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Un géant à réveiller

Joan Larroumec

Il est dans l’air du temps de se demander pourquoi la France, qui faisait des merveilles technologiques dans les années 60-70-80 (nucléaire civil, TGV, Concorde, Ariane, Airbus, dissuasion) et tenait la dragée haute aux grands de son époque, USA et URSS, ne semble désormais plus capable de rien produire de grand.

La question est d’autant plus douloureuse qu’avec la fin de la Pax Americana, jamais la capacité de la France à manier de la puissance techno-industrielle n’a été aussi cruciale.

Tant que l’ordre américain tenait, on pouvait se payer le luxe de déléguer notre politique industrielle à Bruxelles, notre cyberdéfense à Washington, notre numérique à la Silicon Valley.

Ce temps est désormais révolu.

Ce système qui savait naguère produire de la grandeur, c’est tout bonnement ce que l’on appelle l’état profond, ou deep state dans sa version anglo-saxonne.

Le terme vient du turc derin devlet (oui je sais moi aussi quand j’ai découvert ça j’ai trouvé ça fou). Sous sa réputation complotiste, il désigne une réalité administrative banale : dans les pays puissants, un noyau de hauts fonctionnaires compétents et autonomes porte des projets stratégiques sur plusieurs décennies.

Il y a toujours un état profond. Reste à savoir lequel.

La France a encore, grâce à l’héritage gaullien, ce qui est sans doute le meilleur état profond régalien d’Europe : DGA (Direction générale de l’armement), armées, spatial militaire, services de renseignement, ministère des Affaires étrangères.

Des institutions solides, financées par la LPM 2024-2030 (loi de programmation militaire, 413 milliards d’euros sur sept ans), couvertes par l’article 346 du TFUE (Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, dont l’article 346 exempte les industries de défense des règles du marché unique), et dirigées par des corps techniques qui savent encore faire.

En d’autres termes, l’état profond régalien a été préservé car structurellement indépendant de l’intégration européenne.

Notre état profond économique, lui, en revanche, a fini par disparaître.

Les mêmes grandes écoles produisent les mêmes ingénieurs publics et hauts fonctionnaires, mais alors qu’ils travaillaient autrefois à de grands projets industriels, ils ont été formés au cours des dernières décennies pour gérer l’ouverture des marchés, la discipline budgétaire européenne et la concurrence loyale.

L’état profond économique a été dilué dans l’intégration européenne et a perdu sa logique de puissance.

La bonne nouvelle est que l’UE après s’être un peu trop fait botter les fesses par la Chine et les États-Unis semble prendre la voie d’un retour vers les logiques de puissance économique, ce qui laisse augurer d’une possible résurrection dans un cadre européen d’un état profond économique offensif.

La mauvaise nouvelle est que la France n’a pas le temps d’attendre une mue complexe qui prendra sans doute encore une génération, car la fenêtre technologique de la nouvelle révolution industrielle se ferme dans les dix ans.

C’est pour cela qu’il n’y a qu’une seule voie pour notre pays : faire porter le besoin urgent de redressement techno-industriel par notre état profond régalien pendant que notre état profond économique se réinvente dans un contexte européen.

I. L’école française de l’état profond, 1945-1990

Si la France a produit des miracles entre 1945 et 1990, ce n’est pas un hasard.

Le secret du tour de magie, c’est l’un des états profonds économiques les plus efficaces qui ait jamais été créé, fondé sur des institutions ad hoc et une caste d’élite à même de les faire vivre.

Commissariat général au Plan (organe central de planification industrielle créé par De Gaulle en 1946), DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale, qui orientait les implantations industrielles), CEA (Commissariat à l’énergie atomique), CNES (Centre national d’études spatiales), DGA, et au-dessus les corps techniques (Mines, Ponts, Télécoms, Armement) qui circulaient entre État, entreprises publiques et grande industrie.

Cette caste d’ingénieurs scientifiques au service de la grandeur du pays, merveille inventée par la France, précède de loin le gaullisme : École des Ponts en 1747 sous Louis XV, École des Mines en 1783, Polytechnique restructurée par Napoléon en 1804.

