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Chris Hedges s’entretient avec le professeur Mohammed Marandi sur les détails du protocole d’accord actuel, les perspectives de paix et l’avenir du Moyen-Orient.

Chris Hedges : Le Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif a annoncé aujourd’hui qu’un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran devrait « vraisemblablement être finalisé dans les vingt-quatre heures », bien que le ministère iranien des Affaires étrangères ait indiqué qu’un accord pourrait nécessiter encore quelques jours pour être formalisé. Malgré les pertes iraniennes et la crise économique déclenchée par la guerre en Iran — avec un coût estimé à 270 milliards de dollars de dommages de guerre — aucun des objectifs américains et israéliens n’a été atteint. L’État iranien ne s’est pas effondré. La nouvelle direction iranienne, centrée autour du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, ou CGRI, demeure défiant. L’Iran contrôle le détroit d’Ormuz, par lequel transitent quelque 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel. Il facture jusqu’à 2 millions de dollars — généralement réglés en monnaie chinoise — pour le passage des pétroliers par le détroit. L’économie mondiale, si le détroit n’est pas rouvert prochainement, se dirige vers le précipice, peut-être dans quelques semaines, avec les réserves stratégiques de pays comme le Japon et les États-Unis — qui ont été mobilisées pour pallier les pénuries de pétrole — se vidant rapidement. La hausse des prix du gaz et du pétrole à l’échelle mondiale — le prix de l’essence aux États-Unis est 34 % plus élevé qu’il y a un an, et le diesel a augmenté de plus de 50 % — est aggravée par des pénuries de produits essentiels tels que l’engrais azoté, l’aluminium et l’hélium. Trump et ses alliés israéliens sont parfaitement conscients que, qu’ils le veuillent ou non, l’Iran a les cartes en main.

Les exigences fondamentales de l’Iran — que je soupçonne d’être pour l’essentiel non négociables — sont les suivantes :

  • Un arrêt immédiat et permanent de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban.
  • L’engagement des États-Unis à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Iran et à respecter sa souveraineté.
  • La levée totale du blocus naval américain dans un délai de 30 jours.
  • Le retrait des forces américaines des zones entourant l’Iran.
  • La réouverture du détroit d’Ormuz dans un délai de 30 jours, selon les dispositions iraniennes.
  • La suspension des sanctions sur le pétrole iranien, les produits pétrochimiques et leurs dérivés, avec un accès complet aux ressources financières correspondantes.
  • Des plans de reconstruction d’une valeur d’environ 300 milliards de dollars à fournir par les États-Unis et leurs alliés.
  • Une période de négociation de 60 jours pour parvenir à un accord final sur les questions nucléaires, l’allègement des sanctions et la suppression des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil des gouverneurs de l’AIEA.
  • Le renouvellement par l’Iran de son engagement au titre du TNP [Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires] à ne pas produire d’armes nucléaires.
  • Aucune augmentation des forces américaines dans la région.
  • Aucune nouvelle sanction durant les pourparlers.
  • La libération de 24 milliards de dollars d’actifs iraniens gelés, dont la moitié doit être rendue disponible avant le début des négociations.
  • La création d’un mécanisme de surveillance pour garantir la mise en œuvre de l’accord.
  • L’entérinement de l’accord final par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Et la programmation des négociations finales seulement après la restitution de la moitié des fonds gelés de l’Iran — soit environ 100 milliards de dollars —, la suspension des sanctions pétrolières et la levée du blocus naval.

Pour s’entretenir avec moi depuis Téhéran de la guerre et de ses conséquences régionales et mondiales, ainsi que du protocole d’accord, voici le docteur Mohammed Marandi, professeur à l’Université de Téhéran et ancien conseiller de l’équipe de négociation nucléaire iranienne.

Alors, Mohammed — je crois que le président Trump a annoncé 39 fois qu’un accord de paix avait été conclu. Même si, peut-être, on ne devrait pas appeler ça un accord de paix, mais qu’il existe une forme d’entente permettant d’ouvrir des négociations. Les Pakistanais, bien sûr, sont assez optimistes. Le ministère iranien des Affaires étrangères, comme je l’ai mentionné dans l’introduction, a indiqué que l’accord ne serait probablement pas signé demain dimanche, et pourrait prendre plus de temps. Simplement de votre point de vue — en suivant la situation depuis Téhéran — où en sommes-nous ?

