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Pierre-Emmanuel Thomann

Pour interpréter la configuration géopolitique émergente qui résulte de la crise en Ukraine, les enjeux doivent être abordés à différentes échelles, l’Europe et le monde, afin d’en souligner les ressorts profonds.

L’ouverture de négociations entre Washington et Moscou par Donald Trump aboutira inévitablement à la neutralisation de jure ou de facto de l’Ukraine, c’est-à-dire à son renoncement à l’OTAN, condition minimale pour une sortie de crise. Si les négociations patinent, l’opération militaire russe initiée en 2022 se poursuivra jusqu’à l’atteinte des objectifs affichés, voire plus, car la baisse de l’aide à Kiev est inéluctable, l’alternative aboutissant à une escalade. La Russie ne renoncera pas à ses intérêts vitaux.      

L’enjeu du nouvel ordre géopolitique mondial

L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN abandonnée et illusoire pour l’Union européenne (UE), Moscou cherchera à pérenniser cette situation dans une nouvelle architecture européenne de sécurité, son objectif central, avec fixation de nouvelles frontières, mais ce sera l’objectif le plus difficile à atteindre. Ce scénario a des implications systémiques redoutables. Accepter les nouvelles frontières, c’est accepter un nouvel ordre géopolitique multipolaire basé sur les zones d’influences, c’est-à-dire de facto, reconnaître comme légitimes les aspirations géopolitiques de la Russie, accepter la défaite de l’axe Washington OTAN/UE/Kiev et l’inscrire dans le droit international. Autant dire que les négociations entre Moscou et Washington risquent de s’éterniser avec une poursuite du conflit, à moins d’un effondrement de Kiev. 

Le scénario d’une fracture durable en Europe après un arrêt éventuel des combats est probable si les Européens ne saisissent pas l’opportunité de la victoire russe pour inaugurer une nouvelle relation avec Moscou indépendamment des Etats-Unis. Les Etats membres de l’OTAN et de l’UE seront de toute manière de plus en plus divisés sur les relations à définir, tant avec la Russie qu’avec les Etats-Unis.    

Tout système international est avant tout un ordre spatial avait souligné Raymond Aron dans son ouvrage « Paix et guerre entre les nations » (1962), c’est à dire qu’il repose sur une hiérarchie du pouvoir mondial et sa structuration dans l’espace géographique. Or aujourd’hui, nous sommes dans une période de transition ou l’ancien ordre spatial unipolaire n’existe plus, tandis que le nouveau monde multipolaire fait l’objet d’une lutte âpre entre les puissances. La nouvelle rivalité des grandes puissances s’est imposée comme représentation géopolitique dominante depuis la désignation par les États-Unis de la Russie et la Chine comme adversaires stratégiques. C’est le temps des grandes manœuvres dans les espaces terrestre, maritime, aérien mais aussi le spatial, le cyberespace, l’espace numérique et l’espace-temps de l’intelligence artificielle. Le conflit en Ukraine a confirmé que la nouvelle configuration géopolitique mondiale était caractérisée par une lutte de répartition des espaces géopolitiques entre puissances qui aspire tout conflit ancien ou plus récent.

L’émergence d’un monde multicentré alternatif au projet unipolaire occidental

Si la Russie obtiendra gain de cause en Ukraine, elle a aussi gagné le conflit contre l’Occident au niveau mondial, car elle a définitivement fait évoluer les alliances grâce à son intervention militaire vers un monde plus multicentré. L’émergence d’une mondialisation alternative avec la montée en puissance des BRICS et l’Organisation de Shanghai (OCS) en est la première conséquence. Cette réorganisation de l’ordre spatial et géopolitique constitue le centre de gravité géopolitique de ce conflit mondial.  L’UE et les Etats-Unis sont isolés dans leur guerre hybride contre la Russie car le reste du monde refuse le monde unipolaire centré sur l’Occident.  

Les frontières se déplacent à nouveau et un processus de dégel des territoires s’est mis en mouvement. Nous assistons au retour des guerres de conquêtes territoriales, avec un ajustement entre zones d’influences entre puissances par des guerres dite par « proxy » (deux puissances s’affrontent indirectement, en soutenant des Etats ou groupes militaires qui se battent directement sur le front). Au-delà des conflits autour des territoires et des populations, l’enjeu central est l’architecture du système international :  La Russie et la Chine additionnés des autres Etats appartenant aux BRICS et à l’Organisation de Shanghai (OCS) font la promotion d’un monde multipolaire en rivalité avec les Etats-Unis et leurs alliés (OTAN-UE) qui cherchent à torpiller l’émergence de cette nouvelle configuration et a minima, ralentir la mutation vers un ordre plus équilibré.

La persistance des tropismes géopolitiques anglo-américains et les Européens de l’OTAN-UE en sous-traitants de la périphérie géopolitique

L’OTAN est un instrument offensif d’expansion des États-Unis sur le continent eurasien, de contrôle du Rimland1 et de de fragmentation de l’Europe, qui maintient les Européens de l’Ouest dans un statut de périphérie géopolitique pour maintenir leur hégémonie européenne et mondiale. Le Rimland est la frange maritime de l’Eurasie et le contrôle de cet espace est d’une importance capitale dans le contrôle du Heartland, la masse continentale eurasiatique incarnée par la Russie et la Chine selon les doctrines géopolitiques anglo-américaines.

