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Par Jeffrey Sachs – Berliner Zeitung 

L’économiste et diplomate Jeffrey Sachs appelle le chancelier allemand Merz à entamer immédiatement des pourparlers avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la paix en Europe.

Le chancelier Merz,

Il y a six mois, dans ma lettre ouverte, j’exhortais l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que la normalisation du conflit. Six mois plus tard, la situation en Europe s’est considérablement aggravée. L’Europe et la Russie s’enfoncent dans une guerre ouverte. Et face à cette dérive, Monsieur le Chancelier, votre responsabilité est immense. Aucun dirigeant européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’occupe la position de l’Allemagne, ni ne dispose du pouvoir que vous détenez personnellement, pour enrayer cette catastrophe. Allez-vous œuvrer pour la paix ?

Vous-même, avec le Premier ministre Meloni et le président Macron, avez appelé en janvier 2026 à la reprise des relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de « pays européen ». Pourtant, vous n’avez pas mené de dialogue. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit d’un abandon de responsabilité extraordinaire. Durant vos mois à la chancellerie, avez-vous seulement tenté un dialogue de fond avec le président Poutine ? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il seulement tenté un dialogue de fond avec son homologue russe, Lavrov ? De véritables conversations, comme celles qui ont mis fin à la Guerre froide. La réponse, d’après les documents publics, est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir conscience de l’urgence.

Ces derniers jours ont marqué une dangereuse accélération qui devrait mobiliser toute l’attention européenne. Les deux capitales sont désormais la cible d’attaques soutenues : des drones ukrainiens à longue portée ont mené des frappes en profondeur sur Moscou, ciblant notamment des sites civils ; les frappes russes de missiles et de drones contre Kiev se sont considérablement intensifiées. Des drones ukrainiens ont pénétré l’espace aérien des pays baltes, faisant craindre un incident imminent susceptible d’entraîner l’Europe directement dans le conflit. Une frappe ukrainienne dévastatrice contre un lycée de garçons à Lougansk a encore davantage érodé les derniers signes de retenue. Le 25 mai, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, agissant sur instruction du président Poutine, a officiellement notifié au secrétaire d’État américain que les forces armées russes lançaient désormais des frappes « systématiques et soutenues » contre des installations et des centres de décision à Kiev, et le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux États-Unis et aux autres pays d’« assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne ». Ce message est le prélude à une escalade majeure. La diplomatie est plus urgente que jamais.

La défense de l’Ukraine ne passe pas par la poursuite des massacres, mais par une paix acceptable pour toutes les parties. Or, nous sommes confrontés à une escalade, avec toujours plus de morts, de destructions et la perspective réelle d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En réclamant toujours plus d’armements, une capacité de combat toujours plus importante et des démonstrations de « détermination » toujours plus bruyantes, et en laissant entendre que l’Allemagne se prépare à la guerre au lieu d’œuvrer à y mettre fin, vous avez permis à Berlin de devenir un accélérateur, et non un frein, à une guerre à l’échelle européenne.

La responsabilité de l’Allemagne : six points particuliers

L’Allemagne porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il est impératif d’examiner son bilan avec honnêteté. J’expose ci-dessous six graves échecs de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.

Tout d’abord, le traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. Le 12 septembre 1990, à Moscou, l’Allemagne signait le Traité sur le règlement définitif concernant l’Allemagne – le « traité 2+4 » – qui achevait la réunification allemande. Ce traité a été obtenu grâce aux assurances solennelles données à Mikhaïl Gorbatchev par Hans-Dietrich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres dirigeants occidentaux, que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’Est. Les documents déclassifiés – notamment les mémorandums désormais publics rassemblés par les Archives de la sécurité nationale de l’Université George Washington – sont sans équivoque : ces assurances ont été données et étaient clairement destinées, à l’époque, à s’appliquer au-delà du territoire de l’ancienne RDA, à l’Europe de l’Est. Ces assurances ont été réaffirmées tout au long de 1990 et 1991.

