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Etats-Unis, Guerre en Ukraine, ni cessez-le-feu, Ni ultimatum, Russie, Sergueï Lavrov
par Larry C. Johnson
Hé, M. Trump ? Vous écoutez ? Dans une longue interview diffusée sur la télévision d’État russe le 14 août 2026, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a livré la description la plus cinglante de Moscou depuis des mois concernant l’état des relations avec Washington en cette cinquième année de guerre en Ukraine. Le message était soigneusement ambivalent, et ce de manière délibérée : selon M. Lavrov, les États-Unis sont à la fois une partie prenante à la guerre contre la Russie et le seul pays avec lequel Moscou est encore disposée à discuter pour y mettre fin. La coexistence de ces deux affirmations résume à elle seule la position actuelle de la Russie vis-à-vis de Washington, et M. Lavrov a passé l’interview à gérer la tension entre les deux plutôt qu’à la résoudre.
Le titre de l’interview reflétait une escalade dans la rhétorique, à défaut d’une escalade dans les faits. M. Lavrov a déclaré que la Russie estimait que les États-Unis étaient bien plus impliqués dans l’organisation et l’exécution des frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe que ne l’admet Washington, et que cette implication s’étendait à la fourniture de renseignements. Lorsque je travaillais à la CIA, nous appelions ce genre de déclaration une « analyse sans surprise ». Il a indiqué que Moscou avait soumis une série de questions officielles au Département d’État pour demander des éclaircissements, citant spécifiquement le partage de renseignements et ce qu’il a présenté comme un rôle américain dans les frappes contre les infrastructures civiles russes, notamment les raffineries de pétrole.
En présentant les frappes ukrainiennes à longue portée comme étant de facto des opérations américaines, Moscou a averti l’administration Trump des raisons qui la poussaient à intensifier sa propre campagne contre la chaîne d’approvisionnement occidentale soutenant l’Ukraine. M. Lavrov a explicitement exprimé cette intention, avertissant que la Russie durcirait ses méthodes « pour démanteler tout ce qui alimente la machine de guerre de Kiev depuis l’Occident », et ajoutant que la Russie « s’y employait déjà ».
Ce qui a rendu cette interview plus révélatrice qu’une simple série d’accusations, c’est le refus délibéré de M. Lavrov d’utiliser diplomatiquement cette accusation comme une arme. Pressé par son interlocuteur d’expliquer pourquoi la Russie ne se contentait pas de lancer un ultimatum — en exigeant, par exemple, que Washington cesse son soutien en matière de renseignement avant toute pourparlers, étant donné que les frappes ukrainiennes touchaient des raffineries russes et faisaient des victimes parmi les civils —, M. Lavrov a catégoriquement rejeté ce cadre. « Nous ne lançons pas d’ultimatums », a-t-il déclaré. La Russie soumettrait ses questions et attendrait une réponse.
Cette retenue est révélatrice. Moscou choisit de maintenir ouvert le canal diplomatique malgré la complicité des États-Unis dans les attaques menées sur son territoire — un équilibre qui montre que la Russie accorde plus d’importance à la perspective d’une négociation favorable avec l’administration Trump qu’à la satisfaction d’une ligne rhétorique dure. M. Lavrov l’a confirmé quant aux modalités du contact : si l’envoyé spécial américain Steve Witkoff et Jared Kushner se rendent à Moscou, le président Poutine est prêt à les recevoir à nouveau. « Ce qu’ils apporteront avec eux est une autre affaire », a-t-il ajouté — une mise en garde qui tempère les attentes tout en laissant la porte ouverte.
Sur le fond d’un éventuel accord, M. Lavrov a réitéré la position qui bloque les négociations depuis des mois, et en a renforcé la justification. La Russie n’acceptera pas un simple cessez-le-feu le long de la ligne de contact actuelle, a-t-il déclaré ; elle ne s’arrêtera que lorsqu’il y aura un « règlement à long terme, fiable et durable ». Il a enrobé cette exigence maximaliste d’un discours faisant appel à la mémoire historique, arguant qu’un arrêt le long de la ligne de contact trahirait le sacrifice de la génération qui a vaincu le nazisme — ce même cadre de référence de la Seconde Guerre mondiale que le Kremlin a utilisé tout au long de la guerre pour présenter ses objectifs comme existentiels plutôt que territoriaux.