Le gaullisme l’a rallumée avec une intensité rare.

Cette machine a produit la dissuasion (Gerboise Bleue, premier essai nucléaire français en février 1960, qui a fait de nous le premier pays en dehors des deux grands à produire seul son arme nucléaire), Astérix puis Ariane (premier satellite français en 1965, troisième puissance spatiale mondiale après les deux grands), le programme électronucléaire (plan Messmer du 5 mars 1974, qui a lancé la quasi-totalité des 58 réacteurs aujourd’hui en service), le TGV, Airbus, et la deuxième place mondiale à l’export d’armement.

Aucun de ces programmes n’aurait survécu à un arbitrage budgétaire annuel ni aux alternances politiques. Tous ont survécu parce que l’architecture institutionnelle les protégeait.

Mais cette merveille institutionnelle s’est grippée.

II. L’état profond économique français, dissous dans l’Europe

L’état profond économique français a été démantelé pièce par pièce entre 1983 et 2002, après quatre décennies de pression idéologique américaine et par décision active des élites françaises.

La pression américaine est venue d’une stratégie d’après-guerre visant à arrimer toute l’Europe à l’ordre libéral atlantique.

Conversion patiente des élites françaises par le programme Fulbright (bourses américaines créées en 1946 pour former les élites étrangères aux États-Unis), la Ford Foundation et la fameuse French-American Foundation avec son programme Young Leaders ; mais aussi inscription dans le marbre du droit communautaire dès la CECA de 1951, ancêtre de l’UE, dont les articles antitrust ont été co-rédigés par Robert Bowie, professeur à Harvard, pendant que Jean Monnet recevait un financement discret de la Ford Foundation.

Rien de machiavélique : l’Amérique avait intérêt à un marché européen libéral et a poussé ses outils en ce sens.

Côté pile, les États-Unis ont diffusé en Europe la face libérale de leur capitalisme (concurrence, antitrust, valeur actionnariale).

Côté face, ils ont gardé pour eux les outils durs : commande publique de défense, FCPA extraterritorial (Foreign Corrupt Practices Act, loi anticorruption qui permet de sanctionner toute entreprise étrangère dès qu’une transaction passe par un dollar ou un serveur américain), sanctions unilatérales, renseignement économique.

Si l’influence américaine a sans aucun doute préparé les esprits et les institutions, le coup de grâce porté à l’économie puissance européenne est cependant in fine venu de l’Europe elle-même.

L’Acte unique de 1986 et Maastricht en 1992 ont fait de la Communauté européenne une machine d’intégration économique. Tout ce qui faisait le cœur de l’état profond économique français (commande publique orientée, champions nationaux protégés, politique industrielle planifiée) est devenu, du point de vue du marché intérieur, un reliquat à démanteler.

Les élites françaises ont fait un pari qui n’était pas absurde sur le papier : sacrifier une (grande) part de l’indépendance économique des états pour construire une Europe unifiée, capable de construire des géants à même de lutter à l’échelle mondiale.

Avec le recul cependant, nous pouvons désormais conclure que le pari n’a pas été tenu.

D’un côté, son état profond économique affaibli par l’intégration européenne, la France s’est trouvée désarmée face aux captations industrielles américaines : Alstom Énergie 2014-2015, Photonis 2020, Airbus et ses 3,6 milliards d’euros d’amende anticorruption.

De l’autre, l’Europe n’a pas construit les champions continentaux promis. Pas de Google européen, pas de SpaceX européen, pas de Nvidia européen.

Cet échec tient à quatre mécanismes structurels :

  • la coopération multi-nationale qui se transforme en marchandage de parts de budget (SCAF, Galileo) ;
  • le refus de la concentration productive : un champion concentre, et aucun pays n’accepte que le centre de gravité se déplace chez le voisin ;
  • l’absence de souverain fiscal européen capable de compenser les pays perdants ;
  • l’intrication de l’économie européenne avec celle des États-Unis, qui rend très difficile toute stratégie de confrontation ou de protectionnisme.

