Étiquettes
par Edouard Husson

Elon Musk est-il en train de poser, sans s’en rendre compte, les conditions d’une guerre civile ouverte aux Etats-Unis? Au moment où je rédige cet article, la tension semble retomber entre Elon Musk et Donald Trump. Mais les attaques portées par Musk sont d’une violence extrême quand on réfléchit à ce qui est en jeu: ses relations avec le président le plus largement élu (77 millions de voix) de l’histoire des Etats-Unis. Au fond, ce que le « choc des titans » auquel nous avons assisté depuis hier pose la question de savoir dans quelle mesure la légitimité de la fonction présidentielle américaine est atteinte par plus de six décennies de défis lancés, par le complexe militaro-industriel, dans ses versions successives, aux hôtes de la Maison Blanche.
In light of the President’s statement about cancellation of my government contracts, @SpaceX will begin decommissioning its Dragon spacecraft immediately pic.twitter.com/NG9sijjkgW
— Elon Musk (@elonmusk) June 5, 2025
Au moment où j’écris cet article, l’affrontement entre Musk et Trump semble être retombé, comme le montre le THREAD ci-dessus. Je conseille à ceux qui veulent suivre la querelle de se reporter au fil sur ZeroHedge, le média d’inspiration conservatrice et libertarienne.
Deuxième point liminaire. Dans les lignes qui suivent, je ne prends pas parti entre les personnes de Donald Trump et d’Elon Musk. D’abord parce que je suis Français, et non Américain. Ensuite parce que je trouverais arrogant de départager, depuis ma table de travail, d’une part, un homme qui a fait le plus étonnant retour en politique de l’histoire américaine et rassemblé 77 millions de suffrages sur son nom et d’autre part l’un des génies de la troisième révolution industrielle qui, en outre, a ramené la liberté d’expression sur X.
Je parle ici en intellectuel français, en me situant dans la tradition qui est la mienne, celle de la philosophie politique romaine. Je prends pour guide Cicéron le génial orateur, qui est peut-être le plus grand philosophe politique de l’Antiquité, lorsqu’il regardait les affrontements entre César et Pompée, entre Octave et Marc-Antoine et réfléchissait à la question de la stabilité institutionnelle, de la légitimité politique et de la paix civile.
Que nous enseigne les attaques d’X contre le président D ?
J’appelle Elon Musk selon sa lettre fétiche, X. Et je ne désigne Trump que par l’initial de son illustre prénom, D (ses familiers parlent de lui comme de « Donald’ ou « The Donald »). Oubliez un instant de qui il s’agit. Et réfléchissez à ce qui se passe du point de vue de la philosophie politique classique, celle que nous ont léguée Augustin, Saint Thomas d’Aquin et Juan de Mariana, en s’appuyant sur Platon, Aristote, Cicéron et le stoïcisme.
X a contribué à faire élire D. Il a fourni des financements à la campagne, il a mis à disposition le réseau social qu’il avait racheté, il a servi d’exemple, sinon d’incitateur au ralliement de la Big Tech à D. Et X a accepté d’être un temps ministre de D. X démissionne/est poussé vers la sortie prématurément.
Dès le soir de l’élection de D, en regardant X assis à côté de lui à table, je me suis demandé quand aurait lieu la rupture entre les deux hommes. Il y a quelque chose d’inéluctable, ou presque, dans la constellation D-X. Un conseiller, un soutien, un mécène du nouveau prince a toujours tendance à croire qu’il a été indispensable pour l’élection. Et à ne pas supporter que son « champion » s’éloigne un tant soit peu de ce pourquoi on l’a rallié. (Rappelons-nous Steve Bannon, lors du premier mandat de Donald Trump).
Ce qu’il y a de spécifique dans le cas qui nous occupe, c’est qu’X est un homme très riche, qu’il fabrique « de vraies choses », et qu’il a tendance à se croire plus indispensable que les plus indispensables. D’autre part, X est d’une génération à l’aboutissement de l’individualisme occidental. Enfant de 1968, il trépigne et fait de gros caprices, ne comprenant pas qu’on lui résiste. Il pense même qu’il a les moyens de faire tomber D si celui-ci ne partage plus sa philosophie de l’action gouvernementale – libertarienne.