Le traité 2+4 limite le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ex-RDA et rappelle les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’aucune nation ne doit se faire au détriment de celle d’une autre. Qui, sérieusement, croit que l’Union soviétique se souciait des troupes occidentales présentes sur le territoire de l’ex-RDA tout en restant indifférente aux armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev ? Bien sûr que non.

La question de l’élargissement de l’OTAN a été discutée en détail et l’Allemagne a donné aux dirigeants soviétiques des assurances explicites de non-élargissement à l’Est – assurances qui ont ensuite été bafouées. L’Allemagne était la principale bénéficiaire de ces assurances, qui constituaient la contrepartie de sa réunification. Pourtant, dès 1993, les dirigeants allemands ont commencé à encourager la violation de ces assurances.

Deuxièmement, le témoignage de la chancelière Merkel elle-même. Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’elle comprenait, lors du sommet de Bucarest de 2008, qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre contre la Russie. Elle connaissait la ligne rouge de la Russie. Et pourtant, elle a cédé aux pressions américaines, acceptant le communiqué de compromis selon lequel l’Ukraine et la Géorgie « deviendront » membres de l’OTAN. Cette simple phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est un cadeau pour ses successeurs : elle leur a dit, clairement et avec ses propres mots, ce qui était entendu à l’époque. L’Allemagne ne devrait pas prétendre le contraire aujourd’hui.

Troisièmement, la trahison de l’accord du 21 février 2014. Le 21 février 2014, à Kiev, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, en collaboration avec ses homologues polonais et français, a négocié un accord entre le président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait le retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le président Poutine a été consulté et l’accord a été ratifié. Il s’agissait d’une importante réussite diplomatique dans un contexte de violence extrême. Pourtant, moins de vingt-quatre heures plus tard, Ianoukovitch était renversé par un coup d’État violent. L’Allemagne n’a pas insisté sur l’application de l’accord qu’elle venait de garantir. Au contraire, suivant l’exemple des États-Unis, elle a soutenu le nouveau gouvernement, comme si aucun accord n’avait jamais existé. Cette décision a convaincu Moscou que les signatures occidentales n’étaient pas fiables.

Quatrièmement – ​​Minsk II. En février 2015, la chancelière Merkel a personnellement négocié Minsk II dans le cadre du format Normandie et a promis le soutien politique de l’Allemagne par le biais de la Déclaration de soutien adoptée à Minsk le 12 février 2015. Pendant sept ans, la disposition politique clé – l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine – n’a jamais été mise en œuvre par Kiev. L’Allemagne n’a pas fait pression sur Kiev pour qu’elle applique la disposition d’autonomie qu’elle avait pourtant défendue, et Merkel a reconnu par la suite que l’accord avait servi de prétexte pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le président Hollande a tenu les mêmes propos. Autrement dit, la garantie n’en était pas une. Il s’agissait d’une manœuvre, une fois de plus à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était clair : on ne peut se fier aux signatures occidentales.

Cinquièmement – ​​Nord Stream. Le 7 février 2022, dans la salle Est de la Maison-Blanche, le président Biden annonçait – en présence du chancelier de l’Échiquier Olaf Scholz – que « si la Russie envahit… alors Nord Stream 2 n’existera plus. Nous y mettrons fin. » À la question de savoir comment, il répondit : « Je vous le promets, nous en serons capables. » Les gazoducs furent détruits sept mois plus tard lors d’un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – enquêtes journalistiques menées aux États-Unis et en Allemagne, piste suivie par le procureur fédéral allemand et déclarations publiques d’anciens responsables – convergent largement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement allemand le sait depuis longtemps. Pourtant, l’Allemagne a laissé la responsabilité s’abattre publiquement sur la Russie, malgré les preuves directes, tandis qu’un acte de sabotage industriel contre l’économie allemande est resté impuni.