Concrètement, la dissolution de l’état profond économique français s’est opérée sur trois plans simultanés :

  • les vagues de privatisations successives ont transféré au privé l’essentiel du périmètre industriel public en trois temps : Saint-Gobain, Paribas et Société Générale en 1986-1988, Elf et Rhône-Poulenc en 1993-1995, France Télécom et Aérospatiale (devenue EADS) entre 1997 et 2002 ;
  • les organes de pilotage ont été parallèlement démantelés ou neutralisés : le Commissariat général au Plan a été vidé de sa substance jusqu’à sa transformation en simple cellule de prospective (France Stratégie depuis 2013), la DATAR a été absorbée puis dissoute, la Direction du Trésor a abandonné son rôle d’orientation industrielle au profit d’une fonction de gestionnaire de portefeuille confiée à l’APE (Agence des participations de l’État) en 2004 ;
  • les hauts fonctionnaires des grands corps, qui formaient la colonne vertébrale humaine de cet appareil, ont basculé massivement vers le privé : le pantouflage des inspecteurs des finances vers Rothschild, Lazard et les directions du CAC 40 s’est accéléré dans les années 1990 et 2000, vidant l’État de son capital humain stratégique au profit des entreprises désormais cotées.

Nous sommes donc dans cette situation difficile où nous sommes privés de notre outil national de puissance économique historique et où l’UE qui devait prendre le relais est encore incapable pour les décennies à venir de construire une alternative viable.

Nous n’avons donc plus qu’un seul choix : nous appuyer sur ce qu’il nous reste d’état profond.

Et ce qui nous reste, c’est l’état profond régalien, éparpillé entre DGA, CEA, les armées, la DGSE, la DGSI, une partie du MEAE, etc.

III. Réunifier l’état profond régalien et lui donner les outils de la puissance

Notre état profond régalien a survécu jusqu’à nos jours, mais n’est plus piloté avec la même efficacité qu’autrefois.

La densité des dossiers stratégiques a explosé, la coordination interministérielle est devenue lente, et la vitesse de la compétition technologique impose un autre tempo.

De Gaulle pouvait tenir seul tous les arbitrages stratégiques. Sans héros de guerre sous la main, et avec une complexité technologique qui a explosé, il nous faut un cadre permanent.

Aujourd’hui, les grands dossiers tombent sur le bureau de l’Élysée en mode dérogatoire, sans délai contraint : chaque dossier devient un coup de dés.

La bonne nouvelle est que la solution est connue et pratiquée ailleurs : c’est le Conseil national de sécurité (CNS).

Ça existe chez tous nos voisins (États-Unis depuis 1947, Italie depuis 2007, Royaume-Uni depuis 2010, Allemagne depuis 2025). Il s’agit dans chaque cas d’un organe d’arbitrage stratégique présidé par le chef de l’exécutif, doté d’un secrétariat permanent qui gère la complexité et la densité des flux et d’instruments d’opposabilité qui permettent de contraindre et accélérer l’exécution.

Le matériau juridique français existe déjà sous la forme du CDSN (Conseil de défense et de sécurité nationale, créé par décret en 2009).

Et les briques opérationnelles aussi : un secrétariat général (le SGDSN) qui rassemble près d’un millier d’agents, un comité de restructuration industrielle hérité des années 1980, un service de sécurité économique à Bercy, l’Agence des participations de l’État qui pilote nos positions stratégiques cotées, et France 2030 et ses cinquante-quatre milliards de planification sectorielle.

Le manque vient du chef d’orchestre permanent capable d’aligner ces composants sur un même tempo.

Il reste donc à muscler le CDSN en trois étages, chacun répondant à un manque précis.

Premier étage : régler l’alignement interministériel

Aujourd’hui, un dossier qui touche simultanément Bercy, les Armées, le Quai d’Orsay et Matignon traîne entre cabinets pendant des mois faute de chef d’orchestre permanent.

