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Azmat Khan, correspondant de guerre lauréat du prix Pulitzer, affirme que le Pentagone continue de brouiller les pistes, de mentir et de manipuler la vérité concernant les morts civiles en temps de guerre

Martin Di Caro

Lorsque la guerre américano-israélienne contre l’Iran prendra finalement fin, on s’en souviendra pour son début sanglant.

Le jour même où des frappes aériennes ont tué le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, un missile américain a réduit en cendres une école primaire à Minab, tuant 123 enfants et des dizaines d’autres personnes. À environ 250 miles de là, des missiles américains se sont abattus sur un quartier résidentiel de Lamerd, tuant 21 civils, dont cinq enfants.

Ni la Maison Blanche ni le Pentagone n’ont publiquement reconnu leur responsabilité dans l’un ou l’autre de ces incidents, bien qu’une enquête interne ait apparemment conclu que Minab avait été touchée par un missile américain. Une mission d’enquête internationale indépendante a estimé qu’il existait « des motifs raisonnables de croire que les États-Unis ont commis un crime de guerre en lançant des attaques aveugles qui ont tué ou blessé des civils ou endommagé des biens civils ».

Les attaques erronées et les démentis officiels sont devenus la norme dans la « guerre mondiale contre le terrorisme », menée à l’aide d’« armes de précision » par du personnel militaire à distance s’appuyant souvent sur des renseignements erronés. En Iran, l’administration Trump a également mené des frappes aériennes ciblant des cibles « à double usage » et des frappes « double-tap », mettant encore davantage en danger les civils et détruisant les infrastructures civiles.

Bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels, l’Agence de presse des militants des droits de l’homme a déclaré en avril avoir recensé 1 701 victimes civiles dues à « des frappes aériennes et aux dégâts causés par les impacts sur des hôpitaux, des centres médicaux d’urgence, des écoles primaires, des universités, des usines de dessalement d’eau, des centrales électriques, des aéroports civils, des lieux de culte, des sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et d’innombrables zones résidentielles densément peuplées ».

Pour comprendre pourquoi des innocents continuent de mourir sous les bombes américaines, je me suis entretenu avec Azmat Khan, journaliste au *New York Times*, dont le travail, récompensé par le prix Pulitzer, a révélé des schémas mortels d’échecs ainsi qu’un système d’opacité et d’impunité dans les guerres aériennes menées par les États-Unis. Notre conversation a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté.

Martin Di Caro : Au plus fort des bombardements américains sur l’Iran, avez-vous constaté les mêmes problèmes que ceux que vous aviez mis au jour dans vos précédents travaux d’investigation ?

Azmat Khan : Oui, j’ai constaté les mêmes problèmes à maintes reprises. L’un des plus graves était l’identification erronée de civils. La distinction entre civils et combattants est censée être l’un des piliers du ciblage.

Dès le tout premier jour, les États-Unis ont frappé une école de filles en Iran. Les premiers rapports suggéraient que l’armée s’était appuyée sur des renseignements de mauvaise qualité ou obsolètes, qu’elle n’avait pas pris la peine d’examiner les sources ouvertes et qu’elle n’avait pas détecté la présence de civils. Ce sont là des éléments que j’ai observés à maintes reprises et dont l’armée n’avait pas conscience. Ainsi, par exemple, d’après leurs propres données, ils ont constaté que des erreurs d’identification se produisaient dans environ 4 % des cas de victimes civiles. Lorsque je les ai analysées, j’ai découvert que ces erreurs d’identification étaient à l’origine d’environ un tiers des victimes civiles.

Ce mois-ci encore, le 1er septembre, les États-Unis ont frappé un rassemblement de mariage alors que la cible visée se trouvait peut-être à proximité. J’ai vu cela se produire à maintes reprises, et c’était souvent le résultat d’un biais de confirmation, d’une prédisposition à croire que tout est une cible, même une action banale. Par exemple, quelqu’un qui ouvre un portail sera perçu comme une tactique de Daech.

Dans mes précédents reportages, j’ai constaté que les « ciblants » ne disposaient pas de suffisamment de vidéos de surveillance par drone, car ils travaillaient à un rythme effréné. La guerre en Iran a dépassé les campagnes de bombardements précédentes en termes de rythme, d’ampleur et d’intensité. Il est donc inévitable de rencontrer les mêmes problèmes inhérents au système de ciblage, mais à un rythme plus soutenu et avec une responsabilité bien moindre.

