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Comment Zelensky, petit-fils d’un officier de l’Armée rouge qui a combattu les nazis, expliquerait-il à son grand-père pourquoi Bandera et Shukhevych sont célébrés comme des héros au sein de l’armée ukrainienne sous son commandement ?

Marta Havryshko

Le 14 octobre, l’Ukraine a commémoré la fondation de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Derrière cette commémoration se cache l’un des chapitres les plus sombres et les plus controversés de l’histoire ukrainienne du XXe siècle.

L’UPA était la branche armée de la faction Bandera de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), qui a commencé à se former au début de l’année 1943 dans les régions de Volhynie et de Polissia. En mars et avril de cette année-là, ses rangs ont été renforcés par des centaines de membres de la Schutzmannschaft, la police auxiliaire allemande dont le service les avait impliqués dans l’Holocauste et les crimes de guerre nazis à travers l’Ukraine occupée. Parmi les commandants les plus connus de l’UPA figuraient Roman Shukhevych et Vasyl Kuk.

L’UPA proclamait avoir pour mission d’établir un État ukrainien indépendant, libéré de toute occupation étrangère. Mais la poursuite de cet objectif s’accompagna également d’atrocités, notamment le massacre de dizaines de milliers de Polonais, de Juifs, d’Ukrainiens et d’autres personnes. Ainsi, la lutte pour la libération nationale était indissociable d’un héritage de violences ethniques et de crimes de guerre.

Entre 1944 et 1953, les autorités soviétiques menèrent une campagne impitoyable contre l’OUN et l’UPA dans l’ouest de l’Ukraine. Selon les chiffres des services de sécurité soviétiques, plus de 155 108 insurgés furent tués, 103 866 furent capturés et 76 753 autres se rendirent. Près de 204 000 personnes — des proches des insurgés et des personnes accusées de les avoir aidés — furent déportées vers des régions reculées de l’Union soviétique. La répression soviétique fut brutale et de grande envergure. Mais cette brutalité n’effaça pas les crimes commis par les insurgés eux-mêmes.

Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1991, la mémoire de l’UPA a commencé à refaire surface, d’abord dans l’ouest de l’Ukraine, où l’insurrection avait sévi. Ce qui n’était au départ qu’un culte régional de la mémoire s’est progressivement étendu au centre et à l’est de l’Ukraine. Il s’est épanoui après le Maïdan, lorsque des politiciens nationalistes ont acquis une influence considérable sur les institutions chargées de la mémoire historique et de la politique culturelle du pays.

Un portrait de Stepan Bandera au-dessus de l’entrée du bâtiment de l’administration municipale de Kiev pendant les manifestations du Maïdan / The Ukrainian Week.

Un tournant décisif s’est produit le 9 avril 2015, lorsque l’Ukraine a adopté la loi « relative au statut juridique et à l’hommage rendu à la mémoire des combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle ». Cette législation a officiellement reconnu les membres de l’OUN et de l’UPA comme des combattants pour l’indépendance ukrainienne. Ce faisant, elle a de fait soutenu une interprétation particulière de leur histoire , jetant une ombre durable sur le débat public concernant leur idéologie, leur conduite en temps de guerre et leur héritage profondément contesté.

La réhabilitation de l’OUN a également commencé à redéfinir la symbolique des forces armées ukrainiennes. Sous la présidence de Petro Porochenko, le salut de l’OUN, « Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros ! », est devenu une formule de salut militaire officielle. Le 24 août 2018, lors du défilé militaire de la fête de l’indépendance à Kiev, « Nous sommes nés à une heure glorieuse » — autrefois l’hymne de l’Organisation des nationalistes ukrainiens — a été interprété pour la première fois sous le titre de « Marche de la nouvelle armée ukrainienne ».

Photo : Radio Svoboda. 8 mai 2015.

Les symboles d’un mouvement nationaliste radical, dont l’histoire était étroitement liée au fascisme, à la collaboration avec l’Allemagne nazie, au nettoyage ethnique et aux atrocités commises pendant la guerre, étaient intégrés dans le langage cérémoniel d’un État européen moderne.

