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Guy Mettan

Le 4 juillet prochain, les Etats-Unis célébreront leur 250e anniversaire. En 250 ans, ils n’auront connu qu’une vingtaine d’années de paix et auront déclenché plus de 200 guerres ou interventions militaires un peu partout dans le monde. Sans compter les changements de régime par la violence (environ 70 tentatives depuis 1945).

Donald Trump, comme Bill Clinton ou Barack Obama avant lui, a été élu en promettant qu’il mettrait fin aux «guerres stupides» déclenchées par ses prédécesseurs. Dix-huit mois à peine après son retour au pouvoir, il n’en a cessé aucune (voir l’Ukraine et la Palestine) et, outre son incursion armée contre le Venezuela, en est déjà à sa deuxième guerre contre l’Iran.

Parler de «puissance bienveillante» à propos des Etats-Unis relève donc du syndrome de Stockholm ou du doux euphémisme, pour ne pas dire du mensonge éhonté. Quels que soient leurs présidents, les Nord-Américains restent intoxiqués à la guerre. Laquelle apparaît, sur une si longue durée, non pas comme un accident dû au hasard ou à la malignité des méchants, mais bel et bien comme l’outil privilégié de leur domination.

Le triomphe historique du soft power américain

Cet instrument, il faut le reconnaître, ils ont su l’utiliser avec une habileté rare depuis un siècle, soit depuis que Woodrow Wilson a décidé d’entrer dans la Première Guerre mondiale aux côtés des alliés franco-britanniques au nom de l’idéalisme humanitaire, de la défense de la démocratie et de la libération des peuples opprimés. Depuis 1917, les Etats-Unis n’ont cessé de déployer un soft power d’une efficacité inégalée. Ils l’ont porté à un sommet pendant la Guerre froide, durant laquelle ils ont réussi à présenter leurs agressions armées en Corée puis au Vietnam comme autant de batailles épiques pour la liberté et contre le totalitarisme communiste.

Pendant des décennies, avec un art consommé du marketing et du narratif, ils ont réussi à vendre leurs guerres sans pitié comme de banales opérations de police ou comme des combats héroïques destinés à sauver le monde « libre », lequel, assurait-on, se montrait très heureux de sa servitude volontaire à l’égard de son bienfaiteur transatlantique. Le principe d’un soft power efficace ne consiste-t-il pas à convaincre ses vassaux de suivre les ordres de leur suzerain par l’adhésion douce plutôt que par la force ?

Ce mélange de force brute et de persuasion douce a fait merveille jusqu’au début des années 2000, vainquant l’ennemi communiste et disloquant l’Union soviétique en 1991, et s’assurant ainsi une hégémonie militaire, économique et idéologique quasi totale sur l’ensemble de la planète. Hégémonie que des dizaines de thuriféraires zélés nous présentaient comme l’avènement tant attendu de la « fin de l’histoire » et le début d’une ère de mondialisation heureuse, de félicité capitaliste et de démocratie libérale généralisée.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais c’était faire peu de cas de la résistance des gueux et des vices du système, ou de ses contradictions comme disaient les marxistes. En 2001, les attaques du 11 septembre, puis en 2008 la crise des subprimes, sont venus porter des coups sévères à la dictature suave de l’empire du Bien, l’obligeant à prendre des mesures de coercition de plus en plus visibles.

Celles-ci se déployèrent dans trois directions. La première consista à renforcer l’appareil militaire et à renouer avec la guerre pure et dure (« hard power »). À la fin du XXe siècle, on avait pu penser que les guerres du Golfe, de Tchétchénie et de Yougoslavie n’étaient que des reliquats de la guerre froide. Après 2001, l’invasion de l’Afghanistan, de l’Irak, puis les interventions en Libye et en Syrie, suivies en 2014 par de brusques regains de tension en Ukraine, en Géorgie et à Taiwan, avant de s’étendre à la Palestine, à l’Iran et au Liban, ont montré qu’il s’agissait en fait d’un enchainement d’actes délibérés, inscrits dans un plan d’ensemble.

Tout récemment, l’augmentation des budgets militaires de 50% voulue par Trump début 2026 et l’adoption du Plan d’action maritime (MAP) en février afin de réaliser le programme de « restauration de la dominance maritime de l’Amérique » se sont inscrits dans cette logique du retour à la suprématie militaire des Etats-Unis, non seulement dans « l’hémisphère occidental » mais sur l’ensemble du globe.

Le deuxième axe a porté sur la guerre contre le terrorisme (War on Terror), initiée par George W. Bush après le 11 septembre 2001. Contrairement à la propagande avancée à l’époque, cette lutte contre le terrorisme, en principe justifiée par la nécessité de riposter aux attentats, visa moins à détruire l’ennemi extérieur que l’ennemi intérieur. La lutte contre Ben Laden devint le prétexte à une mise au pas des oppositions intérieures et des altermondialistes.

