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Ibrahim Al-Amine

Depuis le début de l’offensive de grande envergure contre le Liban il y a deux ans, les États-Unis jouent un rôle central dans la gestion de son déroulement, sans dévier de leur position de soutien à Israël. Et Washington continue, aujourd’hui encore, de parier sur la possibilité de réaliser ce qu’elle considère comme la délivrance du Liban de la résistance, du Hezbollah et de l’influence iranienne. Au cours des deux dernières années, l’influence des alliés des États-Unis au sein du pouvoir libanais s’est renforcée : ils ont désormais un président de la République et un chef du gouvernement, ainsi que des partisans dans les principaux ministères et administrations politiques, financières, des services publics, militaires et de sécurité. Quant à son partenaire saoudien, il ne se soucie que d’une influence qui ne profite ni à l’Arabie saoudite ni au Liban, mais qui fournit une couverture arabe au projet américain et israélien dans ce pays.

Sous les mandats de Joe Biden et de Donald Trump, plusieurs tentatives ont été menées pour réguler le conflit entre le Liban et l’entité sioniste, donnant lieu à des ententes, des documents de travail et des accords, mais toutes ont échoué, car les objectifs d’Israël n’ont pas été atteints ; ceux-ci s’articulent autour d’un objectif fondamental : se débarrasser de la résistance.

Au cours des deux dernières années, l’administration américaine a été le théâtre de nombreux débats sur la manière d’aborder la question libanaise, dans un contexte marqué par l’apparition de nouveaux facteurs, au premier rang desquels figure le bouleversement majeur survenu en Syrie après la chute du régime de l’ancien président Bachar al-Assad et le passage du nouveau pouvoir dans le giron américain. De même, l’évolution de la guerre contre l’Iran s’est imposée comme un facteur déterminant dans l’approche de la question libanaise, puisque tous les ennemis de la résistance misent sur la chute du régime iranien, ce qui conduit directement à l’élimination du Hezbollah et de la résistance au Liban.

Mais le changement le plus marquant dans la conduite de l’administration américaine est lié au mode de fonctionnement de Trump, qui se méfie fortement des structures institutionnelles traditionnelles dans la prise de décisions stratégiques et préfère s’appuyer sur une équipe d’amis qu’il a transformés en conseillers et en responsables des dossiers sensibles, au détriment du rôle des institutions traditionnelles de l’État.

Et malgré la grande influence dont jouit le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, les visiteurs de la capitale américaine ne parlent pas du ministère des Affaires étrangères, mais du ministre lui-même. Quant aux milieux militaires, on y exprime les choses plus ouvertement : personne ne peut aller à l’encontre des orientations de Trump et de son équipe. Les données indiquent que des milliers d’officiers et de cadres de la sécurité et de l’armée figurent sur les listes de départs à la retraite obligatoires ou volontaires, après avoir été écartés de leurs postes à la demande de Trump. Quant au Conseil de sécurité nationale, qui a toujours joué un rôle central dans l’élaboration des stratégies et des décisions sensibles, il a été mis au pas et transformé en une composante de l’équipe de travail entourant le président.

Cependant, les divergences entre les membres de l’administration américaine quant à l’approche des dossiers sensibles dans la région conduisent souvent à l’émergence d’opinions et de points de vue qui semblent relativement éloignés du contexte politique. Depuis le début de la guerre contre l’Iran, puis l’entrée du Liban dans un affrontement direct avec Israël, des opinions ont émergé qui ont tiré parti de l’échec des projets militaires pour proposer des alternatives permettant de traiter les dossiers en suspens, dont celui du Liban. Les divergences entre l’administration américaine et le gouvernement de Benjamin Netanyahou sur un certain nombre de dossiers régionaux ont conduit à la montée en puissance, au sein de l’administration américaine, de voix appelant à adopter une approche différente vis-à-vis du Hezbollah au Liban.

