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La géographie, l’héritage révolutionnaire du Yémen, les divisions internes en Arabie saoudite et la légitimité islamique contestée de ce pays constituent les atouts majeurs du Yémen
Alastair Crooke
Ansar Allah (les Houthis) bénéficie de nombreux avantages, peut-être méconnus, dans son conflit contre le « riche » royaume saoudien occidentalisé. Il s’agit d’une guerre qui a récemment repris de plus belle après la rupture par l’Arabie saoudite, en septembre, de la trêve de 2022, lorsqu’elle a bombardé l’aéroport international de Sanaa en juillet 2026 pour empêcher un avion civil iranien d’atterrir.
L’Arabie saoudite affirme que Trump a explicitement approuvé la frappe contre l’aéroport — ouvrant ainsi la voie à la suspension de la trêve par Ansar Allah et à la reprise des hostilités.
Ansar Allah a répondu à cette violation de la trêve par une « offensive éclair » de 18 heures qui lui a permis de s’emparer de la côte ouest du Yémen (environ 5 400 km² conquis en 11 jours), des ports clés et des principales îles stratégiques de la mer Rouge. Leurs actions et leur stratégie étaient bien planifiées et reposaient sur une profonde compréhension et une grande expérience de la géographie et de la composition sociale uniques de la péninsule.
Un rapide coup d’œil à la carte montre que l’Arabie saoudite et le Yémen sont situés dans une « boîte » — dont le centre est désertique, avec des flancs formés de crêtes montagneuses escarpées descendant vers la mer Rouge. Ansar Allah contrôle désormais les hautes terres surplombant les voies d’accès à la mer Rouge et s’est également emparé des îles clés de la mer Rouge qui contrôlent l’accès au détroit de Bab al-Mandab.
À certains égards, cette géographie rappelle le relief rocheux et escarpé de l’Iran qui encadre le détroit d’Ormuz.
Cette réalité géographique laisse penser que la puissance aérienne saoudienne ne parviendra pas à déloger les membres agiles des tribus montagnardes de leur bastion. Ansar Allah, en tout état de cause, mène une lutte asymétrique. Ayant été bombardés sans relâche pendant plus d’une décennie, ses combattants se battent en tant qu’« hommes libres » ; ils « virevoltent » d’un endroit à l’autre, et leurs infrastructures militaires sont enfouies (à l’instar de ce qui se fait en Iran). Ils contrôlent désormais le détroit de Bab al-Mandab grâce à leur artillerie, réservant ainsi leurs drones et missiles les plus sophistiqués à d’autres fins.
En bref, la puissance aérienne saoudienne ou occidentale ne servira pas à grand-chose. Il n’y a pas de cibles évidentes ; les combattants d’Ansar Allah sont comme des mirages se déplaçant çà et là. Les forces alignées sur l’Arabie saoudite dans le sud sont plutôt des coalitions composées de différentes tribus du sud et de mercenaires ; on y trouve également des vestiges de mercenaires pro-Émirats arabes unis avec lesquels les forces pro-saoudiennes s’affrontent de diverses manières.
L’offensive saoudienne initiale contre Ansar Allah s’est soldée par une débâcle ; en l’absence de commandement central, de plan et avec une logistique mal préparée, l’assaut s’est effondré. Les combats semblent désormais s’étendre aux provinces de Jizan et de Najran — qui font actuellement partie de l’Arabie saoudite. Ce sont deux des trois provinces yéménites riches et fertiles saisies par l’Arabie saoudite dans les années 1930. Il ne fait aucun doute que le Yémen souhaite les récupérer.
Que peuvent donc faire Israël et les États-Unis pour soutenir leur allié clé ? Eh bien, Israël semble vante la Corne de l’Afrique comme une base à partir de laquelle lancer un assaut amphibie à travers la mer Rouge afin de s’emparer de la périphérie de la « zone Ansar Allah » bordant la mer Rouge. Une telle idée ressemble toutefois tellement à l’assaut amphibie raté de Gallipoli, lors de la Première Guerre mondiale, à travers le détroit des Dardanelles — qui avait coûté la vie à plus de 44 000 soldats des forces alliées — qu’il n’est pas difficile d’imaginer les frissons qui parcourent la colonne vertébrale des responsables du Pentagone.
Il convient de noter que Trump et d’autres « alliés » ont refusé de venir au secours de MbS[Mohammed ben Salmane] — une mise au ban et un rejet qui ne passeront pas inaperçus auprès des clans et des tribus saoudiens, qui en veulent toujours au roi Salmane d’avoir manipulé la succession royale en 2017, contrairement à la tradition, pour nommer MbS, son fils préféré, prince héritier (plutôt que le frère suivant dans l’ordre de succession). On n’oubliera pas non plus la rafle menée par MbS en novembre 2017 contre près de 400 princes, oligarques et ministres à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad ; pas plus qu’on ne pardonnera l’accaparement des ressources pétrolières et, comme le souligne la professeure Madawi Al-Rasheed, l’asservissement des tribus saoudiennes pour instaurer le règne d’une seule famille.