Dans un retournement des priorités inquiétant, l’objectif consista avant tout à surveiller, à contrôler et à mâter ses propres populations, à travers la généralisation de la surveillance de masse, la mise au pas des médias, la criminalisation des voix dissidentes (accusées de complotisme et de propager des fake news) et la stigmatisation des populistes et des souverainistes qu’on accusa d’être d’extrême-droite afin de les discréditer. Bref, il s’agissait d’élargir le domaine de la guerre à l’ennemi intérieur via la mise en place d’une véritable guerre de l’information, permanente et en profondeur, contre celles et ceux qui résistaient à l’uniformisation totalitaire de la pensée et à la réduction de la vie politique aux seuls jugés raisonnables.

Edward Snowden et Julian Assange furent à la fois les principaux dénonciateurs et les principales victimes de ces opérations de lustration idéologique et politique. Cette forme inédite de guerre informationnelle a atteint son paroxysme dans les pays occidentaux avec la guerre en Ukraine, en Palestine et en Iran, les voix dissidentes, celle de Jacques Baud pour ne citer qu’elle, étant impitoyablement traquées.

Le troisième axe a consisté à élargir encore le front de la guerre, en l’étendant à l’ensemble de la sphère économique par la mise en place d’une politique de sanctions systématiques contre les pays rivaux et les régimes récalcitrants d’importance stratégique, tels la Russie, le Venezuela, l’Iran ou les voisins d’Israël.

Ce régime de sanctions, sans être nouveau – Cuba les subit depuis 1960 et l’Irak l’a payée au prix fort dans les années 1990 avec la mort d’un demi-million d’enfants – a commencé sous l’ère Obama. Dans un premier temps, il s’agit d’élargir abusivement le droit américain aux autres pays de la planète, qui se virent frappés d’amendes délirantes sous prétexte qu’ils avaient enfreint les sanctions américaines ou utilisé le dollar dans leurs affaires avec les pays sanctionnés. France, Suisse, amis ou ennemis, tous ont dû signer des traités FATCA et se plier aux règles imposées unilatéralement par l’empire.

Cet avatar des anciens blocus et autres embargos a franchi une nouvelle étape spectaculaire en 2014, après le coup d’Etat de Maïdan, lorsqu’il a été massivement appliqué non plus à des pays marginaux comme Cuba, l’Iran ou le Venezuela, mais à une puissance de première importance, la Russie de Poutine. En 2022, après l’invasion de l’Ukraine, un pas supplémentaire a été franchi quand les Etats-Unis et l’Union européenne ont multiplié les plans de sanctions – on en est au vingtième aujourd’hui – et déployé des dizaines de milliers de mesures contre la Russie.

Donald Trump a essayé de porter encore plus haut cette forme de guerre économique en ne les limitant plus aux adversaires de l’Amérique mais en les étendant à son rival, la Chine, et à ses alliés, les pays européens, ainsi qu’à l’ensemble de ses partenaires commerciaux, en les frappant de taxes douanières prohibitives. Au-delà de ses effets espérés sur la création d’emploi, l’imposition de tarifs douaniers apparaît ainsi comme une tentative d’élargissement de la guerre économique à l’ensemble de la planète.

Dans toute cette affaire, Trump n’a guère innové puisqu’il n’a fait que poursuivre la politique impériale séculaire de ses prédécesseurs. Mais il faut cependant lui laisser cet apport original : il a spectaculairement renoncé à l’hypocrisie qui prévalait jusqu’ici. Il a abandonné les invocations rituelles au droit international et à « l’ordre mondial fondé sur des règles ». Il a renoncé au soft power traditionnel et à la défense de la démocratie et des libertés pour privilégier le recours à la puissance américaine sous sa forme la plus brutale.

A ses yeux, l’Amérique n’a plus de temps ni d’argent à perdre dans des opérations de séduction jugées inefficaces et ambiguës. D’où sa décision de supprimer l’USAID, d’ignorer le multilatéralisme et de sortir de nombre d’organisations internationales dans lesquelles la voix des Etats-Unis finissait par devenir inaudible. Retour donc à l’usage de la force et de la violence au détriment de la diplomatie, du droit et des bonnes manières.

Le monde n’y a pas gagné en sécurité. Mais il a gagné en clarté : même les Européens les plus serviles ne peuvent plus se réfugier dans les jupes de Mother America et lécher les bottes de Daddy Trump sans se ridiculiser. Et leurs sempiternels appels au respect de « valeurs » et de droits de l’homme qu’ils sont les premiers à bafouer quand leurs protégés, Zelenski ou Netanyahu, les violent, ne trompent plus la majorité mondiale.

Donald Trump, dans une tentative désespérée de restaurer la puissance de l’Amérique, a donc mobilisé l’ensemble de l’arsenal à sa disposition. Réussira-t-il dans son entreprise ? Y a-t-il de la substance derrière les effets de manche ? Ses succès et ses gains sont-ils pérennes ou provisoires ? Réponse dans notre prochain article : comment la résistance à l’empire s’organise.

Antithèse