À l’issue de délibérations qui se sont étalées sur plusieurs mois, le Conseil national de sécurité américain a rédigé un document de travail consacré au Liban, qui a été examiné par plusieurs responsables américains ayant déjà travaillé sur le dossier libanais. Ce document s’appuyait sur des informations qui ne sont pas officiellement divulguées par les responsables américains. Mais la conclusion à laquelle il aboutissait consistait en un programme d’action s’étalant sur plusieurs années, dont les dispositions et les objectifs s’articulent autour d’une seule question : comment se débarrasser du Hezbollah ?

« Al-Akhbar » a obtenu une copie de ce document classé « confidentiel », dont la diffusion sous quelque forme que ce soit est interdite parmi les responsables politiques et les diplomates, et qui a été rédigé sous forme de proposition soumise à Trump pour discussion et approbation. Le journal le publie tel quel, en trois parties. Voici une traduction non officielle de la première partie :

40 milliards de dollars pour construire un État offrant des services et une protection afin d’éloigner les chiites du Hezbollah

Diagnostic et raisons justifiant cette démarche

Le Liban se trouve à un carrefour stratégique dans le cadre des efforts, trop longtemps négligés, visant à « neutraliser » le Hezbollah. Le pays est confronté à quatre voies possibles, dont les résultats dépendent de la stratégie qu’il adoptera et du niveau de soutien international dont il bénéficiera. Trois de ces voies échappent au contrôle du Liban, sont vouées à l’échec ou pourraient avoir des conséquences catastrophiques. Quant à la quatrième voie, que nous appelons le « pacte de reconstruction de l’État », elle est la seule capable d’opérer un changement radical des règles du jeu.

On ne peut exiger du Hezbollah qu’il se désarme pour s’intégrer dans un État défaillant, mais le Liban ne peut pas non plus attendre la mise en place d’un État idéal avant d’entamer le processus de désarmement. Il faut construire ces deux voies en parallèle : la reconstruction d’un État crédible crée le climat dans lequel le désarmement devient politiquement réalisable, tandis que la restriction progressive du projet armé contribue à réduire l’espace de résistance dont il dispose. Nous ne pensons pas que l’État doive être achevé avant le début du désarmement, mais il doit être suffisamment crédible pour que le désarmement ne soit pas perçu comme un saut dans le vide.

Depuis plus de 40 ans, l’Iran et le Hezbollah ont investi dans un système intégré englobant la protection, la protection sociale, l’identité, la dignité, le martyre, la peur, les services sociaux et les opportunités d’emploi, tout en ancrant un discours selon lequel l’État libanais est corrompu, absent et incapable de protéger la communauté chiite. Ce système ne peut être démantelé par des discours, des conférences de donateurs, des sanctions ou des appels abstraits à la souveraineté.

Il s’agit ici de provoquer un choc psychologique et politique suffisamment important pour créer une nouvelle réalité : un cadre sécuritaire crédible avec Israël, le lancement d’un vaste programme de reconstruction du Sud et des zones sinistrées, le rétablissement de l’autorité de l’État, une voie de réforme fiable garantissant les droits des déposants et renforçant la solvabilité nationale, ainsi que l’adoption d’une gouvernance numérique obligatoire qui contourne les mécanismes de corruption. Cette offre doit être claire, ambitieuse et concrète aux yeux de la population, au point de pousser le système du Hezbollah à se poser une nouvelle question : la « résistance permanente » protège-t-elle toujours la communauté, ou est-elle désormais un obstacle à la reconstruction, à la sécurité, à la dignité et au retour de l’État libanais ?

Le 16 avril 2026, le président Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu entre Israël et le Liban, et a déclaré qu’il inviterait le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à se rendre à la Maison Blanche, afin de mener « les premières discussions constructives entre Israël et le Liban depuis 1983 ». Le 23 avril, le cessez-le-feu a été prolongé, et Trump a déclaré que les deux dirigeants se rendraient à Washington « dans un avenir proche ». Le 30 avril, l’ambassade américaine à Beyrouth a appelé à la tenue de cette rencontre, subordonnant le soutien américain au Liban à sa tenue. Les 14 et 15 mai, les pourparlers israélo-libanais, menés sous médiation américaine, ont débuté à Washington ; le porte-parole du ministère des Affaires étrangères les a qualifiés de « positifs et fructueux » et a annoncé une nouvelle prolongation du cessez-le-feu de 45 jours.