Est-on à la veille d’un accord de paix durable ?

Mohammed Marandi : Eh bien, il n’y a pas encore d’accord final. Il subsiste des divergences, et c’est pourquoi, lorsqu’ils disent que demain est peu probable, c’est parce que ces divergences n’ont pas été résolues. Le protocole d’accord, bien sûr — même si les deux parties signent l’accord, ou signent le protocole d’accord, cela ne signifie pas que nous allons avoir la paix, parce que beaucoup de choses peuvent se produire dans les jours et les semaines à venir.

Et il est déjà clair que le régime israélien tente d’empêcher toute normalisation de la situation dans la région. L’assaut au Liban s’est intensifié. Les meurtres augmentent. Ils bombardent des villages et des villes à travers le sud et le centre du Liban, tuant des dizaines de personnes chaque jour — des hommes, des femmes, des enfants — cela leur importe peu du tout. Et ils font cela pour raser tout le sud, pour le faire ressembler à Gaza, et beaucoup d’endroits ressemblent déjà à Gaza.

Donc la résistance du régime israélien et du lobby israélien pourrait perturber les progrès même s’il y a une signature. Mais au bout du compte, même si cela n’est pas perturbé, nous passons à la phase deux, et là les choses deviennent encore plus compliquées, parce qu’il y a les questions de sanctions contre l’Iran qui doivent être levées. Beaucoup d’entre elles ont force de loi aux États-Unis. Et bien sûr, le programme nucléaire iranien n’est pas quelque chose que le pays est prêt à démanteler ou à mettre de côté. Il ne renoncera pas à l’enrichissement parce que c’est un droit souverain. Donc il y a un immense champ de mines devant nous, et pendant que nous parlons, le détroit est toujours fermé. Nous nous dirigeons vers une crise économique mondiale, et si le protocole d’accord est signé et que nous avançons, et qu’il y a des perturbations, alors le détroit peut être refermé à nouveau. Donc rien n’est certain.

Chris Hedges : Je veux aborder la question du Liban, parce que — depuis l’annonce du cessez-le-feu, et, vous savez, c’était un cessez-le-feu que les États-Unis ont violé, et Israël, bien sûr, l’a violé immédiatement en menant une attaque très lourde, je crois, dix minutes après, au Liban. Et bien sûr, nous le voyons avec l’accord de « cessez-le-feu » à Gaza. Je crois qu’environ un millier de Palestiniens ont été tués [directement] par Israël depuis sa mise en place. Je me demande si c’est le type de trajectoire instable vers lequel nous nous dirigeons — où ce ne sont que des violations périodiques, des frappes périodiques, et un refus absolu de la part d’Israël de se conformer à l’une des exigences fondamentales de l’Iran, à savoir la fin des hostilités au Liban — l’argument étant que l’Iran n’attaquera pas les alliés américains dans la région dans le cadre de l’accord. Mais en même temps, Israël et les États-Unis ne peuvent pas attaquer les alliés iraniens tels que le Hezbollah.

Mohammed Marandi : Eh bien, cela concerne également Gaza, même si Gaza n’est pas nommée, mais en raison des bombardements intensifs de villages, de villes et de cités au Liban — le Liban est nommé spécifiquement — mais c’est une possibilité, et c’est ce que disent les Iraniens, qui empêchera l’accord de réussir. Les Iraniens disposent d’un levier considérable, et c’est bien sûr le détroit d’Ormuz, grâce à sa capacité à bloquer l’utilisation du détroit d’Ormuz par les alliés des États-Unis — parce que l’Iran ne ferme pas le détroit d’Ormuz. Il ne l’a jamais fermé complètement. Les pays qui étaient amis de l’Iran pendant la guerre, ou qui n’ont pas participé à l’assaut contre le pays, leurs navires vont et viennent, ils ont fait des allers-retours tout au long de cette période, sauf lorsque les Américains ont forcé la fermeture complète du détroit pendant quelques jours. Mais les pays comme les Saoudiens, les Émiratis, le Koweït, Bahreïn, le Qatar — leurs navires ne peuvent pas passer, ou les navires qui leur sont liés ne peuvent pas passer, parce qu’ils ont participé à la guerre. Donc dans le cadre de cet accord, ils seront autorisés à utiliser le détroit. Mais si les Israéliens violent l’accord, cela signifie que les Américains ont violé l’accord. Et nous avons vu ce qui s’est passé la dernière fois — vous y avez fait allusion — après les 39 jours de guerre, quand il y a eu un cessez-le-feu. Il y avait un accord pour une fin des hostilités au Liban, et bien sûr, le détroit allait être ouvert pour les navires liés à ces pays. Mais quand Netanyahu a commencé à bombarder massivement le pays, les Iraniens ont bloqué ces navires. Et Trump, bien sûr, a également imposé un siège sur les ports iraniens. C’est donc pour cette raison que le détroit est toujours plus ou moins fermé pour ces pays alliés des États-Unis.

