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Une vidéo relevant de la psychiatrie clinique a fait surface cette semaine, montrant un soldat israélien dans le sud du Liban en train d’utiliser un outil, plus vraisemblablement une masse, pour briser la tête d’une statue de Jésus-Christ.
Dans une technique classique de contrôle des dommages induits par des images impossibles à nier ou démentir, les forces israéliennes ont promptement condamné cet acte, le jugeant « contraire à leurs valeurs », et le Premier ministre Netanyahou, criminel de guerre poursuivi officiellement par le Tribunal Pénal International (TPI) pour génocide et crimes contre l’humanité, a promis des « mesures sévères » à l’encontre du soldat incriminé.
Cette image soulève toutefois une question qui reste souvent sans réponse : pourquoi un soldat juif nourrirait-il une telle animosité envers une représentation de Jésus ? Pour de nombreux chrétiens, Jésus est le Prince de la Paix ; pour de nombreux juifs, il est, au mieux, le symbole de siècles de traumatismes et au pire, l’ennemi absolu à combattre.
Pour comprendre ce ressentiment tenace et historique, il faut remonter 2 000 ans en arrière, bien avant que ce soldat ne se saisisse de cet outil. Au Ier siècle, Jésus n’était pas perçu comme le fondateur bienveillant d’une nouvelle religion, mais comme une menace existentielle pour la survie et l’identité du peuple juif. Les autorités religieuses – les pharisiens et les sadducéens – considéraient ses enseignements comme une attaque contre les fondements mêmes du judaïsme tel qu’il s’était développé à cette époque.
Jésus a remis en cause l’autorité de la Loi orale et du culte du Temple, en réinterprétant des symboles tels que le sabbat et les lois alimentaires qui définissaient le nationalisme juif sous l’occupation romaine. Aux yeux des dirigeants juifs de l’époque, Jésus n’était pas seulement un dangereux hérétique ; il était en train de démanteler les frontières qui séparaient Israël du monde païen. Cette tension historique – l’idée que Jésus était venu pour « remplacer » la Loi et Israël lui-même – reste une profonde cicatrice théologique dans la conscience collective juive.
Ce rejet ancestral s’est transformé en un tabou social qui a perduré pendant des millénaires. Comme l’a fait remarquer le Dr Erez Soref, de l’Israel College of the Bible, pendant une grande partie de l’histoire juive, Jésus était tout simplement « tabou » et son nom ne pouvait être mentionné à haute voix ou publiquement sans épithètes insultantes. Si un Juif se convertissait au christianisme, sa famille observait le shiva — elle le pleurait comme s’il était physiquement mort. Il était rayé de l’entreprise familiale et du cercle social. Il ne s’agissait pas seulement d’un désaccord sur la prophétie ; c’était un mécanisme de survie communautaire face à un monde chrétien qui, pendant des siècles, a persécuté les Juifs au nom de ce même Jésus. Le soldat qui détruit la statue n’agit pas en vase clos ; il est l’héritier d’une mémoire collective où l’image de Jésus est devenue l’emblème de l’ennemi éternel; celui par qui tous les malheurs historiques se sont abattus sur les « enfants d’Israël ». Le concept frauduleux de « civilisation judéo-chrétienne », forgé de toutes pièces au 19e siècle pour les besoins d’une sorte de guerre hybride avant l’heure, n’a jamais existé et répondait à un besoin de manipulation de masse lors de la première révolution industrielle et la montée en puissance de la bourgeoisie au détriment des anciennes aristocraties.
Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi au Sud-Liban ? Bien que l’armée israélienne (officiellement designée par l’acronyme IDF ou Israel Defense Force) soutienne qu’il s’agit de l’acte d’un individu isolé, il est impossible de dissocier cet acte de vandalisme de la poudrière qu’est actuellement le Moyen-Orient. Le soldat opère dans une zone de combat où les frontières entre religion, nationalisme et guerre sont totalement inexistantes. Pour un soldat formé dans un cadre israélien laïc ou nationaliste, Jésus est souvent perçu à travers un prisme politique : une figure utilisée par les empires et les missionnaires pour délégitimer les revendications juives sur la terre.
C’est là le ressentiment ultime — pas seulement un désaccord avec la théologie, mais une réaction viscérale face à un symbole perçu moins comme une occupation étrangère que comme une usurpation spirituelle ayant privé le judaïsme de son monopole exclusif et de sa relation privilégiée avec le divin conçu comme une propriété.
Il est essentiel de souligner la virulence de la réaction officielle d’Israël. L’Israël moderne, malgré ce ressnetiment ancestral, dépend fortement du tourisme chrétien et du soutien politique des 80 à 100 millions d’évangéliques sionistes américains sans lequel il aurait disparu.
L’image de cette statue brisée nous ouvre une fenêtre sur une querelle extrêmement violente vieille de deux mille ans qui continue de faire couler le sang. Elle nous montre que, si l’État juif protège officiellement les symboles chrétiens, le ressentiment émotionnel et théologique — issu des luttes de pouvoir du Ier siècle et durcie par les persécutions médiévales, l’inquisition et les pogroms— continue de couver sous la surface. Cela explique pourquoi certains colons fanatisés crachent sur des pèlerins chrétiens à Jérusalem ou encore pourquoi l’image de Jésus continue d’être systématiquement malmenée dans certaines oeuvres artistiques, littéraires ou cinématographiques.