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Canada, Europe, Mark Carney, nouvel ordre international, OTAN
Plusieurs responsables gouvernementaux ont salué les propos tenus à Davos par le Premier ministre canadien. Les lignes bougent déjà, nous dit Federico Santopinto, directeur de recherche à l’Iris.

Le mardi 20 janvier restera marqué dans l’histoire. C’est en effet le jour où le Premier ministre Mark Carney a fait sensation au Forum économique mondial de Davos, en prononçant un discours, qualifié de « churchillien », actant la fin d’un ordre mondial régi par des règles communes, sous le coup de « puissances hégémoniques ». Cette nouvelle réalité est illustrée par un exercice inhabituel des forces armées canadiennes, qui ont récemment simulé une invasion hypothétique des… États-Unis.
C’est la première fois depuis plus d’un siècle que le Canada envisage pareil scénario. Selon les estimations de l’armée canadienne, les forces américaines pourraient neutraliser les principales positions stratégiques du pays en moins d’une semaine, voire en seulement deux jours. En conséquence, l’état-major canadien a revu sa doctrine et prévoit désormais de préparer ses troupes à des « tactiques de guérilla », comparables à celles utilisées par les talibans en Afghanistan.
Tout cela n’est évidemment qu’un scénario de fiction, mais il en dit long sur les ruptures de confiance qui lézardent aujourd’hui la communauté internationale.
Un sentiment de soulagement
Sans jamais citer directement ni les États-Unis ni Donald Trump, Mark Carney a invité ses homologues des puissances dites « intermédiaires » à s’adapter à cette nouvelle réalité géopolitique et à défendre des valeurs fondamentales : souveraineté et intégrité territoriale, interdiction du recours à la force sauf dans les cas prévus par la Charte des Nations unies et respect des droits de la personne. « Les puissances moyennes doivent agir ensemble », a-t-il affirmé. « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ».
« Mon premier sentiment a été un sentiment de soulagement », nous confie Federico Santopinto, directeur de recherche à l’Institut de recherches internationales et stratégiques (Iris), responsable du Programme Europe. « Il y a encore à la tête d’un pays occidental ou démocratique une personne qui a un peu de bouteille, une vision intellectuelle, nuancée et profonde. »
Mark Carney a articulé un sentiment, voire un ressentiment, général. Le premier ministre belge Bart De Wever a, lui aussi, haussé le ton au moment de Dabos. « Il est intolérable qu’un chef d’un Etat-membre de l’Otan menace un autre Etat-membre », a-t-il tancé à propos des menaces de Donald Trump à l’encontre du Groenland, territoire autonome du Danemark. Notre dignité n’est pas à vendre, nous ne sommes pas des esclaves » a dit encore l’Anversois.
La présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, a salué dans le chef de Mark Carney un discours « en phase avec son temps », validant l’idée que les puissances moyennes doivent renforcer leur autonomie stratégique pour ne pas être réduites à la subordination transactionnelle. Le ministre des Finances australien Jim Chalmers a qualifié le message de « percutant » et « réfléchi » qui sera « discuté au sein de notre gouvernement », afin de permettre à l’Australie ou le Canada de ne plus subir les « droits de douane comme levier » de pression.
Une réalité déjà en place
« Le Premier ministre canadien a photographié une réalité qui était déjà en place, qui consiste à chercher des alternatives au marché américain dès lors qu’il est hostile, note Federico Santopinto. Une politique commerciale peut avoir une dimension un peu protectionniste afin de promouvoir le développement économique de son pays. Mais Donald Trump utilise la politique communautaire comme une arme pour faire mal aux autres.«
Abondant dans le sens du discours de Mark Carney, Stewart Patrick du Carnegie Endowment, assène pour sa part dans Politico que « l’ordre mondial tel que nous le connaissions n’existe plus. L’Administration Trump en est à la fois l’assassin et le croque-mort ». Selon lui la « seule option stratégique réaliste » des puissances moyennes « est de s’unir pour défendre le droit international, préserver la souveraineté nationale et mener la coopération internationale ».