Ce que je veux dire, c’est que ce ne sera pas comme l’accord nucléaire, le JCPOA [Plan d’action global commun], où les Iraniens, en 2015, avaient rempli leurs engagements et où les Américains ont décidé de ne pas le faire dans bien des cas. Obama a vraiment très mal traité l’Iran et l’administration de l’époque, parce qu’il était censé remplir une série d’engagements et il s’est abstenu d’en remplir la plupart [et a même imposé de nouvelles sanctions contre l’Iran après la conclusion de l’accord] — et c’est pourquoi le JCPOA n’est pas perçu favorablement en Iran. Cette fois-ci, ce que font les Iraniens, c’est qu’ils disent que les États-Unis doivent d’abord débloquer les actifs iraniens, les États-Unis doivent mettre fin au massacre au Liban, et ensuite nous pourrons avancer. Donc le séquençage est différent de celui du JCPOA, où l’Iran remplissait ses obligations et où les Américains pouvaient ensuite choisir de remplir les leurs ou non. Maintenant, dans certains aspects, les Américains doivent agir en premier. Dans d’autres aspects, c’est simultané.

Le sentiment de puissance de l’Iran et les multiples violations américaines

Chris Hedges : Eh bien, les Américains n’ont jamais honoré leurs accords avec l’Iran. En remontant à l’accord d’Alger [conclu en 1981 pour libérer les « otages » américains en Iran], qui promettait de ne pas s’ingérer dans les affaires iraniennes, les différents accords de cessez-le-feu — bombarder l’Iran en plein milieu des négociations —, le dernier accord de cessez-le-feu, où les États-Unis ont presque immédiatement établi un blocus de l’Iran, etc. Je pense qu’il est important de le noter du point de vue iranien : il existe un long passé de violations américaines.

Mohammed Marandi : Oui, absolument. Et il y a aussi d’autres accords que nous avons conclus au fil du temps, concernant l’Afghanistan, l’Irak, le Liban et ailleurs. Et dans chaque cas sans exception, ce sont les Américains qui ont violé l’accord. Et c’est pourquoi il y a beaucoup de scepticisme à Téhéran. Je ne connais personne qui croit que cet accord va être signé, puis que les Américains vont volontairement remplir leurs engagements, et qu’ensuite nous allons passer à l’étape deux, et qu’ensuite nous allons avoir une sorte d’accord global. Personnellement, je trouve ça hautement improbable, et n’importe quoi peut arriver en chemin. En fait — encore une fois, il est 22 heures samedi soir en ce moment — je ne suis toujours pas certain que l’accord sera signé. Je pense que les chances sont élevées parce que Trump est sous pression, mais il y a beaucoup de résistance sur certains éléments de l’accord qui, pour l’Iran, sont rédhibitoires. Les Américains ne veulent pas que les Israéliens aient les mains liées concernant le Liban. Les Iraniens disent qu’il doit y avoir un cessez-le-feu et qu’ils doivent revenir à la situation d’avant le début de cette guerre, et qu’ils ne peuvent pas avoir la liberté de mener des attaques contre le Liban quand bon leur semble.

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Chris Hedges : Eh bien, les Israéliens ont intérêt à saboter tout accord. Donc je veux dire — ce type de division entre les États-Unis et Israël — Trump — bien sûr, la pression que Trump ressent, c’est qu’il est au bord d’un effondrement financier mondial. Les réserves pétrolières stratégiques sont descendues à leur niveau critique. Il ne lui reste plus beaucoup de temps.

