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Chine, Etats-Unis, Iran, la synchronisation, Russie, Visite de Poutine à Pékin
L’Iran s’est rendu à Moscou. L’Iran s’est rendu à Pékin. Trump est venu à Pékin. Poutine vient à Pékin. Les compteurs sont remis à zéro.
Andrew Mok

L’Iran s’est rendu à Moscou. L’Iran s’est rendu à Pékin. Trump est venu à Pékin. Poutine suit maintenant.
C’est l’ordre qui compte.
Pas les quarante accords. Pas l’année de l’éducation Russie-Chine. Pas même Power of Siberia 2. Le véritable enjeu, c’est la synchronisation.
Les horloges sont en train d’être remises à zéro.
Le 27 avril, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est rendu à Moscou et s’est entretenu avec Vladimir Poutine. La guerre qui avait débuté le 28 février, opposant les forces américaines et israéliennes à l’Iran, durait depuis deux mois. Poutine a promis son soutien. Les deux hommes ont passé en revue ce que l’Iran pouvait accepter, ce qu’il ne pouvait pas accepter et ce sur quoi il serait prêt à transiger concernant le détroit d’Ormuz.
Neuf jours plus tard, le 6 mai, Araghchi s’est rendu à Pékin et a fait un exposé sensiblement identique à Wang Yi. Il a informé Pékin de l’état d’avancement des négociations entre les États-Unis et l’Iran. Il a exposé les prochaines étapes de l’Iran. Il a déclaré ensuite devant les caméras que les deux parties avaient passé en revue tous les dossiers en cours : la guerre, les conditions de sa fin, la question nucléaire, les sanctions, Ormuz.
À la mi-mai, Donald Trump est arrivé à Pékin avec une délégation suffisamment importante pour être considérée comme un objet politique en soi. L’Iran était à l’ordre du jour. Ormuz était à l’ordre du jour. La partie américaine pouvait savoir qu’Araghchi s’était rendu à Pékin. Elle ne pouvait pas savoir ce que Pékin avait conclu de sa visite.
Le 19 mai, Vladimir Poutine arrive.
La presse occidentale présentera cela comme le point d’orgue d’une saison diplomatique chargée. Araghchi s’est rendu à Moscou. Araghchi s’est rendu à Pékin. Trump est venu voir Xi. Poutine a suivi. La séquence fait office d’argument. Les photos montreront des tapis rouges. Le vocabulaire reviendra, encore et encore, sur l’alignement.
Ce n’est pas le bon mot.
L’alignement est un état statique. Deux parties sont alignées lorsqu’elles pointent dans la même direction. Ce mot ne permet aucune analyse, car il présuppose que rien ne change. L’alignement était là hier, il est là aujourd’hui, il sera là demain. Il permet à l’Occident de se complaire dans l’idée que la Chine, la Russie et l’Iran ne sont que trois États autoritaires naturellement attirés dans l’orbite les uns des autres.
Le mot juste est « synchronisation ».
La synchronisation, c’est ce que l’on fait après que l’adversaire a agi. C’est dynamique. Cela nécessite un réajustement constant du timing, des messages, des engagements et de la tolérance au risque après chaque nouvelle information qui entre dans le système.
Les horloges alignées dérivent. Les horloges synchronisées sont réinitialisées.
La guerre américaine contre l’Iran était le coup de l’adversaire. La chaîne qui a suivi, Téhéran à Moscou, Téhéran à Pékin, Trump à Pékin, Poutine à Pékin, constitue le protocole de synchronisation. Chaque rencontre alimente la suivante. Araghchi a dit à Poutine ce que l’Iran pouvait endurer. Neuf jours plus tard, il l’a dit à Pékin. Pékin s’est ensuite entretenu avec Trump pendant deux jours et a obtenu quelque chose que ni Téhéran ni Moscou ne pouvaient obtenir de l’extérieur : une preuve humaine directe de la manière dont le système américain se comporte sous pression.
