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Par Alon Ben Meir
Depuis des décennies, Israël et les Palestiniens tentent de plier la réalité à leur volonté. Mais la réalité ne cède pas à la force, la mémoire ne s’efface pas sur commande et la justice ne peut être indéfiniment différée.
Au cours des trente dernières années, j’ai écrit des centaines d’articles et plusieurs ouvrages sur le conflit israélo-palestinien, l’analysant sous ses aspects historiques, religieux, psychologiques et géostratégiques, ainsi qu’à travers le prisme des dures réalités du terrain. Après tout cela, une conclusion demeure incontournable : il n’y aura de paix – aucune – sans une solution viable à deux États.
Près de soixante ans après la guerre de 1967, le conflit ne s’oriente pas vers une résolution, mais vers une rupture irrémédiable. Ce qui avait commencé comme une lutte nationale et territoriale s’est mué en une confrontation à somme nulle, façonnée par la peur, les traumatismes et des récits contradictoires. Les cycles de violence sont devenus structurels : attaques palestiniennes, représailles israéliennes, première et seconde Intifadas , guerres répétées à Gaza et troubles persistants en Cisjordanie. Chaque cycle a exacerbé la méfiance et réduit encore davantage les marges de manœuvre, déjà ténues, pour un compromis.
Perspectives psychologiques et historiques : Le souvenir de la Nakba – la catastrophe de 1948 qui a entraîné le déplacement de près de 700 000 Palestiniens – demeure fondamental pour l’identité et la conscience politique palestiniennes. Pour les Palestiniens, la Nakba n’a pas été un événement historique isolé, mais le début d’une expérience continue de dépossession et d’exil, dont les répercussions se font encore sentir de génération en génération.
Cela se reflète non seulement dans la persistance des communautés de réfugiés, mais aussi dans la conviction profonde que l’injustice historique n’a jamais été réparée. Cet héritage façonne l’attitude des Palestiniens face au conflit actuel, renforçant le sentiment que leur lutte ne vise pas seulement à mettre fin à l’occupation, mais aussi à reconquérir la dignité, les droits et la reconnaissance qui leur ont été refusés depuis 1948.
Puis vint le 7 octobre 2023, un tournant tragique. L’attaque du Hamas, d’une brutalité inouïe, qui a massacré 1 200 personnes, majoritairement des civils israéliens, a profondément choqué Israël et a conforté une conviction profondément ancrée dans la société israélienne : l’hostilité palestinienne est inébranlable et de puissantes factions restent déterminées à détruire Israël. Selon cette perspective, les tentatives de paix précédentes ont échoué non pas en raison de conditions défavorables, mais parce que l’autre partie rejette fondamentalement la coexistence.
Mais ce qui suivit a fondamentalement modifié le paysage moral et politique.
La guerre de représailles menée par Israël à Gaza, initialement présentée comme une campagne visant à anéantir le Hamas, a rapidement pris une ampleur et une ampleur bien plus dévastatrices. Des quartiers entiers ont été réduits en ruines, les infrastructures civiles ont été systématiquement détruites et des dizaines de milliers de Palestiniens, dont un grand nombre d’enfants, ont été tués.
Ce qui avait commencé comme une guerre d’autodéfense prit progressivement l’empreinte indéniable d’une punition collective, d’une vengeance et d’une répression. Par son ampleur et ses méthodes, la campagne franchit un seuil critique : non seulement disproportionnée, mais, par ses effets cumulatifs, indiscernable de ce que de nombreux juristes qualifient de génocide.
Pour les Palestiniens, il ne s’agissait pas d’une aberration, mais de la confirmation d’une crainte de longue date : la trajectoire ultime d’Israël n’est pas celle de la coexistence, mais celle d’une domination et d’un déplacement permanents.
Renforcement de la perception. Cette perception se renforce quotidiennement en Cisjordanie, où la violence des colons s’est intensifiée en fréquence et en gravité, souvent en présence – et parfois sous la protection – des forces de sécurité israéliennes. Ces actes ne sont pas aléatoires ; ils suivent un schéma :
Des groupes de colons armés attaquent des villages palestiniens, incendiant maisons et véhicules. Les oliveraies sont systématiquement arrachées et détruites, menaçant les moyens de subsistance et le patrimoine. Des civils, y compris des personnes âgées et des enfants, sont agressés physiquement. Un harcèlement constant contraint des communautés entières à abandonner leurs terres. Des mosquées et des écoles sont la cible d’incendies criminels. L’accès à l’eau est entravé, notamment par le blocage ou la contamination des sources essentielles.
Prises ensemble, ces actions constituent un processus lent mais délibéré de consolidation territoriale, que l’on ne peut décrire que comme une annexion rampante.
Parallèlement, les déclarations explicites de membres du gouvernement israélien actuel, prônant un « Grand Israël » s’étendant de la mer Méditerranée au Jourdain, ont levé toute ambiguïté. Pour les Palestiniens, ces déclarations témoignent d’une intention stratégique et renforcent la conviction que leur droit à un État n’est pas négocié, mais systématiquement empêché.
Intérioriser le cœur du conflit. Au fond, ce conflit ne porte pas seulement sur la terre ou la sécurité ; il s’agit de revendications concurrentes en matière de justice. Une vérité philosophique se dégage : une nation ne peut assurer son avenir en niant indéfiniment à d’autres peuples leurs droits fondamentaux. Le pouvoir peut réprimer, contenir, voire dominer, mais il ne peut étouffer l’aspiration collective d’un peuple à la liberté et à l’autodétermination.