Solution : par décret, on refond le CDSN en Conseil national de sécurité (CNS), on étend son périmètre aux technologies critiques et à l’économie stratégique, et on installe un secrétariat permanent qui agrège l’existant en directions thématiques (Défense, Renseignement, Cyber, Énergie, Technologies critiques et IA, Économie stratégique, Chaînes de valeur).

Un Conseiller national de sécurité, à rang ministériel, convoque chaque semaine les directeurs de cabinet et remonte les blocages au président.

Ce qu’on gagne : un point de coordination unique, un délai d’arbitrage qui passe de plusieurs mois à quelques jours, une mémoire administrative continue.

Aucun vote parlementaire requis : un décret suffit, dans la continuité du CDSN actuel. L’extension aux technologies critiques et à l’économie stratégique sera verrouillée par l’étage 2.

Deuxième étage : donner au CNS un levier juridique sur les acteurs économiques

Un CNS coordonné mais sans pouvoir d’opposition aux entreprises et aux opérateurs régulés ne sert à rien : il faut pouvoir orienter la commande publique, bloquer une cession sensible, contraindre un opérateur d’importance vitale à acheter français sur ses intrants critiques.

Solution : par loi ordinaire, voter une Loi de programmation industrielle de sécurité nationale (LPISN), sur le modèle de la loi de programmation militaire.

Elle crée la catégorie d’« infrastructure essentielle de sécurité nationale » avec son arsenal opposable :

  • une commande publique dérogatoire pour les produits substantiellement militaires, avec descente civile organisée par la suite via les projets européens d’intérêt commun ;
  • un blocage des investissements étrangers ramené à deux semaines au lieu des plusieurs mois actuels ;
  • une entrée capitalistique négociée de l’APE ou de Bpifrance dans les actifs stratégiques, plus solide juridiquement que la golden share frontale.

Ce qu’on gagne : la capacité de dériver plusieurs milliards de commande publique vers les champions nationaux, le pouvoir de bloquer une OPA hostile sur Mistral en deux semaines plutôt qu’en six mois.

Troisième étage : la vitesse d’exécution présidentielle

Une fois le CNS coordonné et la LPISN votée, il faut un instrument permettant au président de déclencher l’appareil sans repasser par un texte législatif à chaque dossier.

Solution : la directive présidentielle de sécurité nationale (DPSN), créée par la LPISN sur le modèle des National Security Presidential Memoranda américains, adaptée au cadre français.

Signée par le président et contresignée par le Premier ministre (article 19 de la Constitution), elle s’impose aux ministères par la chaîne hiérarchique gouvernementale et aux opérateurs privés via les obligations légales de la LPISN.

Ce qu’on gagne : un instrument présidentiel à délai court, qui transforme une décision politique en obligation administrative et industrielle en quelques semaines plutôt qu’en plusieurs lois successives.

Tout cela peut se faire très rapidement en 2027.

Décret CNS dès la formation du nouveau gouvernement, LPISN au premier semestre du quinquennat, révision constitutionnelle envisageable à mi-quinquennat, une fois les premiers bénéfices engrangés, pour codifier la primauté du CNS et la rendre opposable dans la durée.

Il faut être cependant réaliste.

Même si un tel dispositif permet de muscler notre futur président et d’élever ses capacités à la hauteur de nos enjeux historiques, si celui que nous élisons en 2027 n’a pas la trempe, le CNS ne sera pas grand chose de plus qu’une cellule de prospective.

Les institutions ne peuvent pas tout, in fine, nous sommes dépendants des humains.

Maintenant que nous avons les outils pour agir, reste à définir la feuille de route de nos actions, afin d’utiliser notre état profond régalien nouvellement boosté pour préempter les trois champs technologiques qui décideront de la place de la France dans la nouvelle révolution industrielle.

IV. Faire passer l’IA, la robotique et le nucléaire sous régalien

Le redressement industriel français ne se jouera pas sur les batailles perdues d’hier mais sur la préemption des trois technologies qui décideront de la prochaine décennie : l’intelligence artificielle, la robotique humanoïde et l’abondance énergétique.