L’option militaire est la pire, car elle conduit à la destruction du Liban, sans aucune garantie qu’elle permette d’éliminer le Hezbollah, de démanteler son système ou d’éloigner les chiites de celui-ci… Quant à l’option diplomatique, elle nécessite l’implication de l’Iran dans l’accord.

Concrètement, il n’est plus question d’une hypothèse théorique, mais d’un canal diplomatique actif. C’est pourquoi notre projet de reconstruction de l’État constitue le fondement essentiel sur lequel doit reposer ce canal. Toute réunion organisée sans s’appuyer sur ce fondement restera, en fin de compte, une simple occasion de prendre des photos. En revanche, si le contenu de notre document sert de base à des réunions entre les deux parties, le parcours du Liban connaîtra un changement majeur.
Notre proposition ne repose pas sur une intervention rapide ni sur l’organisation d’une conférence des donateurs ponctuelle, mais sur un engagement national doté d’une structure de mise en œuvre claire, s’étendant sur plusieurs années, avec une vision de sa mise en œuvre dans le cadre d’un plan d’action intensif d’une durée comprise entre deux et cinq ans.

Conçue pour créer un effet de choc, cette proposition repose sur un récit cohérent : un processus durable, visible et vérifiable, suffisamment ambitieux pour rendre obsolète le discours sur l’échec de l’État que le projet armé a entretenu pendant quarante ans. Cela passe par la construction d’une nouvelle réalité, celle-là même que le Hezbollah prétend impossible.
Il a fallu quatre décennies à l’Iran pour mettre en place un système complet de dépendance. La proposition actuelle ne parviendra pas à neutraliser ce système du jour au lendemain, mais elle créera une réalité concurrente qui conduira progressivement à l’érosion de la domination du système du Hezbollah, couche après couche, communauté après communauté, service après service, jusqu’à ce que l’affirmation du projet armé selon laquelle il serait le seul protecteur devienne indéfendable.

Comment l’Iran a-t-il procédé ?

Il convient de mesurer l’ampleur de la proposition par rapport à celle du système en place, dans la mesure où l’objectif est de le remplacer. Il faut donc examiner l’ampleur de l’investissement iranien dans le Hezbollah depuis 1982, que l’on peut qualifier de l’un des investissements les plus importants et les plus durables qu’un État ait jamais consentis à son mandataire dans l’histoire moderne. On peut se référer, dans ce contexte, au tableau (1).

Ces dépenses n’incluent pas la valeur des armes (notamment un arsenal considérable de roquettes et de missiles, dont le nombre était estimé, selon des sources ouvertes, avant la guerre de 2024 à plusieurs dizaines ou centaines de milliers, et qui a désormais considérablement diminué), ni le coût des infrastructures, des centres d’entraînement et d’opérations, ni le soutien en matière de renseignement, ni la valeur économique indirecte des flux de revenus du Hezbollah (estimés à environ 300 millions de dollars par an provenant du trafic de drogue, du captagon, de la contrefaçon et du blanchiment d’argent), Le Hezbollah emploie en effet environ 40 000 salariés à temps plein, avec des salaires pouvant atteindre 2 200 dollars par mois, soit environ huit fois le salaire d’un soldat de l’armée libanaise (275 dollars par mois), selon les déclarations publiques de l’envoyé spécial américain Tom Barrack. L’institution « Al-Qard Al-Hasan », qui est de facto l’institution bancaire du Hezbollah, dessert environ 300 000 clients.

Par conséquent, le programme de reconstruction de l’État doit être de grande envergure et très concret, et apporter des avantages clairs et visibles à la communauté chiite, au point que le Hezbollah se retrouve confronté à un coût politique bien plus élevé s’il refuse d’y participer. Le montant des dépenses proposées dans le cadre de ce programme est estimé à environ 40 milliards de dollars, dans le but de dépasser le volume des investissements iraniens dans le Hezbollah sur quatre décennies. Il ne s’agit pas simplement de surpasser ces investissements en termes de valeur financière, mais de mettre en place un programme visible et vérifiable, qui touche directement la communauté ciblée, laquelle dépend actuellement du système du Hezbollah.
Pourquoi les États-Unis devraient-ils s’intéresser à ce programme ?