Comme l’a observé G.W.F. Hegel , « Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel ». Quelles que soient les circonstances, aussi amères ou tragiques soient-elles, la réalité impose sa propre logique. Deux peuples habitent le même pays, et aucun ne peut éliminer l’autre. Aucune violence, aussi dévastatrice soit-elle, ne saurait altérer ce fait fondamental.
Une seconde vérité, tout aussi importante, s’impose : la souffrance historique, aussi profonde soit-elle, ne saurait justifier moralement la perpétuation de celle d’autrui. L’expérience historique juive, culminant dans les horreurs de la Shoah, exige sécurité et reconnaissance, mais elle ne saurait justifier des politiques qui nient à un autre peuple sa dignité et son existence nationale.
Hannah Arendt a averti avec la même clarté que « la violence peut détruire le pouvoir ; elle est totalement incapable de le créer ». La suprématie militaire peut produire des résultats temporaires, mais elle ne peut conférer de légitimité, favoriser la réconciliation ni garantir une paix durable.
Aujourd’hui, environ sept millions de Juifs israéliens et sept millions de Palestiniens vivent entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Aucun des deux camps ne compte partir. Ce conflit ne peut être résolu par la victoire. Seule la reconnaissance mutuelle et le compromis politique permettront une résolution.
Depuis octobre 2023, les positions des deux camps se sont considérablement durcies. En Israël, le discours politique s’est éloigné de tout soutien, même conditionnel, à la création d’un État palestinien, le présentant de plus en plus comme une menace existentielle. Du côté palestinien, la dévastation de Gaza et la réalité persistante de l’occupation ont renforcé la conviction que les négociations sont vaines et que la résistance, sous une forme ou une autre, est inévitable.
Cela doit changer.
Trouver une solution permanente est indispensable. La communauté internationale doit jouer un rôle décisif pour sortir de cette impasse.
Depuis des décennies, les États-Unis soutiennent la solution à deux États sans pour autant prendre de mesures concrètes pour la mettre en œuvre. Washington a protégé Israël de toute responsabilité et a supprimé toute incitation à un changement de politique. Washington doit traduire son engagement déclaré en actions concrètes : conditionner l’aide militaire, s’opposer sans équivoque à l’expansion des colonies et affirmer clairement qu’une occupation indéfinie est incompatible avec un partenariat stratégique à long terme.
Les États européens doivent dépasser le stade de l’alignement rhétorique en reconnaissant l’État palestinien, en développant les échanges commerciaux avec Israël et en soutenant les mécanismes de responsabilisation. Les États arabes doivent considérer les accords de normalisation non comme des fins en soi, mais comme des outils pour impulser des progrès concrets, tout en insistant sur la cohésion politique palestinienne et la réforme institutionnelle.
Un nouveau gouvernement israélien devrait prendre des mesures immédiates : stopper l’expansion des colonies, faire respecter l’état de droit face aux violences des colons, réaffirmer son engagement en faveur de compromis territoriaux et reprendre des négociations crédibles. Tout aussi important, il lui faudrait commencer à préparer l’opinion publique aux compromis nécessaires, en présentant la paix non comme une concession, mais comme un impératif stratégique.
En définitive, la société israélienne doit faire face à une réalité difficile mais inévitable : l’absence d’un État palestinien n’est pas source de sécurité ; elle constitue sa plus grande menace à long terme. L’occupation permanente, les inégalités et les guerres récurrentes anéantiront ce qui reste de la légitimité morale, du caractère démocratique et de la stabilité intérieure d’Israël.
L’impératif moral d’une solution. À ce moment critique, l’impératif moral est aussi impérieux que l’impératif stratégique. Kant soutenait que les êtres humains doivent toujours être considérés comme des fins en soi, et jamais comme de simples moyens. Tout avenir politique qui nie aux Israéliens comme aux Palestiniens leur dignité et leurs droits fondamentaux viole ce principe dans son essence même. Une paix juste et durable n’est donc pas une simple question d’opportunisme politique ; c’est une nécessité morale.
Au terme de toutes les guerres, de toutes les idéologies et de toutes les illusions, une vérité demeure inébranlable : aucun peuple ne disparaîtra, et aucun ne peut conquérir sa liberté au détriment de l’humanité de l’autre. La terre qu’ils partagent ne cède pas à la force, et l’histoire ne se plie pas au pouvoir. Elle attend, inflexible et immuable, la reconnaissance, exigeant la vérité, la justice mutuelle, la dignité réciproque et un choix conscient de la paix.
Cette terre a versé suffisamment de sang pour prouver ce que la force ne peut résoudre. Sans reconnaissance ni courage politique, les deux camps risquent de perdre non seulement du territoire, mais aussi l’avenir moral et humain qu’ils s’efforcent encore de préserver.
Alon Ben Meir, Professeur émérite de relations internationales, ayant enseigné au Centre des affaires mondiales de l’Université de New York et été chercheur principal au World Policy Institute, Ben-Meir est un expert du Moyen-Orient et des Balkans occidentaux, des négociations internationales et de la résolution des conflits. Au cours des vingt dernières années, il a participé activement à diverses négociations officieuses entre Israël, ses voisins et la Turquie.