Hier soir, nous avons assisté à quelque chose de gravissime du point de vue de la stabilité politique américaine lorsqu’X a pensé pouvoir mouiller D dans un scandale de pédophilie sur lequel les électeurs de D voudraient que le jour soit fait.
La massue-boomerang de Monsieur X
Si nous parlions d’Elon Musk et de Donald Trump, vous vous arrêteriez au choix que je fais de critiquer l’un ou l’autre ou les deux dans la présente querelle. Mais il s’agit d’X et de D. Essayez de prendre la mesure des attaques portées par X. Il parle du plus grand scandale imaginable aux yeux des électeurs de D. Et il explique qu’en fait D y est mouillé comme les autres. C’est d’une violence inouïe. Et c’est un comportement de bolchevik, pas de citoyen responsable d’une démocratie.
Ce qui est excessif est insignifiant, dit une maxime célèbre. Lorsqu’X a proféré cette accusation, D a cessé de lui répondre. Et l’on a vu, progressivement, une désescalade. Il est probable que les avocats d’X lui ont dit qu’il s’exposait en terrain dangereux. Et, n’en déplaise à X, D a un instinct politique développé. Il a compris qu’X venait de commettre le pas de trop, brûlant inutilement ses cartouches et pensant arriver avec un argument « massue », mais qui pourrait se retourner contre son auteur: s’il est vrai que D a eu par le passé un comportement scandaleux, et qui pourrait même déclencher contre lui une structure d’impeachment, on va demander à X ce qu’il savait et depuis quand. Et pourquoi il a attendu pour en parler.
Il est probable, puisque X et D sont américains, qu’X vienne d’ailleurs de déclencher une procédure d’enquête et que, bientôt, plus personne ne puisse refermer la boîte de Pandore. Si c’était le cas, X pourrait entrer dans les livres d’histoire comme le déclencheur d’une nouvelle guerre civile américaine. Cela fait des mois, sinon des années, que l’on parle d’une guerre civile froide entre les partisans de X et ses adversaires politiques (globalistes, néo-conservateurs etc…). Eh bien il se pourrait que la dissension commence au sein du camp de X. Les guerres civiles commencent toujours à un endroit inattendu.
65 ans de délégitimation des présidents américains
Rappelons-nous, le dernier discours d’Eisenhower, en janvier 1960, se plaignant de ce qu’un « complexe militaro-industriel » mettait en cause l’autorité du président et des institutions américaines.
Rappelons-nous ensuite les efforts que dut déployer John Kennedy pour éviter de se faire dicter les conditions de l’affrontement de Cuba soit par la CIA (épisode de la Baie des Cochons) soit par l’US Air Force (crise des missiles). d’autres mentionneront aussi son opposition à la bombe nucléaire israélienne. Et la tendance des historiens est de dire qu’un discours de John F. Kennedy longtemps interprété comme une dénonciation du communisme, était aussi un moyen pour le président de dénoncer ce qu’on appellerait pas la suite « Etat profond ». On écoutera avec profit cette analyse récente de l’ouverture des dossiers sur l’assassinat de Kennedy:
Après Kennedy, les présidents ont fréquemment, à un moment ou un autre défié le « complexe militaro-industriel »: Nixon en ouvrant les relations avec la Chine; Carter en cherchant à imposer une « diplomatie des droits de l’homme »; Reagan en négociant directement le désarmement avec Gorbatchev sans écouter ses conseillers; George Bush père en refusant de marcher jusqu’à Bagdad; Bill Clinton en signant les Accords d’Oslo; Donald Trump, dès son premier mandat. On retiendra que quatre présidents furent complètement soumis à l’Etat profond: Johnson, le successeur de Kennedy; Bush Junior; Barack Obama et Joe Biden.
Cependant même les présidents qui se débattent contre le carcan qu’on veut leur imposer, n’obtienne des succès que partiels; ou bien apparaissent partiellement compromis. Et ils ont souvent vu se déclencher contre eux des affaires: le Watergate pour Nixon; l’affaire des contras pour Reagan; le scandale Lewinsky pour Clinton. Pensons aussi aux défaites largement provoquées (sous-financement des campagnes) de Jimmy Carter ou Bush le Père.