Mohammed Marandi : Oui, c’est le principal levier de l’Iran. Je veux dire, les Iraniens s’en sont très bien sortis sur le champ de bataille durant les 39 jours de combats. Ils ont le sentiment qu’ils ont gagné la guerre — pas seulement dans le sens où ils ont survécu. Ils ont le sentiment qu’ils ont effectivement fait du très bon travail en ripostant, que ce soit contre le régime israélien, les bases américaines, ou les actifs liés aux États-Unis ou aux alliés américains, en représailles aux frappes contre les infrastructures critiques iraniennes et les cibles civiles. Donc la confiance en soi aujourd’hui parmi les Iraniens ordinaires est très élevée.

Quand la guerre a commencé, les choses étaient très calmes en Iran, mais tout le monde ne croyait pas que nous allions gagner la guerre. Il y avait une part significative de la population iranienne qui était confiante dans le fait que nous gagnerions la guerre, mais il y avait une part significative de la population qui était très inquiète. Mais c’était très intéressant de voir à quel point les choses étaient calmes — même quand il est devenu clair que l’Ayatollah Khamenei était tombé martyr. On n’a pas vu des gens se ruer dans les magasins pour acheter de la nourriture et des choses comme ça. Tout était normal, même les stations-service. Il y avait peut-être quelques files d’attente, mais rien de vraiment extraordinaire aux stations-service ou ailleurs. Mais ensuite progressivement — après, disons, peut-être une semaine, et je me base sur ma propre expérience anecdotique — progressivement, on voyait les gens devenir de plus en plus confiants, et après dix jours, deux semaines, ils croyaient qu’ils étaient en train de gagner la guerre. Et quand l’Iran a finalement accepté le cessez-le-feu, après que Trump eut modifié sa position — passant d’une reddition sans conditions à l’acceptation littérale du plan en dix points de l’Iran comme cadre de négociation — beaucoup d’Iraniens disaient que nous devrions continuer la guerre.

Et même maintenant, il y a beaucoup d’Iraniens qui disent que nous devrions continuer la guerre — si les Américains n’acceptent pas nos exigences, nous devons aller combattre. Je ne dis pas qu’ils sont majoritaires — je n’en sais rien — mais le fait est que la confiance parmi les Iraniens est bien plus élevée qu’avant. Et donc je pense que la position iranienne est plus forte que celle des Américains. Et je n’ai aucun doute que si les Américains violent l’accord, ou si les Israéliens violent l’accord, les Iraniens ne vont pas rester passifs et l’accepter. Et nous l’avons vu concernant le Liban — quand les Israéliens ont décidé qu’ils allaient bombarder Beyrouth et raser Dahiyé [la banlieue sud de Beyrouth, principale zone résidentielle de la communauté chiite], ou la moitié sud de Beyrouth, un immense quartier où, avec les réfugiés qui s’y trouvent en ce moment, il y a probablement bien plus d’un million de personnes qui y vivent — quand les Iraniens ont décidé de menacer le régime israélien et l’ont finalement frappé, je pense que cela a lui-même montré à quel point les Iraniens ont confiance en leur position.

La résilience de l’Iran a stupéfié le monde

Chris Hedges : Comment voyez-vous évoluer la situation économique ? Bien sûr, si le détroit continue d’être fermé, Trump frôle peut-être une dépression mondiale — mais les effets des dommages de guerre en Iran sont significatifs. L’économie est en difficulté. L’inflation est assez élevée pour les produits alimentaires de base. Je veux dire, il y a un prix qu’Iran a payé en raison de cette attaque.

Mohammed Marandi : Sans aucun doute, sans aucun doute. À la fois la guerre — les 39 jours de guerre — ont causé des dommages, des dommages significatifs. Ils ont ciblé des usines pharmaceutiques, l’industrie sidérurgique, les pétrochimiques, le principal gisement de gaz iranien. Ils ont ciblé des écoles, des hôpitaux, des immeubles d’appartements. Les dommages étaient significatifs. Bien sûr, si vous venez à Téhéran et faites un tour en voiture, vous ne verrez rien — c’est une immense ville, donc vous ne verrez pas de dégâts partout. Vous en trouverez si vous les cherchez, mais en tout cas, les dommages étaient significatifs. Et ensuite, le siège des ports iraniens a ses propres problèmes, parce que les Américains n’autorisent pas l’Iran à exporter ou à importer. Donc les exportations de pétrole iranien sont en baisse, et l’Iran n’est pas en mesure d’importer des denrées alimentaires, des fournitures médicales ou des médicaments depuis le sud. Ils les remplacent par des routes depuis l’Asie centrale, depuis la mer Caspienne, depuis le Caucase et le Pakistan, et dans une petite mesure l’Afghanistan. Mais c’est tout de même un gros problème.