Dans son discours, le Premier ministre canadien a ainsi proposé la création de « contrepoids » économiques afin de réduire la dépendance aux hégémonies des grandes puissances. Il a évoqué notamment la création d’un pont commercial entre le Partenariat Transpacifique (CPTPP) et l’Union européenne (UE), formant un bloc de 1,5 milliard de personnes.
La perspective est ambitieuse. « Les puissances moyennes commencent à bouger », constate encore Federico Santopinto. « On le voit avec l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur, certes contesté, mais qui a une signification assez importante, politiquement. C’est un débouché commercial différent de celui, classique, des États-Unis. L’UE vient aussi de signer un accord avec l’Inde. C’est une autre réaction aux politiques commerciales arbitraires et injustes de l’Administration Trump. »
Le cas de l’Otan
Face à la Russie de Vladimir Poutine ou aux menaces de Donald Trump à l’encontre du Groenland, voire du Canada, les puissances occidentales et les Européens « doivent apprendre à voler de leurs propres ailes, en particulier en matière de sécurité ». Lors de son audition au Parlement européen ce lundi 26 janvier, le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), Mark Rutte, a pourtant donné l’impression de doucher cette ambition, en affirmant qu’imaginer que « l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis » est un rêve.
« Tout dépend de ce qu’il a voulu laisser entendre, commente Federico Santopinto. S’il veut dire que c’est une situation immuable, que nous sommes destinés à rester dépendants des Américains et qu’il ne faut pas à chercher à promouvoir notre autonomie stratégique, c’est une erreur parce que l’Europe a les moyens de son indépendance stratégique. Il faut le vouloir et poursuivre une politique cohérente dans ce sens. »
L’hostilité à l’encontre de l’UE exprimée par la Russie ou les États-Unis – notamment dans la Stratégie de sécurité nationale américaine – semble paradoxalement démontrer la puissance des Européens. « L’Union européenne demeure politiquement extrêmement faible, analyse encore le chercheur de l’Iris, mais elle a un potentiel qui est clairement perçu par les autres puissances qui n’ont aucun intérêt à voir une nouvelle puissance émerger : on n’a jamais vu dans l’histoire une grande puissance faciliter l’émergence d’une puissance rivale. «
Revirements nationalistes
Signe que les lignes bougent, la tonalité a changé ces derniers jours dans les propos de certains leaders souverainistes européens. La cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, réputée proche de Donald Trump, a réagi sans ambages quand le président américain a affirmé que les États-Unis n’avaient « jamais eu besoin » de ses alliées de l’Otan et ceux-ci seraient restés « un peu en retrait de la ligne de front » en Afghanistan.
Giorgia Meloni a exprimé sa « stupéfaction » et rappelé qu’« après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’Otan a activé l’article 5 [qui prévoit l’assistance mutuelle des États membres en cas d’agression, NdlR] pour la première et unique fois de son histoire. Un acte de solidarité extraordinaire envers les États-Unis ». L’Italie a perdu 53 soldats en Afghanistan, tandis que le Danemark a déploré 44 morts, plus que les États-Unis, en proportion de la population.
« Il est possible que même les partis les plus souverainistes en Europe se rendent compte à travers les comportements erratiques de Donald Trump, mais également à travers les comportements de Poutine ou la politique commerciale agressive de la Chine, que la solution passe forcément par l’Europe », avance prudemment Federico Santopinto.
L’Europe a des atouts, donc, pour rencontrer la troisième voie esquissée par Mark Carney. « Nous n’avons pas suffisamment mis en avant nos points forts », a résumé Bart De Wever après le sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne, le 22 janvier.
Le plus grand obstacle de l’UE réside dans son fonctionnement, estime en conclusion Federico Santopinto : « Le problème, souvent cité, est assez simple : la politique étrangère et de défense de l’Union européenne est soumise à la règle de l’unanimité. Et il ne faut pas sortir d’Harvard pour comprendre qu’à 27, avec la règle de l’unanimité, on n’ira nulle part. Si on souhaite que l’Union européenne devienne une puissance dotée d’une influence politique, il faut une intégration politique – donc pouvoir voter à la majorité qualifiée. On a refusé jusqu’ici cette intégration politique au nom de l’illusion de la souveraineté nationale. » Comme l’a dit Mark Carney, il faut arrêter de « faire semblant d’être souverain tout en acceptant la subordination ».