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par Karam Nama

Yuval Noah Harari

Il est rare qu’une voix israélienne émerge du cœur de la crise et exprime ce que la politique elle-même ne peut pas dire.

C’est pourtant précisément ce qu’a fait Yuval Noah Harari, qui n’est ni un homme politique ni un représentant du pouvoir étatique, mais un penseur social respecté dans le monde entier. Il soutient que le conflit israélo-palestinien n’est plus un conflit territorial, mais un conflit sur les certitudes morales que chaque camp associe à son propre discours absolu.

Dans un essai substantiel publié récemment dans le Financial Times, Harari ne se positionne pas comme un défenseur de la cause palestinienne. Il fait quelque chose de plus dérangeant : il démantèle le discours israélien de l’intérieur, le dépouillant de la sacralité historique longtemps utilisée pour justifier la force.

Il affirme clairement que la terre entre le fleuve et la mer n’est pas trop petite pour accueillir les deux peuples, et que ce qui empêche la coexistence n’est pas la géographie, mais le mythe.

S’écartant rarement du discours israélien dominant, il reconnaît que les Palestiniens ne sont pas des nouveaux venus sur cette terre et qu’ils ont le droit légitime d’y vivre, non pas en tant qu’invités ou « habitants potentiels », mais en tant qu’enfants de ce lieu, aussi enracinés que les Juifs et peut-être même plus profondément intégrés dans la vie quotidienne.

Cela soulève une question inévitable : une voix comme celle de Harari, aussi fondée soit-elle sur le plan moral, peut-elle trouver un écho au sein de l’establishment politique et militaire israélien ?

Un discours qui remet en question les certitudes historiques et affirme les droits des Palestiniens peut-il gagner du terrain dans une société fondée sur la peur et la centralité de la force ?

Ou bien son intervention restera-t-elle en suspens, sans fondement politique sur lequel s’appuyer ?

Harari poursuit en démêlant le récit israélien jusqu’à ses conclusions logiques.

Il rappelle aux lecteurs qu’après avoir quitté le pays, la plupart des Juifs n’ont jamais été empêchés d’y revenir. Ni les Romains, ni les Arabes, ni les Ottomans n’ont fermé les portes.

La vérité dérangeante, selon lui, est que les Juifs ne souhaitaient pas revenir et que cette terre, aujourd’hui présentée comme un « rêve éternel », n’a été pendant des siècles la destination que d’une très petite minorité.

Il démolit ensuite un autre mythe fondateur : la prière, aussi sincère soit-elle, ne constitue pas un titre de propriété.

Son analogie est pertinente : si l’on prie quotidiennement pour que la maison d’un voisin devienne la sienne, après combien de prières peut-on la revendiquer auprès du cadastre ?

Harari démantèle ainsi le cœur émotionnel du raisonnement sioniste, à savoir l’idée que le désir religieux peut être converti en droit politique.

Il replace également les Palestiniens dans leur réalité historique.

Lorsque les premiers sionistes sont arrivés à la fin du XIXe siècle, la terre était loin d’être vide.

Elle était animée par des villes – Acre, Jaffa, Gaza, Naplouse, Hébron – et des centaines de villages formant un tissu social et culturel profond.

Et même si l’identité nationale palestinienne n’était pas encore pleinement cristallisée à l’époque, cela ne nie pas son existence aujourd’hui.

Les nations ne naissent pas en un instant ; elles se forment au fil du temps. Deux siècles d’expérience commune suffisent amplement pour qu’une nation atteigne sa maturité.

Harari critique également le discours palestinien, mais sous un angle différent.

Il ne nie pas l’existence des Palestiniens ni leur droit à la terre. Il remet plutôt en question l’idée d’une « origine première » unique, notion qu’il considère comme illusoire des deux côtés.

La terre entre le fleuve et la mer n’a jamais appartenu exclusivement à un seul peuple. Son histoire est un palimpseste de conquêtes, de migrations et d’identités qui se chevauchent.

La « Palestine » elle-même était historiquement une désignation administrative, dont les frontières changeaient au gré des empires. Ce sont les Britanniques, et non les dirigeants précédents, qui ont tracé les contours de la Palestine mandataire telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Pourtant, Harari évite le piège de la fausse équivalence.

