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Aux États-Unis, les plateformes privées et les grands groupes assument de plus en plus de fonctions étatiques. Des scientifiques rendent désormais ce système visible : sur un site web interactif, ils présentent l’« Authoritarian Stack » (pile autoritaire) et montrent comment celle-ci s’étend de plus en plus à l’Europe.
Markus Reuter
Des chercheurs ont créé une carte interactive afin de mettre au jour les réseaux technologiques autoritaires. Ils aspirent au pouvoir – et à l’Europe.
psi. Cet article a été publié sur netzpolitik.org (licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0). Ce média à but non lucratif est principalement financé par les dons de ses lecteurs.
En juillet dernier, le Pentagone a conclu un contrat de 10 milliards de dollars avec la société Palantir. Pour Francesca Bria, spécialiste en sciences économiques et sociales, les États-Unis ont ainsi confié des fonctions militaires essentielles à une entreprise privée dont le fondateur, Peter Thiel, a déclaré que « la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles ».
Partant de cet accord, Bria, qui s’est récemment penchée de manière approfondie sur la question de la souveraineté numérique en Europe, dresse un tableau sombre de l’avenir politique de l’Europe. Elle écrit qu’aux États-Unis, une « pile autoritaire » s’est formée, qui met en place une infrastructure de contrôle dans les domaines du cloud, de l’IA, de la finance, des drones et des satellites. Il en résulterait un domaine dans lequel les lois générales ne s’appliqueraient pas, mais où les conseils d’administration des entreprises fixeraient les règles.
Sur le site web en anglais authoritarian-stack.info, des scientifiques révèlent désormais les liens personnels et financiers qui se cachent derrière l’« Authoritarian Stack » et mettent en garde contre l’exportation de ce modèle vers l’Europe. Le projet cartographie à l’aide de graphiques interactifs un réseau d’entreprises, de fonds et d’acteurs politiques qui transforment des fonctions étatiques centrales en plateformes privées. Il s’appuie sur un ensemble de données open source comprenant plus de 250 acteurs, des milliers de liens vérifiés et des flux financiers documentés s’élevant à 45 milliards de dollars américains.
« Externalisation systématique de la souveraineté européenne »
Les chercheurs divisent ce réseau en plusieurs domaines : entreprises, État, capital-risque et idéologie, et montrent les liens entre ces domaines. Le projet se penche également sur les implications européennes dans l’Authoritarian Stack, par exemple les liens entre Mathias Döpfner, PDG de Springer, et Peter Thiel, les liens entre les polices régionales allemandes et Palantir, ou ceux entre Rheinmetall et le groupe d’armement Anduril. Le graphique interactif permet d’afficher la perspective européenne à l’aide d’un curseur.
Au vu de ces conclusions, Francesca Bria avertit clairement que l’Europe est confrontée à une décision existentielle : « Soit elle établit dès maintenant une véritable souveraineté technologique, soit elle accepte la domination de plateformes dont les architectes considèrent la démocratie comme un système d’exploitation obsolète », peut-on lire sur le site. Actuellement, l’Europe poursuit une « externalisation systématique de la souveraineté européenne vers les oligarques américains », qui s’intensifie à chaque accord et deviendra tôt ou tard irréversible.
Markus Reuter mène des recherches et écrit sur la politique numérique, la désinformation, la censure et la modération, ainsi que sur les technologies de surveillance. Il s’intéresse également à la police, aux droits fondamentaux et civils, ainsi qu’aux manifestations et aux mouvements sociaux.