Il est logique qu’un décideur politique américain de haut niveau – qui ne dispose que d’un temps et d’une énergie limités – se pose une seule question : les États-Unis doivent-ils investir un capital politique et des ressources financières dans ce projet ?

La réponse se décline en cinq points :

Premièrement : un coût inférieur à celui des programmes alternatifs : une guerre d’une durée indéterminée entre les États-Unis et l’Iran pourrait coûter des centaines de milliards, voire des milliers de milliards de dollars, sans garantie de résultat. En revanche, le « programme Liban » s’élève à 40 milliards de dollars, dépensés par tranches sur une période de cinq ans et répartis entre plusieurs bailleurs de fonds. Cela ne représente qu’une infime partie des dépenses de défense américaines sur une seule année, pour une possibilité d’obtenir un résultat concret.

Deuxièmement : une réalisation à la portée du président : malgré toutes ses faiblesses, le Liban n’est pas un État théocratique dirigé par des mollahs idéologistes déterminés à anéantir Israël et les États-Unis. De même, le cadre de paix, le programme de reconstruction et l’affaiblissement de l’investissement iranien le plus fructueux au Liban sont autant d’éléments qui peuvent être structurés et présentés comme des réalisations au cours d’un seul mandat présidentiel. Il s’agit d’un processus de reconstruction de l’État, et non de destruction de celui-ci.

Troisièmement : une politique à l’égard de l’Iran, et pas seulement du Liban : le programme vise la structure régionale de l’Iran là où elle est la plus solide et la plus coûteuse, non pas par des bombes, mais par la construction d’un État efficace. Si le système des mandataires iraniens le plus sophistiqué venait à se fissurer en cas de supériorité de l’État libanais sur celui-ci, ce succès constituerait un modèle reproductible et susceptible d’avoir un impact ailleurs. Les réformateurs irakiens y trouveront un modèle, tandis que le peuple iranien y verra la perte stratégique d’un investissement de plusieurs milliards de dollars ; le discours de l’« axe de la résistance » s’affaiblira de l’extérieur vers l’intérieur, selon la même dynamique qui a contribué à la chute de l’Union soviétique.

Quatrièmement : un rapport risque-bénéfice favorable : si le pacte réussit, ce sera la plus grande réussite au Moyen-Orient depuis Camp David. S’il réussit partiellement, chaque dollar dépensé pour la reconstruction représentera un gain durable. En revanche, s’il échoue malgré des efforts sérieux, le Liban aura au moins expérimenté la seule voie capable de changer la tendance actuelle. Les risques liés à l’inaction restent supérieurs à ceux d’une tentative mûrement réfléchie et bien structurée. La seule option irresponsable est de ne rien faire.

Estimation Sup /anEstimation Inf /anPériode
400 millions $400 millions $1983-1989
4 milliards $2.4 milliard $1991-2005
2 milliards $1.2 milliard $2006
1.2 milliard $800 millions $2006-2009
4.4 milliards $2.4 milliard $2010-2017
1.2 millirad $600 millions $2018-2020
2.4 millirads $1.5 milliard $2021-2023
2.4 milliards $1.6 milliard $2024-2025
800 millions $500 millions $2026

Le tableau n° 1 a été établi par les auteurs de la proposition en collaboration avec le ministère américain des Finances et les services chargés de recueillir des informations sur le financement du Hezbollah par l’Iran

Cinquièmement : saisir l’opportunité qui se présente aujourd’hui : le simple fait que le président américain s’intéresse à une question est un événement rare dans les affaires internationales. Le président Trump a inscrit le Liban à son ordre du jour et s’y investit personnellement. Si le Liban hésite, ou si Washington passe à un autre dossier, cette fenêtre d’opportunité pourrait se refermer pour toute une génération. Par conséquent, le coût de l’inaction ne réside pas dans le fait de rester dans une phase de stagnation et d’immobilisme, mais dans celui de l’insignifiance.


Quelles sont les options du Hezbollah ?