La France détient dans chacun de ces champs des briques rares en Europe : Mistral en IA de frontière, Pasqal et Quandela en quantique, Wandercraft en robotique humanoïde, Crolles et Soitec en semi-conducteurs, et un parc nucléaire à l’électricité la moins chère et la plus décarbonée du continent.

Ce qui manque n’est ni la technologie ni même fondamentalement le capital, qui suit la commande.

Ce qui manque est un client de référence régalien assez gros pour ancrer une filière industrielle, comme l’état profond américain l’a fait historiquement pour les semi-conducteurs ou l’Internet et récemment pour Palantir, SpaceX ou encore Anduril.

Le principe est simple. L’État français commande massivement à ses pépites pour ses besoins militaires et de sécurité.

Cette commande militaire est juridiquement protégée du droit européen de la concurrence par l’article 346 du TFUE, déjà mobilisé sans complexe par plusieurs États membres pour protéger leurs filières militaires (Fincantieri en Italie, achats Patriot et F-35 par la Pologne).

Elle ancre la chaîne industrielle, fait baisser les coûts, et permet ensuite de la décliner en version civile, négociée à Bruxelles dans le cadre des PIIEC (Projets Importants d’Intérêt Européen Commun, qui autorisent un État membre à subventionner massivement une entreprise sur un projet stratégique).

Le délai contentieux européen, de trois à cinq ans, laisse le temps de créer entre-temps des effets d’agglomération irréversibles.

Sur l’intelligence artificielle

Trois directives présidentielles créent immédiatement le marché :

  • un programme militaire d’IA porté à deux milliards d’euros par an, contre environ trois cents millions actuellement à l’AMIAD (l’agence ministérielle créée en 2024), soit un tiers du coût annuel de la dissuasion. De quoi faire de la DGA, du CEA et de la DGSE des clients de référence pour Mistral, Pasqal et les acteurs de la puissance de calcul souveraine. Un tel programme est suffisamment grand pour forcer du transfert de technologie en provenance des spécialistes des semi-conducteurs japonais et coréens ;
  • la fin programmée des dérogations à l’obligation d’hébergement souverain. La doctrine existe depuis 2023 mais reste neutralisée par les régimes Bleu et S3NS. Calendrier : interdiction de toute nouvelle dérogation, commande publique massive vers Mistral, OVH et Outscale pour combler le vide en cinq ans, sortie complète des dérogations existantes au terme ;
  • une extension de cette obligation aux entreprises publiques et régulées (EDF, SNCF, La Poste, RATP, banques systémiques, Sécurité sociale), soit plusieurs milliards de commandes redirigées en une décision.

Sur la robotique humanoïde

Le levier est la commande militaire et la dualisation des grands ports :

  • un programme d’équipement des armées en plateformes humanoïdes (portage logistique, sécurité périmétrique, soutien santé), à hauteur d’un milliard d’euros par an, place Wandercraft, qui a finalisé en juin 2025 son partenariat industriel avec Renault et déploie depuis Calvin sur ses chaînes, dans la position qu’occupait Dassault avec le Mirage IV des années 1960 : fournisseur de référence, montée en série garantie, descente de coût permettant ensuite l’extension civile ;
  • la qualification militaire de Marseille-Fos et du Havre ouvre ces zones à Wandercraft pour la manutention et la surveillance, sous couverture juridique militaire. L’automatisation de ces deux ports permet de leur redonner une efficacité et une ampleur de classe mondiale qu’ils n’auraient jamais dû perdre. La bataille sociale avec la CGT-Ports est réelle et bloque ces dossiers depuis trente ans : elle se mène, avec un volet substantiel de reconversion et de garantie d’emploi sur les nouveaux métiers automatisés. Sans cela, la qualification juridique reste lettre morte.

Sur le nucléaire

Le client de référence existe déjà mais reste fragmenté entre quatre administrations qui ne se parlent pas assez : DGEC, DGA, CEA et EDF.

