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Takamasa Ishizuka – Directeur DEVNET JAPON

En décembre dernier, alors que l’on parlait de la stratégie de sécurité nationale américaine, l’attention s’est portée sur le concept dit des « CINQ Puissances Centrales » (ou « C5 »), attribué au président américain Donald Trump.
Ce concept envisage un nouveau forum de grandes puissances – les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde et le Japon – cinq nations exerçant une influence décisive sur l’ordre mondial en termes de population, de puissance militaire, de puissance économique et de capacités technologiques. 

Contrairement au G7 ou au Conseil de sécurité des Nations Unies, il constituerait un nouveau cadre de dialogue entre grandes puissances. Bien que la Maison Blanche n’ait pas officiellement reconnu ce concept, les questions qu’il soulève devraient être perçues par les Nations Unies – une institution dont l’efficacité est de plus en plus mise à mal – comme un catalyseur de transformation.

L’essence du concept C5 ne se limite pas à la création d’un nouveau forum international. 
Elle repose sur la reconnaissance du fait que l’ordre international dominé par l’Occident s’est rigidifié et que les institutions existantes, y compris les Nations Unies, ne sont plus en mesure de refléter fidèlement le véritable équilibre des pouvoirs.
 Elle traduit une prise de conscience réaliste : la fragmentation actuelle de l’ordre mondial ne peut plus être gérée par les seuls idéaux et institutions conventionnels.

L’objectif de Trump serait de renforcer les relations avec le Japon et l’Inde – deux pays voisins de la Chine – afin de créer un effet dissuasif indirect dans le cadre de la stratégie américaine globale à l’égard de la Chine. 
Parallèlement, on perçoit une volonté de dépasser les cadres centrés uniquement sur les alliés occidentaux traditionnels et de relativiser l’ordre de sécurité conventionnel centré sur l’OTAN en y intégrant la Russie et la Chine comme puissances majeures disposant de leurs propres sphères d’influence.

Du point de vue de la Russie, l’attrait du C5 ne réside pas dans l’institution elle-même, mais dans le fait que, au sein de ce cadre de « cinq grandes puissances », la Russie peut affirmer sa position sans être unilatéralement liée par les normes occidentales.
Pour la Chine, en revanche, le C5 n’est pas nécessairement synonyme de plus grande liberté. 
La Chine ambitionne d’égaler, voire de surpasser, les États-Unis dans les domaines militaire, économique et technologique d’ici les années 2030. 
Or, ce qui importe le plus à la Chine n’est pas d’assumer les responsabilités d’un « État gardien » garant de l’ordre établi, mais plutôt de maximiser son influence économique et géopolitique. Si l’on se penche sur l’histoire du Japon, on constate que, durant la période Tokugawa, existait un système appelé sankin-kōtai (présence alternée). 
Ce système imposait des coûts considérables aux domaines féodaux, les contraignant de fait à se soumettre à l’ordre du shogunat.
La puissance ne se résume pas à la capacité de vaincre un adversaire ; elle réside également dans la capacité de lui imposer des contraintes continues et de modifier ses comportements.

Appliquées à la situation actuelle de la Russie, les sanctions occidentales et l’aide militaire qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine n’ont pas seulement révélé sa faiblesse. La Russie a imposé aux nations occidentales des coûts fiscaux, politiques et militaires considérables, prolongeant ainsi le fardeau du maintien de leur unité. En ce sens, la puissance contemporaine ne se mesure plus à la force momentanée, mais à l’endurance et à la résilience à long terme.

Le futur ordre mondial ne sera pas déterminé uniquement par les technologies de pointe ou le degré d’intégration économique. 
Il sera plutôt façonné par la capacité à absorber une pression soutenue avec souplesse, à gérer la fragmentation et l’incertitude, et à exercer un commandement transversal sur de multiples domaines : politique, économique, informationnel, infrastructurel, énergétique et alimentaire.

Le champ de bataille ne se limite plus au domaine militaire. 
Les fondements mêmes de la vie quotidienne – politique, économie, information, logistique, finance, santé, alimentation et infrastructures – sont devenus des arènes de compétition interétatique. 
Imposer des coûts défensifs perpétuels à ses adversaires et supporter soi-même une telle pression : telle est l’essence de l’expansion stratégique que poursuivent les grandes puissances contemporaines.
Dès lors, que doivent apprendre les Nations Unies de cette réalité ?
Les forces de coopération et de solidarité internationales sont aujourd’hui largement dispersées. 
Aucun pays ne peut, à lui seul, relever les défis d’envergure mondiale. 
Changement climatique, crises alimentaires, maladies infectieuses, catastrophes naturelles, réfugiés, pauvreté, énergie, intelligence artificielle et cyberespace : ces défis transcendent les frontières nationales et sont devenus des problèmes complexes qu’aucun État ne peut résoudre seul.

