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Le conflit s’achemine-t-il vers une stabilité précaire ou vers une nouvelle escalade ?
Par Murad Sadygzade, président du Centre d’études sur le Moyen-Orient et maître de conférences invité à l’Université HSE (Moscou).

Dans la nature, presque tout obéit à la loi du pendule. Le mouvement commence par une impulsion, s’accélère sous la pression de l’énergie cinétique, atteint un point extrême, puis, tôt ou tard, est ramené vers l’équilibre. Cet équilibre n’est jamais absolu et jamais éternel.
Ce n’est qu’un état de stabilité temporaire, une pause avant le prochain choc, la prochaine pression, la prochaine force extérieure qui remettra le mécanisme en mouvement. L’histoire politique a souvent évolué au même rythme. Les empires s’étendent et se contractent, les révolutions se radicalisent et s’institutionnalisent, les guerres éclatent puis cherchent un langage d’épuisement. La guerre actuelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran ne fait pas exception.
Un équilibre précaire
La phase active de l’agression contre l’Iran, qui a débuté le 28 février par des frappes américaines et israéliennes à grande échelle, a duré près de deux mois dans sa forme la plus intense. Le conflit s’est ouvert par des attaques coordonnées contre des cibles militaires, des infrastructures et des dirigeants iraniens, après quoi la riposte de l’Iran a transformé la frappe initiale en une confrontation régionale plus large. Dans l’analogie du pendule, la riposte de l’Iran est devenue une impulsion supplémentaire d’énergie cinétique. Elle n’a pas arrêté le mécanisme. Elle lui a donné un nouvel élan. Elle a élargi l’arc de la guerre, a placé le détroit d’Ormuz au centre de la crise, a perturbé les flux énergétiques et a forcé Washington à se rendre compte que la pression militaire seule ne permettait plus d’exercer un contrôle politique.
Aujourd’hui, le pendule semble revenir vers son point d’équilibre. Non pas vers la paix au sens moral du terme, ni vers la réconciliation, mais vers une stabilisation temporaire. En politique, l’équilibre est souvent moins un triomphe de la sagesse qu’une reconnaissance des limites. Les États-Unis ont découvert les limites de la coercition, l’Iran a découvert les limites de l’escalade, et Israël a découvert que même la supériorité militaire ne permet pas d’imposer facilement un ordre régional durable. La région elle-même a une fois de plus découvert qu’aucune guerre autour de l’Iran ne reste confinée à l’Iran.
Le premier cycle de négociations à Islamabad a échoué, mais il a montré que la diplomatie continuait de fonctionner en coulisses. Début avril, l’Iran et les États-Unis ont reçu un plan visant à mettre fin aux hostilités, décrit comme un cadre en deux étapes qui commencerait par un cessez-le-feu et évoluerait ensuite vers un accord final plus large impliquant des restrictions nucléaires et un allègement des sanctions. Des informations ultérieures ont fait état d’un mémorandum d’une page qui déclarerait la fin de la guerre et ouvrirait une fenêtre de négociation de 30 jours sur le détroit d’Ormuz, le programme nucléaire iranien et les sanctions américaines.
Il est clair qu’après une action militaire destructrice, la diplomatie ne peut pas instaurer immédiatement la confiance. Elle doit d’abord créer des canaux de communication et établir que l’autre partie est capable de respecter des engagements limités. Même une mauvaise confiance, une confiance fragile, une méfiance enrobée de procédure, peut valoir mieux que l’absence totale de communication. Les guerres prennent souvent fin non pas parce que les parties se font soudainement confiance, mais parce qu’elles commencent à craindre ce que l’absence de toute entente pourrait engendrer.
Le premier volet de la structure à deux volets dont il est question est un accord de paix, ou plus précisément, un accord visant à mettre fin à la guerre. Le second volet est un accord sur le nucléaire, qui nécessiterait plus de temps, davantage de formalités juridiques et probablement un cadre du Conseil de sécurité. Selon les informations disponibles, le plan en cours d’élaboration utiliserait d’abord un protocole d’accord pour annoncer la fin des hostilités sur plusieurs fronts, y compris au Liban, tandis que les deux parties s’engageraient à respecter la souveraineté territoriale de l’autre. Par la suite, les parties disposeraient d’environ 30 jours pour négocier l’allègement des sanctions, les indemnisations, le déblocage des avoirs gelés, les limites nucléaires et la réouverture des voies maritimes.
Une telle formule reflète le véritable équilibre des forces. Washington souhaite un accord sur le nucléaire, mais il a besoin que le détroit d’Ormuz soit rouvert et que la guerre soit politiquement close. Téhéran souhaite un allègement des sanctions et des garanties de sécurité, mais il a également besoin de temps pour réparer les dégâts, restaurer la confiance économique interne et convertir son endurance sur le champ de bataille en levier diplomatique. Les États-Unis auraient proposé un allègement partiel des sanctions et la libération d’une partie des fonds iraniens gelés dans le cadre de ce nouveau dispositif, tandis que l’Iran accepterait des limites ou un moratoire sur l’enrichissement d’uranium ainsi que des restrictions maritimes.
Comment les États-Unis se sont mis eux-mêmes dans une impasse
La position américaine est affaiblie par une contradiction fondamentale : Washington s’est lancé dans la confrontation avec une force écrasante, mais n’a pas bénéficié d’un soutien politique massif. Les alliés de l’OTAN ont salué certains objectifs, mais ont à plusieurs reprises évité de participer directement à la campagne américaine. Plus tard, ils ont refusé de se joindre au blocus des ports iraniens imposé par Trump, proposant à la place de n’apporter leur aide qu’une fois les combats terminés. Cela montrait que la puissance américaine, bien que toujours considérable, ne suscite plus automatiquement l’obéissance des alliés dans des guerres que d’autres jugent facultatives, risquées ou politiquement toxiques.