Est-il besoin de rappeler les attaques sans interruption auxquelles fut confronté Trump lors de son premier mandat. Elon Musk se rend-il compte de ce qu’il fait lorsqu’il appuie l’idée de déclencher une nouvelle procédure d’impeachment contre Trump? Ou bien n’est-on pas en droit de penser que Musk, comme tous les gens de la Big Tech, est profondément ambigu: quels que soient ses talents, aurait-il fait fortune sans l’appui de l’Etat et la commande publique ? Donald Trump n’a pas craint de le lui rappeler lors de la joute par réseaux sociaux interposés.
Je remarque que la Guerre froide et la mondialisation ont profondément délégitimé la présidence américaine. Je constate que, malgré tous ses défauts, Trump a, depuis 2015, pour objectif de rendre à la fonction sa légitimité, au service du peuple américain. J’entends bien toutes les critiques que l’on pouvait lui adresser, à l’issue de son premier mandat; et nous débattons ici au Courrier, depuis des semaines, des raisons d’un processus de décision souvent contradictoire depuis son retour à la Maison Blanche.
Cependant, Elon Musk, qui combat désormais Trump au nom de la pureté du programme dont ils auraient convenu ensemble, se rend-il compte qu’il contribue, comme bien d’autres avant lui, à la délégitimation de la fonction présidentielle américaine, accentuant la crise au lieu de la résoudre.
Jusqu’où devez défendre un chef qui ne fait pas exactement ce que vous attendiez?
Pour me faire comprendre, je vais prendre l’exemple du pape François. Il m’est arrivé d’écrire ici même des articles très critiques; mais aussi des articles élogieux sur le défunt pontife. D’abord parce que je suis catholique et j’ai tout le temps essayé de comprendre pourquoi le Collège des Cardinaux avait choisi Jorge Maria Bergoglio. Ensuite, parce que le recours, recommandé chez les bons auteurs catholiques, à la « correction fraternelle » ne doit pas empêcher de prendre en compte l’ensemble des contraintes qui pèsent sur un décideur. Bien m’a pris d’avoir cette attitude équilibrée puisque j’ai sans mal identifié l’action positive du défunt pape pour faire monter le Cardinal Prevost dans la hiérarchie des responsabilités de l’Eglise, jusqu’à le rendre très visible pour le Collège des cardinaux, qui l’a élu.
Je reviens à l’élection de Donald Trump. Et je parle des sujets que je connais le mieux: les conflits d’Ukraine et de Gaza. Comment ne pas voir la puissance des oppositions auxquelles se heurte Donald Trump sur ces deux dossiers? Il m’est arrivé de protester, ici même, contre des attitudes de Trump, par exemple quand il a parlé de transformer Gaza en côte d’Azur préalablement vidée de ses habitants. Cependant, l’épisode récent du bombardement des aérodromes russes ciblés par le renseignement occidental mis au service des Ukrainiens, sans que Trump soit amené à validé l’opération, montre bien le danger qu’il y a à court-circuiter un président légitime.
Les Ukrainiens ont mis en danger la confiance qui fonde le traité NewStart. Donald Trump a dû avaler la couleuvre de certifier à Vladimir Poutine qu’il n’était pour rien dans l’opération. Et il en ressort affaibli.
C’est le moment que choisit Musk pour porter les attaques les plus violentes contre lui. Mais si je rencontrais Elon Musk ces jours-ci, je lui demanderais s’il peut me garantir que le système Starlink n’est pas impliqué dans l’opération « Toile d’Araignée ». On a le droit d’en douter. Je ne suis pas sûr qu’Elon Musk ait toute légitimité pour douter de la légitimité de Trump.
Ajoutons que seul Trump a été élu, avec J.D Vance. Et par 77 millions d’électeurs. C’est le peuple américain et lui seul qui est juge, en dernier ressort, de la fidélité de Trump à son programme et à ses engagements. Il se prononcera éventuellement contre Trump lors des élections de mid-term, en novembre 2026. On ne peut pas mettre en cause, en dehors de toute procédure institutionnelle le président en place sans ébranler la légitimité des institutions.
C’est pourquoi je pense que la dispute d’hier par réseaux interposés laissera des traces terribles, même si elle s’apaise momentanément. Plus que jamais l’hypothèse d’une guerre civile américaine est sur la table. La présidence de Joe Biden avait représenté l’acmé de la présidence manipulée par le complexe militaro-industriel. On pouvait espérer que l’élection de Trump représente le début d’une relégitimation de la présidence. mais cela n’a pas l’air parti dans cette direction.