Pourtant, même ces développements font pâle figure face à ce qu’est devenu le culte de l’OUN et de l’UPA sous la présidence de Volodymyr Zelensky, premier président juif de l’Ukraine élu à la majorité absolue. L’ampleur et l’importance de cette réhabilitation historique sous sa présidence sont sans précédent dans l’histoire de l’Ukraine depuis son indépendance.

Les unités militaires nationalistes

Nulle part le culte de l’OUN et de l’UPA n’est plus visible au sein des forces armées ukrainiennes que dans les brigades dites « nationalistes » — des formations militaires mises en place par des organisations d’extrême droite telles qu’Azov, le Secteur droit, Svoboda, Tradition et Ordre, et d’autres.

Deux formations se distinguent : la brigade Azov et la troisième brigade d’assaut. Toutes deux sont depuis devenues les fondements de structures militaires bien plus vastes : le premier corps Azov de la Garde nationale ukrainienne et le troisième corps d’armée des Forces armées ukrainiennes. Toutes deux sont issues du mouvement d’extrême droite Azov. Toutes deux sont désormais considérées comme des forces de combat d’élite, chacune comptant près de 50 000 hommes. Et toutes deux restent liées par quelque chose qui va au-delà de leurs origines communes : la glorification de l’OUN et de l’UPA.

Elles se présentent comme les héritières de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, poursuivant sa lutte inachevée. La troisième brigade d’assaut, qui constitue l’épine dorsale du troisième corps d’armée, a même choisi le 14 octobre comme date de fondation — un geste délibéré destiné à souligner sa continuité symbolique et idéologique avec l’UPA.

Au sein du quartier général du troisième corps d’armée, des bannières arborant la prière nationaliste de l’OUN sont accrochées aux côtés de portraits de Yevhen Konovalets, le leader fondateur de l’organisation. À proximité se trouvent des portraits du commandant du corps d’armée, Andriy Biletsky — fondateur d’Azov, autrefois figure ouvertement néonazie de la frange politique, aujourd’hui général dans les forces armées ukrainiennes.

L’école de formation des officiers du corps porte le nom de Konovalets. Son enseignement idéologique présente un récit édulcoré et héroïque de l’OUN et de l’UPA, dépeignant leurs membres comme des guerriers intransigeants et prêts au sacrifice, dévoués à la cause de leur « mère sacrée, l’Ukraine ». Le corps a également adopté des éléments de la culture militaire interne de l’UPA, notamment son système de noms de guerre et la formule de politesse informelle « druzhe » — « camarade » ou « ami » — autrefois courante parmi les combattants de l’UPA.

L’identification des soldats actuels de la Troisième brigade d’assaut à leurs prédécesseurs de l’UPA est peut-être particulièrement frappante dans les projets artistiques et les reconstitutions historiques de la brigade. Citons par exemple « Storms of Steel », une exposition photographique inaugurée le 27 septembre 2023 au Musée d’histoire de Kiev avant de partir en tournée en Lituanie et en Estonie. L’exposition présentait des soldats ukrainiens contemporains reproduisant des photographies historiques de combattants de l’UPA, réduisant ainsi visuellement la distance entre les insurgés des années 1940 et les soldats d’aujourd’hui qui combattent la Russie.

Une célébration similaire de l’OUN et de l’UPA est manifeste au sein du Corps d’Azov. Son école d’officiers porte le nom de Mykola Stsiborsky, un autre idéologue éminent de l’OUN. Ici aussi, l’histoire du nationalisme radical ukrainien est soigneusement embellie, dépouillée de ses chapitres les plus troublants : les bains de sang, les atrocités et la collaboration avec l’Allemagne nazie. Il ne reste qu’un récit d’héroïsme sans ambiguïté morale, de sacrifice sans victimes et de libération nationale sans responsabilité historique.

« Ils [les Soviétiques, dans leur guerre contre l’UPA] combattaient une idée qui avait pris racine dans chaque foyer ukrainien », déclare une vidéo du Corps Azov commémorant le 14 octobre.

Il s’agit là d’une déformation flagrante de l’histoire. À l’époque, une grande partie de l’Ukraine s’employait à reconstruire son propre pays — l’Ukraine soviétique — après les ravages de la Seconde Guerre mondiale. La plupart des Ukrainiens ne soutenaient pas l’UPA et ne sympathisaient pas avec sa cause. Pour beaucoup d’habitants de l’est et du sud de l’Ukraine, dont des proches avaient été assassinés par des membres de la résistance nationaliste, les insurgés n’étaient pas des combattants de la liberté, mais des criminels et des bandits qui avaient leur place derrière les barreaux.