Première option : la chute du régime iranien et celle du Hezbollah

Le scénario théorique le plus évident, mais aussi la stratégie libanaise la moins réalisable, postule que l’effondrement du régime iranien ou le recul dramatique de ses capacités priverait le Hezbollah de son arrière-pays stratégique, de son financement, de ses approvisionnements en armes, de sa référence idéologique et de son rôle régional. Mais la réalité est plus complexe : le Hezbollah ne disparaîtra pas pour autant, car il s’est profondément enraciné au Liban à travers la politique, la sécurité, la protection sociale, la légitimité religieuse, l’influence municipale, la dépendance sociale et la dissuasion armée.
(Selon notre analyse, miser sur la chute du régime iranien ne constitue pas une stratégie, et le Liban ne peut pas se permettre d’attendre.)

Deuxièmement : négociations prolongées, désarmement et réintégration

Certains proposent la voie diplomatique traditionnelle, fondée sur des négociations progressives, un désarmement par étapes et la réintégration des combattants, assortis de garanties et de leur intégration au sein des institutions de l’État. Mais cette option risque fort d’échouer, à moins que l’Iran ne s’engage pleinement dans ce processus et ne fasse partie intégrante de l’accord, ou qu’un revirement ne se produise dans la position de la direction du Hezbollah, l’amenant à conclure que son approche actuelle n’est plus efficace ni viable. En effet, le Hezbollah ne considère pas ses armes comme un simple atout de négociation, mais comme l’expression de son identité, un outil de dissuasion, un moyen de préserver l’influence régionale de l’Iran et un élément de protection de la communauté chiite.
(Selon notre analyse, cette option est envisageable, mais fragile. Elle a peu de chances d’aboutir, surtout si l’on demande au Hezbollah de renoncer à son influence armée avant que l’État libanais ne devienne crédible, capable et doté d’un réseau de protection efficace.)

Troisièmement : l’option militaire

Certains pourraient évoquer l’option d’une intensification des opérations militaires israéliennes, conduisant à la destruction de vastes parties du sud du Liban et de la banlieue sud. Cela affaiblirait le Hezbollah, sans toutefois l’éliminer, tandis que le Liban subirait des destructions massives et un effondrement encore plus grave. Cette voie pourrait aboutir à maintenir le Hezbollah dans une situation similaire à celle du Hamas : une organisation affaiblie, décentralisée dans sa gestion, entourée de légendes, et difficile à éliminer complètement sur le plan politique.
(Notre analyse : il s’agit là de la pire option, car elle conduirait à la destruction du Liban sans aucune garantie d’atteindre l’objectif stratégique vis-à-vis du Hezbollah).

Quatrième option : un programme de reconstruction de l’État

C’est la seule option qui permette de dissocier le Hezbollah de son vaste écosystème. Plutôt que de s’attaquer au Hezbollah en tant qu’organisation, l’État libanais et ses partenaires internationaux doivent offrir ce que le Hezbollah ne peut égaler : la sécurité, la reconstruction, les indemnisations, la dignité de l’État, la reprise économique, des garanties internationales et un véritable avenir pour le Sud au sein de l’État libanais. (Selon notre analyse, c’est la seule voie qui permettra au président (Trump) d’annoncer une réussite : un cadre de paix, un programme de reconstruction, un mandataire iranien affaibli et un État transformé, autant d’objectifs réalisables au cours d’un seul mandat présidentiel américain, et pour un coût bien inférieur à celui d’une guerre permanente).


Le système du Hezbollah : les catégories, les lignes de fracture et l’objectif du programme

L’erreur stratégique réside dans une grande partie de la réflexion politique occidentale et libanaise sur la manière d’aborder le Hezbollah, qui consiste à le considérer comme un acteur unitaire dont la décision détermine l’acceptation ou le rejet du résultat, car cela confère à la direction du Hezbollah un droit de veto qu’elle n’a ni gagné ni mérité. L’objectif du « programme de reconstruction de l’État » n’est pas le Hezbollah, mais le démantèlement de la dépendance de la population à son égard, en proposant une alternative crédible incarnée par l’État, et cela doit se faire selon une stratégie visant une couche sociale après l’autre.

