Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , ,

Jeffrey Sachs met en garde depuis des années contre le prétendu « moment unipolaire », et dans cet entretien avec Glenn Diesen, il en apporte la preuve la plus convaincante à ce jour. L’échec de Trump dans la guerre contre l’Iran, soutient Sachs, n’a pas seulement révélé les limites d’une seule administration. Il a mis en lumière les limites de l’ensemble du projet américain post-Guerre froide : une politique étrangère fondée sur des illusions de domination, un sentiment de supériorité idéologique et un refus d’accepter un monde multipolaire déjà en train de se dessiner.

Sachs retrace la longue histoire de l’hégémonie occidentale – des empires européens au bref triomphalisme de Washington après 1991 – et montre comment le conflit iranien a constitué le point de rupture. Les États-Unis n’ont pu imposer leur volonté à Téhéran. Ils n’ont pu contraindre la Russie par des sanctions. Ils ne peuvent contenir la montée en puissance de la Chine. Et pourtant, leur classe politique continue d’agir comme si l’histoire s’était arrêtée en 1991.

Cet entretien n’est pas une simple analyse. C’est l’autopsie d’un empire qui se croit encore immortel.

Jeffrey Sachs : La défaite de Trump en Iran et le déclin indéniable de l’empire américain

Dans un entretien approfondi et étayé par l’histoire avec Glenn Diesen, Jeffrey Sachs soutient que la guerre en Iran a marqué le moment où le mythe de l’omnipotence américaine s’est enfin heurté à la réalité. Les États-Unis, affirme Sachs, ont atteint les limites de leur puissance, non pas à cause d’une campagne militaire ratée, mais parce que le monde qui rendait autrefois possible leur domination n’existe plus.

La fin de l’hégémonie occidentale n’a pas commencé avec Trump — elle a commencé en 1945.

Sachs commence par situer le conflit iranien dans un contexte beaucoup plus large. La domination occidentale – d’abord européenne, puis américaine – n’a jamais été permanente. Il s’agissait d’une anomalie historique, fondée sur l’industrialisation, l’exploitation coloniale et des monopoles technologiques, qui ne pouvait perdurer. Après la Seconde Guerre mondiale, avec l’effondrement des empires européens, l’Asie amorça une ascension lente mais inexorable : alphabétisation, industrialisation, urbanisation et rattrapage technologique.

Au moment de la dissolution de l’Union soviétique en 1991, les États-Unis ont confondu un vide temporaire avec une suprématie permanente. Washington s’est autoproclamé « nation indispensable », a embrassé le fantasme d’un monde unipolaire et a bâti sa politique étrangère sur l’hypothèse qu’aucun rival ne pourrait jamais émerger.

Le propos de Sachs est sans détour : le moment unipolaire n’était qu’une illusion dès le départ.

L’Iran comme point de rupture

La guerre contre l’Iran, soutient Sachs, a révélé ce que Washington refuse d’admettre : les États-Unis ne peuvent plus imposer leur volonté aux grandes puissances régionales. L’Iran a survécu aux sanctions, à la guerre par procuration, aux opérations clandestines et à la confrontation directe. Il a préservé sa cohésion interne, renforcé ses alliances régionales et mis en lumière les limites du pouvoir de coercition américain.

Pour Sachs, il ne s’agit pas seulement d’un échec militaire, mais aussi d’un échec stratégique et idéologique. La classe politique américaine continue d’agir comme si tout pays qui résiste aux pressions américaines violait l’ordre naturel. Le refus de l’Iran de se soumettre est perçu non comme un enjeu géopolitique, mais comme une hérésie.

L’effondrement du mythe du « point de blocage »

L’un des thèmes les plus marquants de l’interview est la remise en question par Sachs de l’idée que les États-Unis puissent contrôler indéfiniment les systèmes mondiaux. Qu’il s’agisse de sanctions SWIFT, de blocus financiers ou de menaces militaires, Washington a maintes fois surestimé son influence. La Russie a survécu à l’« option nucléaire » de l’isolement financier. La Chine a mis en place des systèmes parallèles. L’Iran s’est adapté.

L’idée que les États-Unis puissent geler l’économie à leur guise, affirme Sachs, appartient à un monde qui n’existe plus.

L’essor de l’Asie : la véritable histoire ignorée par Washington

Sachs souligne que, tandis que Washington était obsédé par la suprématie militaire, le véritable changement s’opérait ailleurs. L’Asie, qui abrite 60 % de l’humanité, se réindustrialisait, innovait et surpassait l’Occident dans des technologies clés. La Chine est désormais un concurrent de taille dans les secteurs de la production, des infrastructures et des industries de pointe. L’Inde est en plein essor. L’Asie du Sud-Est s’intègre.

Selon Sachs, la guerre contre l’Iran n’est pas un échec isolé. Elle marque le moment où les États-Unis se sont engagés de front dans un monde qu’ils ne maîtrisent plus.

L’idéologie comme substitut à la stratégie

Sachs et Diesen analysent comment les élites occidentales continuent de s’appuyer sur des récits de supériorité civilisationnelle hérités du XIXe siècle – la vision du monde « jardin contre jungle » – pour justifier des politiques désormais inefficaces. Cet héritage idéologique empêche les décideurs politiques de percevoir les changements structurels qui redessinent le paysage du pouvoir mondial.

Il en résulte une politique étrangère qui oscille entre déni et escalade, incapable d’accepter que les autres nations aient une capacité d’action, des intérêts et la capacité de résister.

L’appareil sécuritaire américain est incapable d’imaginer un monde multipolaire.

Sachs soutient que l’establishment de la politique étrangère américaine — des groupes de réflexion au Congrès — est prisonnier d’une mentalité qui perçoit toute puissance indépendante comme une menace. Il est impératif d’empêcher la Russie de demeurer une grande puissance. Il est impératif d’empêcher la Chine de prendre de l’importance. Il est impératif d’empêcher l’Iran de résister. Même l’Inde, note Sachs, finira par être traitée avec suspicion.

Cette vision du monde rend la diplomatie quasi impossible. Elle garantit également un conflit perpétuel.

La défaite de Trump était structurelle, et non personnelle.

Bien que l’interview aborde le rôle de Trump, Sachs présente l’échec iranien comme le symptôme de forces plus profondes. Aucun président américain, républicain ou démocrate, ne peut enrayer le déclin à long terme de la domination occidentale ni la montée en puissance de l’Asie. Le problème ne réside pas dans la personnalité de Trump, mais dans le refus de Washington de s’adapter à un monde où il n’est plus la seule superpuissance.

Dernier avertissement : les empires s’effondrent lorsqu’ils ne parviennent pas à s’adapter.

Sachs conclut par un rappel historique : les avantages technologiques s’estompent, les écarts économiques se réduisent et les empires qui s’accrochent à des idées obsolètes s’effondrent sous leur propre poids. La guerre contre l’Iran, suggère-t-il, est le moment où les États-Unis ont été contraints d’affronter cette réalité – et ont choisi le déni.

La question est maintenant de savoir si Washington peut accepter un monde multipolaire, ou s’il continuera à mener des batailles perdues d’avance à la poursuite d’un passé qui ne peut être restauré.

Jeffrey Sachs est professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable de l’Université Columbia, où il a dirigé l’Institut de la Terre de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies (SDSN) et commissaire de la Commission des Nations Unies sur le haut débit pour le développement. 

Scheerpost