L’idée selon laquelle l’UPA parlait au nom de toute une nation ne se contente pas de romancer le passé. Elle efface les Ukrainiens qui ont rejeté sa cause — y compris ceux qui ont payé ce rejet de leur vie.

Une secte qui ne cesse de grandir

Année après année, de plus en plus d’unités de l’armée ukrainienne ont commencé à commémorer le 14 octobre comme l’anniversaire de la fondation de l’UPA, établissant un parallèle de plus en plus explicite entre l’insurrection de la guerre et les forces armées ukrainiennes modernes.

Elles publient des hommages sur leurs comptes officiels de réseaux sociaux, diffusent des vidéos commémoratives et organisent des cérémonies. Une pratique est devenue particulièrement populaire : les soldats récitent collectivement le serment d’allégeance historique de l’UPA.

Les membres de la 110e brigade mécanisée autonome, qui porte le nom du général Marko Bezruchko, ont organisé une telle cérémonie en plein air, cherchant à recréer les conditions dans lesquelles les combattants de l’UPA avaient prêté serment dans les années 1940. Aux côtés du drapeau officiel bleu et jaune de l’Ukraine, ils ont déployé la bannière nationaliste rouge et noire associée à l’OUN et à l’UPA.

Le bataillon des « Da Vinci Wolves », dont le noyau dur est issu du mouvement d’extrême droite « Secteur droit », fait prêter le serment de l’UPA à ses volontaires. Ses cérémonies se déroulent à la tombe d’Askold, à Kiev, où les recrues participent également à une bénédiction des armes — un rituel symbolisant leur engagement à défendre l’État ukrainien.

Pourquoi le 14 octobre revêt-il une telle importance pour ces soldats ? Leurs propres mots apportent la réponse.

« Aujourd’hui, nous reposons sur les mêmes fondements : les mêmes valeurs, le même ennemi et le même objectif — une Ukraine libre », a déclaré la 115e brigade mécanisée autonome sur sa page Facebook officielle.

« Leur héroïsme est aujourd’hui notre phare », a expliqué la 119e brigade autonome de défense territoriale dans son propre hommage publié sur les réseaux sociaux.

« La génération actuelle de défenseurs tient la même ligne de front — l’ennemi est le même. Et l’objectif reste inchangé : la liberté totale de l’Ukraine », a écrit la 128e brigade mécanisée lourde autonome, connue sous le nom de « Dyke Pole » (Champ sauvage).

Le message ne saurait être plus clair.

L’armée ukrainienne moderne n’embrasse pas l’histoire de l’OUN et de l’UPA dans toute sa complexité, mais une version de celle-ci si minutieusement épurée et lissée qu’elle en est devenue presque méconnaissable. C’est une histoire dépourvue de faits gênants, de questions dérangeantes et, surtout, de victimes indésirables.

Il n’y a pas de place dans ce récit pour les Ukrainiens qui ont combattu l’UPA dans les rangs de l’Armée rouge, du NKVD ou d’autres formations soviétiques. Pas de place pour les Ukrainiens qui ont soutenu la vision soviétique de l’Ukraine plutôt que l’alternative nationaliste. Pas de place pour ceux qui doutaient que le projet nationaliste radical de Bandera puisse un jour aboutir, ou qui rejetaient sa vision de ce que devrait être une Ukraine indépendante.

Leurs expériences sont exclues d’une histoire nationale qui considère de plus en plus l’interprétation du passé par un seul mouvement politique comme l’histoire de la nation. Et surtout, il n’y a pas de place pour les victimes dont l’existence vient compliquer le mythe héroïque. Aucun portrait d’elles n’est accroché aux murs. Aucun serment n’est récité en leur mémoire. Aucune cérémonie militaire ne rend hommage à leurs souffrances.

Elles sont réduites au silence.

Les victimes gênantes

Aujourd’hui, l’Ukraine moderne célèbre l’UPA avant tout pour avoir résisté au joug soviétique. « Des guerres différentes, un même ennemi », proclament les gardiens du culte de l’UPA, en pointant du doigt Moscou.