Le deuxième facteur — outre la géographie — à prendre en compte réside dans les racines d’Ansar Allah, ancrées dans une croyance révolutionnaire historique, ainsi que dans la longue histoire conflictuelle de la péninsule.
José Alberto Nino explique que « derrière les avancées géopolitiques surprenantes d’Ansar Allah se cache une ancienne tradition religieuse. Le zaydisme est l’une des trois branches majeures survivantes de l’islam chiite, aux côtés du duodécimisme et de l’ismailisme » —
« Le duodécimisme — la branche dominante, qui regroupe la majorité des musulmans chiites à travers le monde et qui est la religion d’État de l’Iran — soutient que la légitimité spirituelle s’est transmise à travers une lignée de douze imams… L’ismailisme, parfois appelé chiisme des Sept, s’est séparé de la lignée duodécimiste sur la question de savoir quel fils du sixième imam était le successeur légitime ; sa branche la plus importante encore existante aujourd’hui suit l’Aga Khan en tant qu’imam vivant ».
« Le zaydisme tire son nom de Zayd ibn Ali, un arrière-arrière-petit-fils du prophète Mahomet… Alors que les duodécimains croient que l’imam doit être désigné par Dieu et que les ismaéliens suivent un imam vivant héréditaire, les zaydites soutiennent que tout descendant érudit d’Ali peut prendre la tête d’un mouvement en se soulevant par les armes contre la tyrannie ».
« Les Houthis restent un mouvement aux racines zaydites, mais ils ont constitué une coalition plus large dépassant les clivages sectaires… [en recrutant] des sunnites chafiites et en plaçant des responsables politiques sunnites du sud à des postes civils de premier plan, tout en s’adressant aux communautés sunnites par le biais de messages prônant la souveraineté, la lutte contre la corruption, l’opposition à l’ingérence et la solidarité avec la cause palestinienne. »
« La révolution [iranienne] de 1979 a offert aux partisans du renouveau zaïdite l’exemple d’un soulèvement islamique réussi contre la monarchie et la puissance occidentale. [Leur chef], Hussein, admirait la résistance de l’ayatollah Khomeini, a adopté certains éléments de l’art de gouverner iranien, [mais] s’est tourné vers le Hezbollah comme modèle organisationnel ».
Pourtant, Ansar Allah n’est pas un mandataire de l’Iran, insiste Nino.
Sa défiance persistante envers Israël, dit-il, ne provient pas seulement du Hezbollah ni de l’Iran, mais trouve son ancrage dans le fait que son premier imam « a lui-même pris les armes contre la tyrannie » lorsqu’il s’est rebellé contre le califat des Omeyyades en 740 de notre ère et a été martyrisé.
L’antipathie envers les Juifs parmi les Houthis est apparue à l’origine, écrit Nino, « après le mouvement sabbatéen de 1666, un engouement messianique de masse » [impliquant un grand nombre de Juifs à travers le monde et centré sur Sabbataï Zevi en tant que Messie conduisant les Juifs vers une rédemption imminente] qui a déferlé sur le Yémen.
Le mysticisme sabbataïste était très controversé partout, de l’Europe à l’Asie, et des milliers de Juifs furent excommuniés par leurs autorités rabbiniques pour leurs pratiques sabbataïstes. Sabbataï Zevi et les pratiques adoptées par son mouvement outragèrent à tel point le calife ottoman, Mehmed IV, qu’il ordonna à Zevi de se convertir à l’islam ou d’accepter d’être mis à mort. Zevi choisit de se convertir à l’islam en 1666. La plupart de ses nombreux disciples se convertirent ostensiblement à l’islam eux aussi, suivant l’exemple de Zevi, mais restèrent secrètement « sabbataïstes ». D’où le mouvement des Dönmeh, caractérisé par la dissimulation d’une allégeance secrète, en Turquie et au-delà.
Au Yémen, l’imam houthi, après avoir consulté des érudits zaydites, rendit une décision qui, à l’instar du calife, exigeait également la conversion des Juifs — un ultimatum que la plupart des Juifs yéménites refusèrent. L’épisode se conclut par la démolition des synagogues à travers tout le Yémen en 1679 et l’expulsion de l’ensemble de la population juive du Yémen (bien que les Juifs soient revenus après environ un an d’absence, beaucoup constatèrent que leurs anciennes propriétés avaient été confisquées).
Nul doute que le calife ottoman pensait que l’affaire des sabbataïstes avait été réglée en 1666 — mais il y eut un rebondissement qui contribua finalement au démantèlement du califat. La manière dont le califat fut démantelé jeta une ombre sur le ralliement d’Ibn Saoud à Abd al-Wahhab et sur le fanatisme de ce dernier — une alliance considérée comme profondément contraire à l’islam sunnite dans son ensemble.