C’est l’atout que Poutine s’envole pour récupérer.
Sunzi l’a clairement exprimé dans le dernier chapitre de L’Art de la guerre : la prescience ne vient pas des esprits, des analogies ou des calculs. Elle vient de ceux qui connaissent la situation de l’ennemi. En langage moderne, c’est ce qu’on appelle le renseignement humain (HUMINT). Les satellites peuvent montrer les déploiements. Le cyberespace peut voler des documents. L’IA peut analyser des discours. Mais la question décisive après la visite de Trump à Pékin est plus ancienne que tout cela : qu’a appris Xi de l’homme assis en face de lui ?
À l’ère des constellations de satellites, de l’interception de signaux, de la cyberpénétration et des grands modèles linguistiques entraînés sur chaque déclaration publique jamais faite par Trump, la tentation est de supposer que tout ce qui est important peut être capturé à distance.
Ce n’est pas le cas.
Ce qui importe le plus, c’est peut-être la façon dont un homme se comporte de l’autre côté de la table. Si l’offre de Trump sur Ormuz semblait préparée ou improvisée. Si sa délégation s’est crispée lorsque les sanctions ont été évoquées. Si les responsables économiques ont réagi, corrigé ou simplement observé. Si les PDG avaient l’air d’instruments du pouvoir américain ou de pétitionnaires en quête d’accès au marché chinois. Si Trump a maintenu le contact visuel lorsque Taïwan a été mentionné.
Ce ne sont pas là des détails insignifiants. Ils font partie de ce que l’on appelle le renseignement humain (HUMINT), que nul satellite ne peut remplacer.
Quand tant de choses sont visibles depuis l’orbite, ce qui reste humain devient stratégique.
Trump a donné à Xi deux heures de preuves humaines. Sa délégation a donné à Pékin quelque chose de plus large : une carte en direct des pans de la puissance américaine qui ont encore besoin de la Chine, de ceux qui peuvent encore influencer la politique, et de ceux qui ne font que montrer leur force.
La formation de Poutine au KGB rend cela évident. Il connaît la différence entre un document et une source. Moscou peut lire le communiqué. Poutine a besoin du jugement de Xi sur l’homme qui l’a rédigé.
Cela ne fait pas de la Russie un client. Cela fait de Pékin le lieu où les puissances sous pression se synchronisent après avoir pris contact avec Washington.
L’Iran a déclenché la guerre. Trump a proposé le marché. Poutine pose le problème de la coordination.
L’énergie fait partie de ce problème. La Chine achète le pétrole russe comme un négociant. La Russie veut que la Chine achète le gaz russe comme un conjoint. Le pétrole peut être acheté, négocié à prix réduit, réacheminé et revalorisé. Le gaz exige des infrastructures, de la durée et un engagement. Power of Siberia 2 n’est donc pas seulement un gazoduc. C’est une décision sur la part de l’endurance russe que la Chine souhaite garantir, et selon quelles conditions.
C’est pourquoi Pékin peut attendre.
Une Russie forte complique la vie de l’Occident. Une Russie affaiblie complique la vie de la Chine. Une synchronisation entre la Russie, l’Iran et la Chine complique la vie de Washington.
C’est là l’enjeu majeur qui se cache derrière le faste.
Les quarante accords seront signés. Le projet « Power of Siberia 2 » sera annoncé ou reporté. La déclaration multipolaire sera publiée. L’année de l’éducation sera saluée. La déclaration commune dira ce que ce genre de déclarations dit toujours.
Mais le véritable résultat n’est pas le papier.
Moscou peut lire le communiqué. Les satellites peuvent observer le cortège. Mais seul Pékin peut dire à Poutine comment se comportait Trump lorsque l’Iran, Taïwan et le pouvoir étaient à l’ordre du jour.
C’est pourquoi la visite se fait en personne.