Di Caro : Qu’en est-il d’une dépendance excessive à l’IA ?

Khan : Utiliser l’IA pour toute forme de ciblage revient à exploiter un ensemble de données déjà entaché d’erreurs, même si un être humain procède à une vérification. Il en résulte un système d’impunité caractérisé par un manque de responsabilité. Et à moins d’être sur le terrain et d’enquêter soi-même sur les sites ciblés, à moins de consacrer les ressources, le temps et les efforts nécessaires pour comprendre ce qui a mal tourné et pourquoi, on ne détectera jamais ce genre d’erreurs. Et peut-on vraiment qualifier ces incidents d’« erreurs » lorsqu’ils se répètent sans cesse et restent sans suite ? Peuvent-ils constituer des crimes de guerre ? C’est la question qu’Oona Hathaway et moi-même soulevons dans un article de revue juridique intitulé « Les “erreurs” de la guerre ».

Di Caro : À propos de transparence et de responsabilité, que pensez-vous de la décision du secrétaire à la Défense Hegseth de supprimer le bureau de réduction des dommages causés aux civils du Pentagone ?

Khan : Bien sûr que cela aggrave le problème. Ce bureau contribuait à l’examen des évaluations des pertes civiles, en grande partie parce que le reste du Pentagone manquait cruellement de personnel. Ainsi, même après avoir été vidé de sa substance, le bureau continuait à apporter son aide dans ce domaine. Même avant la guerre contre l’Iran, lors des bombardements du Yémen en 2025, les États-Unis avaient cessé de publier les données de suivi des frappes qui sont normalement diffusées au public. Il y a donc moins de transparence, et moins de personnes qualifiées et formées à l’évaluation des dommages causés aux civils.

Di Caro : Parlons de l’utilisation de nouvelles armes. Par exemple, le jour même où les écolières de Minab ont été tuées, des missiles PrSM ont tué 21 civils à Lamerd, en Iran, selon un article que vous avez coécrit dans le New York Times. Cette arme n’avait jamais été utilisée au combat.

Le Pentagone affirme toujours ne pas prendre pour cible les civils. Mais un missile qui explose au-dessus de la cible et projette 1 800 billes de tungstène dans toutes les directions semble avoir été conçu pour tuer le plus grand nombre de personnes possible.

Khan : « Precision Strike Missile » (PrSM) est un nom ironique, car ce missile projette des billes de tungstène. Parfois, on donne aux armes des noms intentionnellement trompeurs, destinés à vous apporter certitude, clarté ou réconfort lorsque vous les utilisez.

Ce missile est une nouveauté sur le champ de bataille. Nous savons [ce qui s’est passé à Lamerd] car il existait par hasard des images de vidéosurveillance prises depuis le sommet d’un des bâtiments, montrant l’impact du missile, ce qui est rare. Quelle était la cible visée et qu’est-ce qui a mal tourné ? Nous n’avons pas les réponses à ces questions. Le Pentagone n’a pas rendu publique son enquête. En réalité, lorsque l’équipe d’enquêtes visuelles du Times l’a identifié comme un missile américain, l’armée a tenté de faire croire que l’Iran était responsable. Ce n’était pas vrai. C’était un mensonge délibéré. Et il n’y a aucune transparence concernant l’utilisation d’une arme non testée qui, selon mes sources, présente un taux d’échec élevé. L’armée américaine vient d’attribuer à Lockheed Martin un contrat de 1,2 milliard de dollars qui comprend davantage de missiles de frappe de précision.

Di Caro : Le Pentagone a admis avoir pris pour cible des infrastructures civiles en Iran, mais sous le prétexte de la « double utilisation », ce qui signifie que ces installations pourraient également avoir une fonction militaire.

Khan : En vertu du droit de la guerre et de la protection des civils, les biens civils tels que les hôpitaux ou les infrastructures essentielles sont hors de portée. Le concept de ciblage à double usage est apparu pendant la guerre du Golfe. Il a été inventé par les États-Unis et propagé par Israël. Ces deux pays ont considérablement perfectionné le ciblage à double usage, et dans un environnement urbain densément peuplé, la doctrine du double usage peut être appliquée à presque tout, car on sait que des acteurs non étatiques s’infiltrent au sein des populations civiles. Il s’agit là d’une véritable crise.