L’enjeu géopolitique central est le suivant : la nouvelle administration Trump va-t-elle s’éloigner des doctrines géopolitiques anglo-saxonnes dont l’objectif est l’encerclement de l’Eurasie et sa fragmentation, en redéfinissant la place des États-Unis dans un monde multipolaire ? Rien n’indique que la nouvelle administration va abandonner cette posture géopolitique, mais ce n’est pas exclu à plus long terme.

Donald Trump a déclaré vouloir reprendre le canal de Panama, s’approprier le Groenland et le Canada selon une nouvelle doctrine panaméricaine. Si ces annonces provocatrices ont pour objectif d’obtenir des concessions (des bases militaires permanentes et un accès exclusif aux ressources ?), elles n’en sont pas moins significatives de l’évolution de la vision du monde du président américain.

Selon l’angle géopolitique, on constate une continuité avec la poursuite de l’encerclement de l’Eurasie contre la Russie et la Chine. Pour compenser le reflux géopolitique dans le Rimland depuis le retrait d’Afghanistan et bientôt de l’Ukraine, Washington se renforcerait sur les fronts arctique (visées sur le Groenland et le Canada), indopacifique (l’alliance AUKUS) et européen. Le front européen en soutien de l’Ukraine contre la Russie serait par contre délégué aux Européens.  Les Européens, sous couvert d’une plus grande autonomie stratégique et de partage du fardeau, seraient enrôlés comme supplétifs de la manœuvre américaine contre la Chine et la Russie. Un rapprochement significatif entre Washington et Moscou est impossible car il ouvrirait la voie à un rapprochement germano-russe, considéré comme un défi à l’hégémonie américaine en Europe. Washington cherchera à imposer ses priorités géopolitiques même si des négociations peuvent contenir les rivalités de manière précaire et temporaire.

On observe parallèlement un recentrement sur les zones d’influences géohistoriques pour éviter une surextension, et une régionalisation du monde par grands ensembles géopolitiques. Avec la consolidation du monde anglo-saxon centré sur les Etats-Unis, la vision de Donald Trump est en adéquation avec l’évolution du monde caractérisée par la recomposition des territoires autour des puissances centrales et un processus de resserrement géopolitique et civilisationnel, comme

la recomposition du monde russe et le projet de Grande Eurasie,

la réunification chinoise (visées sur Taiwan) et les Routes de la Soie,

le projet pan turc,

le projet européen (resté limité jusqu’à présent au statut de sous-ensemble d’un Grand Occident piloté par Washington).

 C’est le retour explicite des conquêtes territoriales, des zones d’influence, des zones tampons, des frontières mouvantes qui s’ajustent entre grands ensembles géopolitiques. Ce sont les coalitions précaires et temporaires des États qui détermineront la configuration géopolitique mondiale. 

L’UE est incapable de penser le monde post-occidental et devient une périphérie, un théâtre de confrontation, puisque qu’elle n’est pas un pôle géopolitique. Le discours fallacieux des institutions euro-atlantistes évoquant une « menace russe existentielle » escamote les vrais enjeux. Existentielle pour qui ? Il n’y a pas de menace contre les intérêts vitaux de la France mais bien contre l’ordre euro-atlantiste dominé par Washington, qui ne vit que de sa confrontation avec la Russie et la Chine (désignation de l’ennemi pour mobiliser les supplétifs et éviter toute défection) et fait des Européens des alliés de plus en en plus vassalisés.

Une nouvelle architecture européenne de sécurité incluant la Russie est dans l’intérêt de la France

Selon le scénario idéal, la négociation entre Etats d’une nouvelle architecture géopolitique européenne incluant la Russie sur le modèle d’une Europe des nations souveraines et le principe de l’équilibre géopolitique aurait des bases plus solides, alternative à une Europe intégrée à un espace euro-atlantiste (OTAN-UE) excluant la Russie. Il s’agit en fin de compte, de redécouvrir les négociations classiques sur les équilibres européens qui ont inauguré les grands ordres spatiaux successifs – le traité de Westphalie (1648), le Congrès de Vienne (1814-1815), le traité de Moscou (1990), précaires et temporaires mais préférables à une escalade militaire croissante.

En conclusion, si la France comme nation d’équilibre veut retrouver une marge de manœuvre, une victoire de Moscou est dans son intérêt. Dans un tel scénario, le projet européen aurait plus de chance d’être réformé – les paradigmes géopolitiques de l’UE et de l’OTAN devenant obsolètes pour se rapprocher de la vision gaullienne d’une Europe des nations plus indépendantes des États-Unis. Un pivot vers la Russie redeviendrait une option afin de promouvoir une espace de stabilité et de prospérité eurasien et un rapprochement selon un axe France-Allemagne-Russie, coïncidant avec l’enveloppe de la civilisation européenne pour éviter un condominium américano-chinois

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