Pourtant, l’ONU actuelle demeure incapable de modifier sa propre Charte – fondée sur les rapports de force en vigueur lors de sa création – et n’a pas réussi à entreprendre de véritable réforme institutionnelle. 
Ses principaux organes, à commencer par le Conseil de sécurité, portent encore l’empreinte profonde de l’ordre international qui prévalait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et ne reflètent guère la réalité multipolaire actuelle.

Cela ne signifie toutefois pas que l’ONU doive être considérée comme obsolète. 
Au contraire, le moment est venu pour elle de renouer avec ses origines. 
Le préambule de la Charte des Nations Unies commence par ces mots : « Nous, peuples des Nations Unies ». 
À sa création, l’ONU n’a pas été conçue comme une simple union d’États ; elle a été pensée comme une institution destinée à préserver l’avenir des peuples du monde, des citoyens du monde.
Dans cette perspective, les acteurs de la transformation de l’ONU ne doivent plus se limiter à certains États ou dirigeants. Les États membres, les agences onusiennes, les ONG, la société civile, les entreprises, les institutions universitaires, les collectivités locales, les communautés religieuses, les jeunes et chaque citoyen du monde doivent collaborer face à chaque
défi, en créant de nouveaux canaux pour faire progresser activement l’ONU.
Les ONG et la société civile ne sont pas de simples soutiens extérieurs à l’ONU. 
Ce sont des acteurs de terrain qui sont les premiers à appréhender les difficultés sur le terrain et qui interviennent dans des domaines difficiles d’accès pour les institutions étatiques : l’aide humanitaire, l’éducation, la santé, la protection de l’environnement, la revitalisation communautaire, les secours en cas de catastrophe et la consolidation de la paix. 
En utilisant des canaux institutionnels tels que le statut consultatif auprès de l’ECOSOC, les ONG peuvent s’engager activement auprès des Nations Unies en tant qu’acteurs du plaidoyer politique, de la mise en œuvre de programmes, du reporting de terrain et de la coopération internationale – ce qui constitue une voie essentielle pour le renouveau de l’ONU.
Dans cette perspective, si le concept du C5 représente une restructuration réaliste de l’ordre mondial menée par les grandes puissances, alors les Nations Unies doivent proposer une alternative : un système de coopération internationale fondé sur la participation citoyenne mondiale. 

Le monde ne doit pas être mû par les seules grandes puissances ; les États et la société civile doivent tisser des liens à plusieurs niveaux, et l’ordre mondial doit être reconstruit par la résolution des défis sur le terrain. 
Telle est la nouvelle vision des Nations Unies qu’il convient d’articuler.

Pour restaurer l’autorité des Nations Unies et promouvoir le développement économique de ses États membres ainsi que l’amélioration des conditions de vie de leurs citoyens, l’ONU doit entreprendre un « renouvellement, un approfondissement et une évolution » décisifs de ses fonctions.

Le renouvellement consiste à transformer l’ONU, d’une organisation centrée sur les conférences, en une plateforme orientée vers l’action qui met en œuvre des programmes concrets.
L’approfondissement signifie aller au-delà des délibérations intergouvernementales pour
renforcer institutionnellement les partenariats avec les ONG, la société civile, les entreprises, les institutions universitaires et
les collectivités locales.

L’évolution signifie faire évoluer l’ONU, d’un simple symbole d’idéaux, en une véritable organisation. Un système de gestion global et pratique intégrant la réponse aux catastrophes, la santé, la sécurité alimentaire, la logistique, l’éducation, l’énergie, la finance et les technologies numériques.

Une nouvelle vision pour les Nations Unies, compatible avec le concept du C5, ne se résume pas à une simple agrégation du pouvoir des grandes puissances. Elle exige que les États membres assument leur juste part de responsabilité financière, tandis que les ONG et la société civile lancent des programmes concrets, en collaboration avec les gouvernements nationaux, les agences onusiennes, les entreprises privées et les institutions universitaires, afin de bâtir une coopération internationale axée sur les solutions.

L’ONU est à la fois une union d’États et une institution publique œuvrant pour l’avenir des citoyens du monde. Si le concept du C5 annonce une restructuration de l’ordre mondial par les grandes puissances, l’ONU doit proposer une nouvelle voie : la « gouvernance citoyenne mondiale », où États et société civile participent de concert.
Ce qui est désormais exigé des Nations Unies, ce n’est pas une réaffirmation d’idéaux, mais des circuits d’action.

Non pas des conférences, mais des programmes.
Non pas les États seuls, mais la société civile.
Et une prise de conscience de notre identité de citoyens du monde, transcendant les frontières nationales.
Le concept C5 ne doit pas être perçu uniquement comme une menace révélant les limites des Nations Unies. Il s’agit plutôt d’un catalyseur essentiel, d’une opportunité pour les Nations Unies de se réinventer et d’évoluer en une institution internationale proactive, digne de la société mondiale du XXIe siècle.

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