Si cette doctrine était appliquée contre les États-Unis de la même manière que ces derniers l’appliquent dans le monde, une tour abritant des entreprises travaillant pour le gouvernement américain pourrait être prise pour cible — non pas avec toutes les personnes qui s’y trouvent, mais la structure elle-même. Des questions se posent donc quant aux preuves utilisées pour démontrer qu’une cible est utilisée par l’armée ennemie. Dans quelle mesure l’ennemi doit-il l’utiliser, au juste ?

Di Caro : Cela ressemble à un prétexte pour détruire autant d’infrastructures civiles que possible.

Khan : Eh bien, le président des États-Unis a déclaré ouvertement que l’intention était de détruire l’Iran, ce qui ne répond même pas aux prétendues exigences de la doctrine du double usage.

Di Caro : Une enquête menée par le magazine New Lines a révélé que les États-Unis avaient également mené des « frappes en double coup » en Iran. Celles-ci semblaient elles aussi destinées à nuire aux civils.

Khan : Les frappes « double-tap » se produisent souvent lorsque des secouristes tentent de rejoindre les blessés suite à une première frappe aérienne. J’en ai été témoin dans toutes les guerres sur lesquelles j’ai enquêté. On entend généralement deux justifications principales à leur sujet. [L’armée] ne considérait pas les personnes qui couraient vers le site du bombardement comme des secouristes. Il s’agissait de militants venant porter secours à leurs frères d’armes.

[L’autre justification est] que l’armée affirme que la cible était masquée — qu’il y avait un nuage de fumée — et qu’elle a donc frappé deux fois car la cible ne semblait pas avoir été endommagée lors du premier tir. Elle ne pouvait pas voir les secouristes ni les proches se précipitant sur les lieux.

Il existe de très nombreux cas où [les forces d’intervention] ont classé comme combattants des personnes qui tentaient de se rendre sur les lieux pour secourir d’autres personnes. Si le Pentagone a déjà mal identifié la cible, les militaires ne vont pas soudainement se rendre compte que ces personnes sont des habitants du quartier. On en est arrivé au point où les habitants disaient aux autres de ne pas essayer de secourir les blessés. Je connais un jeune homme qui voulait rejoindre son père et qui en a été empêché. Il a regardé son père mourir brûlé vif, car lui aussi aurait été tué.

Di Caro : Où cela s’est-il passé ?

Khan : À Mossoul, en Irak. Il y a eu de nombreux cas où l’affirmation officielle selon laquelle quelqu’un était membre de Daech ou appartenait au Hamas m’a semblé tout à fait fallacieuse après avoir visionné les images de vidéosurveillance. J’ai vu des vidéos de frappes « double tap » à Gaza, par exemple, où l’on peut clairement voir un enfant blessé, des gens venant lui porter secours, puis une nouvelle frappe aérienne.

Di Caro : Comme vous l’avez rapporté, l’un des prétendus avantages de recourir à ces soi-disant frappes aériennes de précision est que les États-Unis peuvent éliminer leurs ennemis sans déployer de troupes au sol. Mais la promesse de mener des guerres « propres » et « aseptisées » n’était qu’un mensonge, n’est-ce pas ? Ce n’est ni propre ni aseptisé pour les personnes qui subissent les frappes aériennes américaines.

Khan : C’est une bonne chose que moins de soldats américains meurent, mais les États-Unis ont répercuté les coûts – les coûts humains de leurs guerres – soit sur les forces partenaires au sol, soit sur la population locale. Certains aux États-Unis, en particulier les décideurs politiques, pourraient considérer cela comme pratique, car les coûts politiques de la guerre ont diminué.

D’un point de vue historique, les décès de soldats américains constituent l’un des moteurs des mouvements anti-guerre et de la demande de responsabilité… Mais je dirais que les choses évoluent, en particulier parmi les jeunes générations aux États-Unis. Les jeunes qui voient des civils étrangers tués, mutilés, assassinés, massacrés, et des enfants amputés à des taux parmi les plus élevés au monde [à Gaza] — ils ne les considèrent pas simplement comme des « autres » étrangers. Ils les considèrent comme des êtres humains, tout comme vous et moi. C’est différent, et cela constitue une contrainte politique. Cela s’est traduit par une mobilisation, un activisme et un large mécontentement au sein de l’opinion publique américaine, non seulement à l’égard des guerres menées par les États-Unis, mais aussi à l’égard des pays auxquels les États-Unis vendent des armes et permettent ainsi de mener ces guerres. Le coût pour les civils étrangers n’est pas quelque chose que l’on peut cacher.

Martin Di Caro est un journaliste indépendant basé à Washington, D.C., et l’animateur du podcast « History As It Happens ».

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