Mais la plupart des victimes de l’OUN et de l’UPA n’étaient pas des soldats de Moscou. C’étaient des civils.

C’étaient des personnes que les nationalistes ukrainiens avaient déclarées ennemies — parce qu’elles étaient nées polonaises, juives ou russes ; parce qu’elles osaient critiquer la terreur nationaliste ; ou simplement parce qu’elles avaient été parmi les premières à rejoindre les fermes collectives soviétiques.

Les représailles étaient souvent collectives. Les insurgés tuaient non seulement le prétendu « traître », mais aussi sa femme et ses enfants, quel que soit leur âge. Le but n’était pas simplement d’éliminer un ennemi. Il s’agissait de terroriser des communautés entières, de faire des morts des exemples et d’enseigner aux vivants le prix de la désobéissance.

Selon un rapport du 17 avril 1973 établi par le 10e département du KGB relevant du Conseil des ministres de la République socialiste soviétique d’Ukraine, 30 676 personnes ont été tuées lors d’attaques attribuées à l’UPA et à la résistance de l’OUN entre 1944 et 1953. Ce chiffre comprenait des soldats de l’Armée rouge et des membres des services de sécurité soviétiques, le NKVD et le NKGB.

Un groupe anti-insurrectionnel dirigé par un officier du MGB / Zbruch

Mais la ventilation présentée dans le rapport révèle un élément rarement évoqué dans les discours commémoratifs d’aujourd’hui. Parmi les victimes figuraient 3 500 fonctionnaires du gouvernement soviétique, membres du Parti communiste et du Komsomol ; 15 355 ouvriers des fermes collectives et paysans ; 676 ouvriers industriels ; et 1 931 membres de l’intelligentsia, notamment des enseignants, des médecins et des membres du clergé. 860 autres personnes ont été classées comme des enfants, des personnes âgées et des femmes au foyer.

Ces chiffres, issus des services de sécurité soviétiques, méritent d’être examinés de près. Même en tenant compte de la possibilité que le nombre de victimes parmi les militaires et les agents des services de sécurité ait été sous-estimé — une crainte plausible —, l’ampleur rapportée des pertes civiles est stupéfiante. Pourtant, ces victimes sont totalement absentes des discours solennels, des hommages patriotiques et des cérémonies militaires rendant hommage à l’UPA.

Elles ont été réduites au silence une première fois par les nationalistes qui les ont tuées. Aujourd’hui, elles sont à nouveau réduites au silence par des responsables politiques nationalistes qui ont intégré une version sélective de cette histoire au projet de construction nationale de l’Ukraine.

Le nationalisme intégral, avec sa vision d’une nation définie par l’ethnie et son exigence de loyauté absolue, est présenté sous un nouveau jour comme une vertu patriotique. Dans ce récit, il n’y a pas de place pour les victimes. Les « héros » en uniformes tachés de leur sang occupent déjà cet espace. Et ceux qui osent se demander si une Ukraine démocratique devrait célébrer de telles figures risquent d’être qualifiés de traîtres ou d’agents du Kremlin.

« Mais ils se sont battus pour une Ukraine indépendante », répond-on souvent en leur défense.

Comme si l’indépendance répondait à toutes les questions morales. Comme si la quête de la souveraineté pouvait absoudre n’importe quel crime commis en son nom. Mais l’indépendance ne peut justifier tous les moyens. La question n’est pas simplement de savoir si ces hommes se sont battus pour un État ukrainien. Il s’agit de savoir quel type d’État ils envisageaient, quelles valeurs ils cherchaient à imposer, et ce qu’ils étaient prêts à faire à ceux qui se dressaient sur leur chemin.

Une autre question, peut-être encore plus urgente pour un pays qui se bat aujourd’hui pour sa liberté et son avenir démocratique : les valeurs d’un mouvement nationaliste radical né dans le contexte politique brutal des années 1930 et 1940 peuvent-elles être transposées sans discernement au XXIe siècle ?

L’Ukraine, un pays dont les soldats meurent pour défendre son indépendance, a-t-elle vraiment besoin de héros dont les uniformes sont maculés du sang d’autres Ukrainiens et de leurs voisins polonais, juifs et autres ?

Et que penser d’une démocratie où le simple fait de poser cette question est lui-même considéré comme un acte de trahison ?

Marta Havryshko