nombreux sujets. En effet, ils ne font confiance ni à Joseph Aoun ni à Nawaf Salam, et partagent une opinion commune et unifiée sur toutes les négociations en cours avec Israël, y compris sur la description de l’accord-cadre. Berri et Joumblatt partagent également la même opposition à l’égard des actions menées par le Hezbollah depuis la guerre de soutien à Gaza jusqu’à la guerre du 2 mars, et il n’y a aucun désaccord entre eux sur cette description, même si chacun a sa propre manière de s’exprimer et de présenter sa position. Berri et Joumblatt partagent la même évaluation du comportement des délégations américaines venues au Liban, y compris celui de l’actuel ambassadeur Michel Issa ; de même, bien qu’ils ne l’expriment jamais ouvertement, ils ont des critiques communes à l’égard du représentant saoudien Yazid ben Farhan. À la base, Berri et Joumblat sont unis par leur refus du « despotisme » constant de l’Arabie saoudite à l’égard de Saad Hariri. Ils partagent également la même position vis-à-vis des « remplaçants » que l’Arabie saoudite tente d’imposer à la rue sunnite. Ils partagent par ailleurs la même position à l’égard de la politique maronite, tant traditionnelle que moderne.

Berri et Joumblatt occupent une position d’« arbitres » du conflit politique, mais ils se trouvent désormais dans une situation qui ne permet ni de briser l’impasse actuelle, ni de créer des instruments de gouvernance équilibrés susceptibles d’empêcher une explosion majeure

Compte tenu de leurs expériences respectives face à l’ingérence étrangère au Liban – qu’il s’agisse de la Syrie de Hafez puis de Bachar al-Assad, de l’Arabie saoudite de Fahd et d’Abdallah jusqu’à la dynastie des Al-Saud, ou encore de Paris, de Jacques Chirac jusqu’à Macron –, leurs points de vue sur le rôle de l’Iran au Liban et dans la région présentent de très, très nombreux points communs. Ils s’accordent même sur une appréciation similaire de la réalité du nouveau régime en Syrie et agissent en partant du principe que le réalisme politique les conduit à appeler chacun à traiter avec le nouveau pouvoir syrien tel qu’il est, et non selon les souhaits de l’opinion publique.

Ce large point de convergence entre les deux hommes, qui apparaissent aux yeux de beaucoup comme les derniers hommes sensés au Liban, ne fait toutefois que remettre sur le tapis la question que ces deux hommes, ainsi que la majorité des responsables politiques, évitent : ces deux hommes possèdent-ils la solution la plus appropriée au problème libanais ?

La réponse est sans aucun doute « non ». Non pas en raison d’un manque de capacité de chacun d’eux à jouer un rôle politique, mais bien en raison de leur incapacité à proposer une solution concrète, qu’elle soit temporaire ou définitive, à la crise. La véritable raison de cette incapacité est qu’ils sont tous deux pleinement complices à l’origine du problème auquel le Liban est confronté depuis des décennies. Ce qui les caractérise tous deux, c’est qu’ils bénéficient d’une immunité qui les met à l’abri de toute remise en cause, une immunité qui découle de la puissance du système confessionnel et politique au Liban, et pas seulement de leur position politique et partisane. Cette incapacité se reflète dans leurs positions face aux grandes questions épineuses.

Ils refusent en effet de prendre parti pour l’un ou l’autre des camps actuellement en conflit. Ils ne souhaitent pas non plus entrer en confrontation avec les puissances tutélaires américaines et saoudiennes, et par conséquent avec les représentants de cette tutelle au Liban, du président de la République au chef du gouvernement, en passant par les autres forces influentes au sein du pouvoir exécutif actuel. Ils ne sont d’ailleurs pas en mesure de mener un dialogue national réunissant les parties en conflit, ni de faire avancer la formation d’un gouvernement d’union nationale inclusif ; et autant ils redoutent les aventures de forces telles que les « Forces libanaises » ou des personnalités chrétiennes qui prônent ouvertement la normalisation avec Israël, autant ils manifestent une crainte encore plus grande face à toute initiative politique ou populaire susceptible de déboucher sur un soulèvement populaire renversant l’ordre établi. Mais elles sont, dans le même temps, incapables d’imposer un équilibre dans l’exercice du pouvoir, en raison de leur engagement, tant interne qu’externe, à ne pas remettre en cause les instruments de gouvernance existants !

En résumé, le Liban traverse une période exceptionnelle, au cours de laquelle la guerre avec Israël pourrait n’être qu’une page éphémère, car les profonds bouleversements qui secouent la région imposent désormais aux Libanais des approches d’un autre type, approches qui entraîneront très probablement un nouveau niveau de tension, mais ce sont des tensions qui mèneront à l’émergence d’une nouvelle formule de gouvernance au Liban. Et si Berri et Joumblatt représentent aujourd’hui le centre de l’équilibre politique, selon les règles du jeu fondées sur le système politique confessionnel libanais, tout changement à venir aura pour principales victimes Berri et Joumblatt, car le Liban a achevé son cycle confessionnel, après un mandat mené par les maronites avec le Front libanais, puis une période de convalescence après la guerre civile, sous la direction des sunnites avec Rafic Hariri, avant que le troisième acte ne soit marqué par une avancée chiite dont la Résistance a été le véritable moteur… jusqu’à ce que nous arrivions aujourd’hui à la phase précédant la grande chute, où la scène est généralement laissée à des parasites ignorants, même s’ils portent les titres de présidents et de dirigeants !

Al Akhbar