Pendant des siècles, les Dönmeh avaient mené une double vie — pratiquant une identité de « secret de polichinelle » où leurs véritables allégeances religieuses étaient dissimulées. Lorsque les Jeunes Turcs commencèrent à prôner un État laïc à l’occidentale, les Dönmeh se firent les ardents défenseurs de cette cause. Une Turquie laïque et nationaliste signifiait qu’ils ne seraient plus régis par les codes juridiques religieux stricts (le système des millet) de l’Empire ottoman. Ils pouvaient enfin sortir de l’ombre en tant que citoyens turcs laïques à part entière.
Les historiens traditionnels reconnaissent que la communauté des Dönmeh a joué un rôle fondamental au sein du Comité de l’Union et du Progrès (CUP) et dans l’effondrement subséquent de l’Empire ottoman.
Du point de vue des fidèles à l’Empire ottoman, celui-ci avait été renversé par deux forces non orthodoxes et perturbatrices : d’une part, les réformateurs sécularisateurs internes à l’Ouest (souvent des Dönmeh) et, d’autre part, les fanatiques religieux radicaux à l’Est (les wahhabites). Dans le désert reculé de l’Arabie centrale (le Najd), l’alliance entre Muhammad ibn Abd al-Wahhab et la maison des Saoud était perçue comme une guerre directe contre l’autorité religieuse ottomane et contre son hégémonie territoriale.
Le point de basculement survint avec les raids wahhabites dévastateurs sur Karbala (1802), La Mecque et Médine (1803-1805), qui choquèrent le monde musulman et contraignirent le sultan ottoman à prendre des mesures drastiques.
Un rapport des services de renseignement irakiens de 2002, largement médiatisé et découvert après la chute de Bagdad (ainsi que des ouvrages antérieurs d’auteurs ottomans tels qu’Ayyub Sabri Pacha), affirmait que Muhammad ibn Abd al-Wahhab (le fondateur du wahhabisme) et Muhammad bin Saoud étaient des descendants des Dönmeh.
Bien qu’il n’existe aucune preuve littérale d’un tel lien, un certain nombre d’observateurs ont relevé de puissantes « résonances » structurelles et fonctionnelles dans la manière dont ces trois mouvements — le sabbatéisme, le wahhabisme et le sionisme messianique — opéraient au sein de leurs religions respectives : tous trois représentaient des ruptures radicales avec l’orthodoxie traditionnelle. Le wahhabisme a rejeté des siècles de tradition savante islamique au profit d’un littéralisme rigide ;le sabbatéisme a rompu totalement avec la loi rabbinique, et le sionisme messianique a bouleversé l’enseignement juif orthodoxe traditionnel (l’attente du Messie).
Pendant des décennies, l’Arabie saoudite a farouchement protégé son histoire, ancrant sa légitimité directement dans le mandat divin de l’alliance de 1744 avec Ibn Abd al-Wahhab. Ces dernières années, cependant, l’Arabie saoudite s’est engagée dans une dissociation délibérée du wahhabisme sous l’égide du « roi fils », Mohammed ben Salmane. L’État a réécrit son histoire officielle pour mettre l’accent sur l’identité nationale et tribale à partir de 1727, minimisant ainsi le rôle d’Ibn Wahhab.
Alors que la Turquie — en tant que principal État successeur de l’Empire ottoman — conserve une mémoire culturelle profonde des guerres ottomano-wahhabites, de nombreuses autorités religieuses turques considèrent le wahhabisme comme un mouvement hautement destructeur et non islamique, menaçant l’intégrité spirituelle de l’islam. De même, les chiites, qu’ils soient iraniens ou yéménites, considèrent le sac de Karbala, mené par Saoud ben Abd al-Aziz (le « fils du roi »), comme une attaque existentielle contre leur identité spirituelle. Entre 2 000 et 5 000 chiites furent tués et le sanctuaire d’Ibn Houssein fut pillé.
Cet événement a horrifié tant les musulmans chiites que sunnites de toute la région. En guise de vengeance, un assassin chiite s’est rendu d’Irak à Diriyah, la capitale saoudienne, fin 1803, et a poignardé à mort le souverain saoudien, Abd-al Aziz. Finalement, une force ottomano-égyptienne a assiégé la capitale saoudienne, Diriyah. Après un siège brutal de plusieurs mois, la ville s’est rendue.
Cette histoire illustre la vulnérabilité structurelle de la légitimité islamique des Al-Saoud dans leur guerre contre Ansar Allah — une réalité en totale contradiction avec la perception occidentale de l’Arabie saoudite comme un État « réformiste » et un pôle de crédibilité islamique.