Première catégories : les communautés épuisées et déplacées

Les familles du Sud-Liban, dont les villages ont été détruits par le Hezbollah, sont liées à ce mouvement, mais ce lien est avant tout de nature fonctionnelle. Lorsque l’État parvient à assurer la reconstruction, la sécurité, le retour et les indemnisations, la dépendance de cette couche disparaît. C’est là l’objectif principal du programme.

Deuxième catégorie : la classe moyenne chiite pragmatique

Cette catégorie comprend les professionnels, les chefs d’entreprise et les enseignants qui n’ont aucun lien idéologique avec le Hezbollah et qui sont confrontés à des conditions de vie difficiles. Beaucoup d’entre eux ont perdu leurs dépôts, leurs entreprises et leurs opportunités. La mise en place d’une feuille de route fiable pour régler la situation des déposants, la relance de l’économie et l’adoption de la gouvernance numérique permettraient de ramener cette catégorie vers l’État.

La troisième catégorie : les acteurs locaux et les municipalités

Il s’agit d’acteurs pragmatiques qui s’accommodent de toute autorité capable de fournir des services. Lorsque l’État rendra ses services visibles, grâce à l’administration en ligne et à une reconstruction soumise à un contrôle rigoureux, les acteurs locaux réorienteront leur action.

Quatrième catégorie : les services sociaux et le réseau de la société civile

L’État ne doit pas s’employer à détruire les écoles, les dispensaires et les organisations caritatives ; il doit au contraire les intégrer, les organiser et les surpasser en termes de performance.

Cinquième catégorie : le bloc politique

Les acteurs politiques s’alignent sur la structure qui leur assure protection, influence et capacité à remporter des élections. Ce que nous proposons, c’est une réorientation structurelle par le biais d’incitations, et non par la persuasion.

Sixième catégorie : le noyau idéologique et militaire (les extrémistes)

Le noyau militaire et sécuritaire lié à l’étranger, dont l’identité est indissociable de la résistance armée, n’est pas une cible de persuasion, mais une cible à neutraliser. L’objectif n’est pas de convaincre en premier lieu la direction du Hezbollah, mais de rendre progressivement l’écosystème moins dépendant de celle-ci.

Cet écosystème se maintient grâce à un discours fondé sur l’échec de l’État et la protection confessionnelle. À chaque discours correspond un contre-discours équilibrant de la part de l’État, car l’abandon par l’État de son devoir doit être compensé par un retour concret de l’État dans le Sud en premier lieu, un retour direct et traçable numériquement. De même, l’alternative à la protection (assurée par le Hezbollah) passe par le déploiement de l’armée libanaise dotée de capacités réelles, dans un cadre sécuritaire assorti de garanties américaines. La menace israélienne doit être traitée par le biais d’un dispositif sécuritaire frontalier applicable, assorti de garanties de retrait. De même, la lutte contre le discours du complot occidental passe par un programme de reconstruction multi-donateurs, mené en toute transparence par l’État libanais, et qui place l’intérêt de la société au premier plan. Quant à la lutte contre la corruption, elle passe par une administration électronique obligatoire, de sorte que chaque dollar soit traçable, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un intermédiaire.

Le Hezbollah propose un discours de dignité à travers la résistance, et il faut comprendre que la société du Sud est une société fondatrice de l’État libanais restauré. L’objectif n’est donc pas de contester le discours du système en place, mais de le rendre obsolète et dépassé, ce qui passe par la construction d’une nouvelle réalité que le discours du Hezbollah prétend impossible.

Il faut comprendre que la communauté chiite a supporté le fardeau de l’échec de l’État plus longtemps que n’importe quelle autre partie. Le programme lui dit que l’État revient, d’abord pour la protéger, puis pour reconstruire ses régions, l’indemniser et l’intégrer. Il faut comprendre que les habitants du Sud ne constituent pas une société vaincue, mais bien une société fondatrice de l’État libanais restauré. C’est précisément ce que réalise concrètement ce programme, puisqu’il ne vise pas à détruire l’identité, mais à remplacer le discours du projet armé qui prétend être un acteur légitime de la « résistance » dans la politique et la société libanaises.

Al Akhbar