Sixièmement, l’accord d’Istanbul d’avril 2022, qui était à portée de main. Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, les négociateurs russes et ukrainiens se sont réunis à Istanbul pour discuter des termes d’un accord de paix : la neutralité de l’Ukraine hors de l’OTAN, des garanties de sécurité multilatérales, des limitations convenues des effectifs militaires et le règlement politique progressif des questions du Donbass et de la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a confirmé publiquement que l’accord était imminent et que l’Occident, et notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, a œuvré pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnson à Kiev en avril 2022, visant à enjoindre l’Ukraine à ne pas signer, est de notoriété publique. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen dans son ensemble, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne n’a pas pris position sur ce sujet, alors même qu’elle en a subi plus que tout autre État européen les conséquences économiques.

La seconde catastrophe : l’autodestruction économique de l’Allemagne

Votre priorité absolue doit être la paix. Le message d’hier en provenance de Moscou nous indique à quel point l’heure est grave. Mais une seconde catastrophe se déroule en parallèle : la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigatrice et la victime.

L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream et la rupture consécutive des relations commerciales entre l’Allemagne et la Russie ont contraint l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gazoduc russe qu’il remplaçait. C’est un suicide industriel. Les secteurs chimique, sidérurgique, verrier et manufacturier énergivore allemands – les fondements mêmes du Mittelstand – perdent chaque jour davantage de compétitivité internationale. Les emplois qualifiés quittent l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands participent à un transfert de richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.

De plus, le gouvernement allemand s’engage désormais dans un renforcement militaire colossal – des centaines de milliards d’euros sur les dix prochaines années – pour se préparer à une guerre que la diplomatie pourrait aisément éviter. Il s’agit là d’un grave gaspillage des ressources nationales. Le défi fondamental auquel l’Allemagne est confrontée cette décennie est la compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie est un euro de moins investi dans le développement de l’intelligence artificielle, la conception et la fabrication de puces, l’infrastructure énergétique et les réseaux numériques à haut débit dont l’Allemagne a besoin pour demeurer une puissance économique mondiale.

La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est qu’on ne peut acheter aucune sécurité avec ces armes que la diplomatie ne puisse procurer à un coût infime, et qu’il ne peut y avoir de prospérité sans les investissements numériques et énergétiques que cette course aux armements va évincer.

Mon appel

Monsieur le Chancelier Merz, plus que tout autre dirigeant européen, la question de savoir si l’Europe sombrera dans la guerre générale ou renouera avec la négociation et la raison économique repose sur vous. L’heure est grave. Le message officiel adressé hier par Moscou à Washington le confirme sans équivoque. Je vous prie d’ouvrir un dialogue avec le président Poutine. Je vous prie d’envoyer votre ministre des Affaires étrangères à Moscou ou d’inviter le ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Je vous prie de rouvrir les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Je vous prie d’exiger de Kiev qu’elle cesse ses frappes contre des cibles civiles.

Plus important encore, dites la vérité au public allemand : qu’une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la voie réaliste pour sortir de la catastrophe, et que le rétablissement d’une relation économique normale avec la Russie est la voie réaliste pour sortir de la crise industrielle allemande.

Les conditions d’un accord acceptable que l’Allemagne pourrait proposer sont claires. Les combats cesseraient le long d’une ligne d’armistice. Toutes les parties renonceraient à tout recours futur à la violence concernant la question des frontières. L’Ukraine rétablirait sa neutralité et l’OTAN renoncerait définitivement à tout nouvel élargissement vers l’Est.

L’Europe et la Russie rétabliraient leurs relations économiques et mettraient fin aux velléités belliqueuses. L’OSCE redeviendrait le forum central pour la sécurité européenne, fondée sur le principe fondamental que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur des blocs militaires divisant l’Europe. Parallèlement à cette paix, l’Allemagne réorienterait ses ressources nationales vers les investissements numériques, en intelligence artificielle, dans les semi-conducteurs et dans l’énergie, indispensables à son avenir économique.

L’histoire se souviendra de ce que vous ferez et de ce que vous ne ferez pas au cours des prochaines semaines. Il en va de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées,

Jeffrey D. Sachs

Professeur à l’université Columbia

Professeur d’ université et directeur du Centre pour le développement durable de l’Université Columbia, où il a dirigé l’Institut de la Terre de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies (SDSN) et commissaire de la Commission des Nations Unies sur le haut débit pour le développement. 

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