Les partenaires régionaux de Washington se sont également montrés prudents. Les États du Golfe craignent peut-être l’Iran, mais ils craignent aussi de devenir le champ de bataille sur lequel s’affronteront les États-Unis et l’Iran. La crise du détroit d’Ormuz a démontré que la géographie de cette guerre donne à l’Iran un levier qui ne peut être détruit par les bombes sans conséquences pour tout le monde. La riposte militaire de l’Iran a infligé des pertes aux positions et aux moyens américains dans la région, tandis que son contrôle sur ce goulet d’étranglement maritime a transformé une guerre contre l’Iran en un problème économique mondial.
Pour Washington, il s’agit d’une défaite politique, même si l’équilibre militaire reste en sa faveur. Une grande puissance peut remporter des batailles tout en perdant le discours, semer la destruction sans parvenir à forcer l’adversaire à se rendre. Elle peut annoncer un succès tout en étant contrainte de reprendre les négociations avec l’État même qu’elle comptait briser. L’administration Trump a tenté de rétablir sa position par la pression, le blocus et l’annonce du « Project Freedom », une opération visant à sécuriser ou à rouvrir le passage dans le détroit d’Ormuz. Trump a ensuite suspendu l’opération tout en soulignant les progrès réalisés dans les pourparlers avec l’Iran.
D’abord, il y a eu la force. Puis le blocus. Ensuite, une opération visant à surmonter les conséquences du blocus et un contre-blocus. Puis une suspension de cette opération, car la diplomatie s’est à nouveau imposée. Aux échecs, on appelle cela le « zugzwang », une situation où chaque coup disponible aggrave la position du joueur. L’escalade risque de déclencher une guerre régionale plus vaste. La désescalade ressemble à une retraite. Maintenir le blocus nuit au commerce mondial et s’aliène les partenaires. Le lever sans concessions ressemble à un échec. Exiger la capitulation totale de l’Iran rend tout accord impossible. Accepter un compromis partiel sape la rhétorique initiale de pression maximale.
Des fondations fragiles
Le nouveau plan de désescalade reconnaît que l’Iran ne peut être écarté de l’ordre régional par la seule volonté, que la puissance militaire américaine ne peut sécuriser Ormuz sans arrangements politiques, et que la préférence d’Israël pour une pression stratégique permanente ne peut à elle seule garantir la stabilité au Moyen-Orient. Si ce plan est réel et si les parties en acceptent la logique fondamentale, il pourrait servir de pont temporaire entre la guerre et une confrontation maîtrisée.
Pourtant, les risques restent énormes, et le premier d’entre eux est Israël. Tout accord réduisant la pression sur l’Iran sera considéré par les partisans de la ligne dure israéliens comme une défaite stratégique. Israël pourrait craindre que même un mémorandum de paix limité donne à l’Iran le temps de se reconstruire, de se réarmer et de rétablir sa force de dissuasion. Si les dirigeants israéliens concluent que la diplomatie fige le conflit selon des termes favorables à Téhéran, ils pourraient tenter de saboter le processus par de nouvelles frappes, des opérations de renseignement ou des pressions sur Washington. La guerre au sens large s’étend déjà sur de multiples fronts, et les rapports sur la situation émergente mentionnent explicitement des hostilités au-delà de l’Iran, notamment au Liban. Tout front laissé en suspens peut devenir l’étincelle qui fera basculer le pendule à nouveau.
Le deuxième risque concerne la politique intérieure américaine. Un accord pragmatique avant les élections de mi-mandat pourrait servir à Trump de moyen pour réduire la pression exercée par des électeurs lassés d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Mais ce même accord pourrait également être utilisé comme une pause pour se regrouper. Washington pourrait accepter une stabilisation temporaire pour l’instant, puis revenir après les élections à un scénario plus coercitif, en affirmant que l’Iran a violé l’esprit de l’accord. C’est pourquoi Téhéran doit négocier sérieusement, mais sans démanteler sa force de dissuasion en échange de promesses qui pourraient être reniées par le prochain calcul politique américain.
Le troisième risque concerne la question nucléaire elle-même. Un mémorandum de paix peut être succinct, car le silence sert souvent la diplomatie. Mais un accord nucléaire ne peut se fonder sur le silence. Il doit répondre à des questions épineuses concernant l’enrichissement, les stocks, la vérification, l’enchaînement des sanctions, les compensations et la durabilité juridique des engagements. L’expérience antérieure du JCPOA continue de jeter une ombre sur tout nouvel accord. L’Iran sera en droit de demander pourquoi il devrait accepter des restrictions si une future administration américaine peut abandonner l’accord. Washington, quant à lui, voudra des garanties lui permettant de faire confiance à la retenue nucléaire de l’Iran après la guerre. La résolution de ces questions nécessitera des mécanismes spécifiques, et non de simples discours.
Pourtant, la possibilité d’un nouvel accord est réelle si l’on adopte une approche pragmatique. Le pendule se stabilise vers l’équilibre, bien que lentement, car le niveau d’énergie cinétique antérieur est devenu insoutenable. Les forces qui ont mis le système en mouvement sont toujours présentes, mais le système cherche à se stabiliser car un mouvement continu menace de briser le mécanisme.
Les semaines à venir montreront si le nouveau plan en deux étapes constitue un véritable pont ou seulement une nouvelle pause tactique. Si le mémorandum est signé, il pourrait ramener le pendule à un équilibre temporaire. Si Israël rejette la stabilisation, ou si Washington considère l’accord comme une pause avant de renouveler la pression, le pendule recevra à nouveau une impulsion. Et si cela se produit, le prochain balancement pourrait être plus ample, plus rapide et plus destructeur que le précédent.