Dans la pratique, cela signifie que Moscou continue de rejeter la logique du « gel sur place » qui sous-tend la plupart des propositions occidentales de cessez-le-feu, et continue d’insister sur des résultats — notamment le retrait ukrainien des territoires revendiqués par la Russie — que Kiev a systématiquement refusés. Le fossé entre « cessez-le-feu immédiat » et « règlement d’abord » reste l’obstacle central à tout accord, et les propos de M. Lavrov ont réaffirmé que la Russie n’avait pas bougé d’un pouce.
Tout au long de l’interview, on retrouve un discours sur l’incohérence américaine que Moscou ne cesse d’accentuer depuis le début de l’été. Lavrov a vivement souligné l’hypocrisie de Washington : en effet, les États-Unis lancent des propositions de paix que la Russie dit accepter, puis imposent de nouvelles sanctions aux compagnies pétrolières russes, hésitent quant à leur capacité même à jouer le rôle de médiateur, et continuent d’armer l’Ukraine et de partager des renseignements tout au long du processus. Il est revenu sur la chronologie des événements autour du sommet d’Anchorage — Witkoff présentant les propositions de Trump à Moscou, Poutine les examinant, puis, selon le récit de M. Lavrov, les dirigeants européens et de l’OTAN se rendant en masse à Washington aux côtés de Zelensky pour dissuader Trump de prendre de nouvelles initiatives — afin de faire valoir que l’obstacle à la paix se situe du côté occidental, et non du côté russe.
Cela rejoint l’analyse formulée par Lavrov plus tôt cet été, lorsqu’il avait déclaré que les États-Unis semblaient renoncer à toute prétention au rôle de « médiateur objectif » pour se livrer plutôt à une escalade des sanctions. La position diplomatique russe n’a pas bougé d’un pouce… Ce sont les États-Unis qui font preuve d’instabilité, et toute rupture des négociations sera imputée à Washington.
Dans leur ensemble, les propos tenus par Lavrov en août dépeignent une Russie qui tente d’occuper deux positions à la fois. Elle souhaite disposer du levier et des griefs d’un pays soumis à une attaque occidentale de facto — d’où les accusations en matière de renseignement et la promesse de frapper plus durement les lignes d’approvisionnement occidentales. Mais Poutine souhaite également rester le partenaire de négociation patient et raisonnable — d’où la déclaration « nous ne lançons pas d’ultimatums » et la porte ouverte à Witkoff et Kushner. Cette stratégie restera une option jusqu’à ce que Moscou anéantisse la capacité de l’Ukraine à poursuivre la guerre.
Pour Washington, cette interview devrait constituer un signal d’alarme retentissant. M. Lavrov a réaffirmé en termes on ne peut plus fermes que le prix exigé par la Russie pour la paix n’a pas baissé — un règlement complet selon les conditions russes, et non un cessez-le-feu — et que Moscou a l’intention de continuer à intensifier ses frappes contre la ligne de vie occidentale de l’Ukraine tout en insistant sur le fait que cela est compatible avec la diplomatie. Cela flatte également tout particulièrement le canal Trump-Kushner-Witkoff, en traitant ces émissaires comme des interlocuteurs crédibles tout en écartant la coalition occidentale au sens large et la voie des sanctions, considérées comme des obstacles. Ce n’est pas un hasard. Il s’agit d’une invitation adressée à Washington à négocier bilatéralement, en contournant Kiev et l’Europe, selon des conditions que Moscou estime lui être favorables.
La question de savoir si l’administration Trump acceptera ce cadre reste en suspens à l’issue de l’interview. Ce que M. Lavrov a clairement indiqué, c’est que la Russie continuera à dialoguer tout en poursuivant les combats, et qu’elle considérera tout malaise américain face à cette combinaison comme un problème que Washington devra résoudre, et non Moscou.