Or les chaufferies nucléaires des sous-marins et porte-avions planifiés sur 2025-2050 mobilisent les mêmes forges, les mêmes soudeurs, les mêmes qualifications fournisseurs que la chaîne EPR2 civile.

Trois directives présidentielles dérisquent simultanément la dissuasion et la souveraineté énergétique :

  • intégration des chaufferies militaires et du parc EPR2 étendu (trajectoire haute des Futurs énergétiques 2050 de RTE, soit une cinquantaine de gigawatts nucléaires à mi-siècle) dans un programme industriel unique sous tutelle Armées-Élysée, sur le modèle De Gaulle-Pompidou-Messmer ;
  • programme de petits réacteurs modulaires (SMR) militaires pour bases stratégiques et navires logistiques, qui ancre Nuward et structure un produit déclinable en version civile ;
  • offre clé en main bouclée par EDF, préfinancement Bpifrance et garantie souveraine, pour reprendre face aux Sud-Coréens (Dukovany, seize milliards) le terrain perdu à l’export. La bataille se joue sur le coût total et la garantie de calendrier ; volume cible : trois à quatre milliards d’euros par an.

Le marché ainsi créé attire le capital et le talent de toute l’Europe.

Trente à cinquante milliards d’euros captables sur 2026-2030 via un véhicule France-Numérique logé à Bpifrance, un emprunt vert souverain dédié et un livret nucléaire à fiscalité dérogatoire.

Quinze à vingt-cinq mille ingénieurs captables en trois ans en plafonnant les cotisations patronales sur des métiers stratégiques étroitement définis, et en absorbant les équipes allemandes en restructuration (Bosch, Cariad, Aleph Alpha).

Cinq mille soudeurs nucléaires hautement qualifiés et trente mille emplois industriels nucléaires formés en dix ans en répliquant le modèle Saint-Marcel sur trois nouveaux centres régionaux.

Coût net additionnel pour l’État en régime de croisière : cinq à sept milliards d’euros par an, soit moins d’un quart de point de PIB.

À comparer aux deux points de PIB de la loi de programmation militaire actuelle, c’est un effort défense majoré d’environ dix pour cent.

Un choix politique tout à fait assumable.

La même mécanique sera répliquée plus tard aux autres domaines clés de priorité deux, tels que la grille électrique lourde (Schneider, Legrand, Nexans), aux terres rares (Orano) et à la biotech (Sanofi, Pasteur).

V. Le pari du prochain président

L’histoire nous a montré qu’il est possible de redresser un pays en une petite dizaine d’années.

Un président fraîchement élu en 2027 peut en l’espace d’un quinquennat mettre en place les outils de la puissance, le Conseil national de sécurité, et enclencher des effets de cliquets qui nous mettront sur la voie d’un redressement techno-industriel radical.

Le régalien va porter des sujets qui ne sont pas son métier historique, et l’architecture régalienne sur-couvrira son périmètre le temps d’amorcer des effets d’agglomération irréversibles.

Le précédent existe.

La dissuasion nucléaire a été dotée pendant soixante-cinq ans d’une coalition transpartisane qui a survécu aux alternances de 1981, 1995, 2012 et 2017.

À l’inverse, le Plan Calcul de 1966 a été cassé par les alternances et la fragmentation européenne.

Le CNS doit hériter de la culture de la première, pas de la seconde.

Nous sommes la nation qui, partie d’un pays dévasté en 1944, est devenue en quinze ans une puissance nucléaire indépendante (Gerboise Bleue 1960), spatiale autonome (Astérix 1965), électronucléaire civile (plan Messmer 1974), fabricante des trains et avions les plus rapides du monde.

Cette nation est encore vivante.

Ses corps techniques savent. Son régalien tient. Ses pépites attendent.

Reste le courage politique pour incarner tout cela.

Et le courage ne naîtra que si tous ensemble, nous mettons une saine pression sur la classe politique.

La lettre L