Il n’utilise pas ces faits pour miner la légitimité palestinienne.

Il soutient plutôt que les nations tirent leur légitimité non pas de noms anciens ou de cartes impériales, mais d’une vie commune, d’une mémoire accumulée et de l’intimité quotidienne entre les peuples et leur terre.

Dans la dernière partie de son essai, Harari tente d’équilibrer ces vérités entremêlées.

Il note que décrire les Israéliens comme des « colonisateurs européens » revient à ignorer la présence juive qui existe sur cette terre depuis des millénaires et à négliger le fait que la moitié des Juifs israéliens d’aujourd’hui sont originaires du Moyen-Orient, de Bagdad, du Caire, de Sanaa, d’Alep, de Tripoli, de Tunis ou de Rabat.

Mais même s’il apporte cette précision, Harari n’accorde pas aux Juifs un droit absolu.

Il les replace dans leur contexte historique : une présence ancienne, certes, mais pas un privilège éternel, ni un titre de propriété politique pour le XXe siècle.

Il revient à l’essentiel : dans les années 1920, les Palestiniens étaient les véritables habitants de cette terre, et la persécution des Juifs en Europe ne relevait pas de leur responsabilité.

On ne peut demander à aucun peuple de porter le fardeau de crimes commis ailleurs.

Mais le temps, insiste Harari, a transformé le paysage. Un siècle plus tard, la terre abrite deux peuples de nombre égal, de blessures égales et de manque d’alternatives égal.

Sept millions de Juifs qui n’ont nulle part où aller, et sept millions de Palestiniens qui n’ont pas d’autre patrie. Ce simple fait sape toute revendication absolue et tout discours qui cherche à effacer l’autre.

À partir de là, Harari arrive à son argument central : la paix ne peut être construite sur des arrangements temporaires ou des cartes dessinées sous la contrainte.

Elle exige de la générosité, un concept qui semble presque naïf à l’ère des armes, mais qui est la seule force capable de briser le cycle de la peur.

Il exhorte les Israéliens à cesser de s’accrocher à chaque colline et à chaque source. La terre n’est pas le prix ultime ; c’est le voisin derrière le mur qui l’est.

Le véritable intérêt d’Israël ne réside pas dans l’expansion de ses frontières, mais dans la garantie que la Palestine devienne un véritable État, sûr, prospère, capable d’être un voisin plutôt qu’un captif.

Il appelle les Palestiniens à offrir une autre forme de générosité : la légitimité.

Une reconnaissance qui pourrait ouvrir la voie à une plus large acceptation par les Arabes et les musulmans, donnant aux Israéliens un sentiment de sécurité – ironiquement, le sentiment même dont les Palestiniens eux-mêmes ont été privés pendant des décennies.

En fin de compte, Harari prévient que le temps n’est pas infini.

Ceux qui parlent d’« éternité » oublient que l’éternité est une illusion et que le monde évolue à un rythme qui menace tout le monde, des armes nucléaires de nouvelle génération aux armées autonomes dotées d’intelligence artificielle.

L’alternative à « deux États pour deux peuples » n’est peut-être pas un seul État, mais zéro État pour zéro peuple, si l’obstination continue d’étouffer l’avenir.

Carte de la CIA américaine représentant Israël et ses voisins, 2001. Domaine public.

Avec cette intervention, Harari dépasse les discours contradictoires pour exprimer une idée simple et profonde : la terre n’est pas rachetée par le mythe, ni libérée par la force, mais par des êtres humains qui se reconnaissent les uns les autres, qui renoncent à leurs certitudes meurtrières et qui choisissent d’être voisins plutôt qu’ennemis.

Mais la question demeure : Israël, avec sa structure politique et militaire imprégnée de l’arrogance du pouvoir, peut-il entendre une telle voix ?

Un discours qui affirme le droit des Palestiniens à une vie digne et qui appelle à la création d’un véritable État palestinien peut-il trouver sa place dans une société fondée sur la peur et la primauté de la force ?

Ou la voix de Harari restera-t-elle, comme beaucoup avant elle, un cri dans une vallée qui n’entend rien d’autre que son propre écho ?

MEMO