Mais jusqu’à présent, les Iraniens ont fait preuve d’une résilience extraordinairement grande, et ils ont le sentiment que c’est une guerre pour leur survie, et ils croient qu’ils ont gagné la guerre. Ça leur a donc donné un fort sentiment de confiance. Mais aussi les Iraniens sont un peuple très résilient — vous connaissez la région — les Chiites en général ont un très haut degré de résilience dans leur culture, et la culture de la résistance est profondément ancrée dans leur vision du monde. L’histoire — le martyre du petit-fils du saint Prophète à Karbala, au soutien des opprimés et face à l’oppresseur — est profondément ancré, entre autres, lié à leur idéologie. Et c’est pourquoi on voit une telle résistance au Liban et chez le Hezbollah — chez le Hezbollah face aux Israéliens, les Iraniens face aux Américains — et c’est pourquoi ils l’appellent l’Axe de la Résistance, parce qu’il est profondément influencé par l’Imam Hussein et les événements de Karbala.

Donc, les Iraniens vont définitivement — à mon avis, j’en suis certain — les Iraniens vont tenir plus longtemps que les États-Unis dans ce siège que les Américains ont imposé, parce que ce siège est une arme à double tranchant. Ils essaient d’écraser l’économie iranienne, mais simultanément Trump est en train d’écraser l’économie mondiale et de pousser l’économie américaine vers la crise. La différence étant, bien sûr ce que j’ai expliqué à propos de la culture iranienne mais aussi le fait les Iraniens ont le sentiment qu’ils sont les victimes et qu’ils doivent faire preuve de résilience face à Trump, alors que dans le cas de Trump, le peuple américain et d’autres ne voient pas ceci comme une guerre de survie. C’est une guerre de choix qui a été menée pour le compte de Netanyahou et des sionistes.

Chris Hedges : Eh bien, quiconque veut comprendre la résistance iranienne devrait étudier la guerre de huit ans avec l’Irak, à laquelle je crois que vous avez participé.

Mohammed Marandi : Oui, j’étais un volontaire dans cette guerre. J’ai rejoint à 16 ans, et j’ai été gazé deux fois — j’ai survécu au gaz moutarde et à l’agent neurotoxique. En fait, un ami commun qui a été dans votre émission, Alastair Crooke — il a écrit un livre il y a des années, intitulé Resistance and the Essence of the Islamist Revolution [La Résistance et l’essence de la révolution islamiste], je crois que c’est son titre. C’est un vieux livre, mais je pense qu’il n’existe pas beaucoup de bons ouvrages sur l’Iran en langue anglaise, mais c’est un bon livre, et je pense que je conseillerais aux gens de le lire. Il y a un autre bon livre de Flynn Leverett intitulé Going to Tehran [En route pour Téhéran]. Mais pour aborder cette notion de résistance, je pense que le livre d’Alastair est assez utile.

La menace de Trump d’occuper l’île de Kharg

Chris Hedges : Nous avons entendu Trump menacer de prendre l’île de Kharg. On ne sait jamais avec Trump si c’est juste, vous savez, une pensée nocturne, ou quelque chose que les Américains envisagent réellement — si les choses s’effondrent, ce qui pourrait très bien se produire, je crois, pour les raisons que vous avez élucidées. Parlez-moi de l’île de Kharg et de ce que cela signifierait. Je ne comprends pas comment, logistiquement — je suppose qu’ils pourraient y acheminer des troupes par voie aérienne, je ne pense pas qu’ils pourraient les y amener par navire, le détroit est trop étroit — mais parlez-moi simplement de cette menace.

Mohammed Marandi : Ce serait difficile par voie maritime, mais ils ont amené beaucoup de troupes et d’équipements pendant le cessez-le-feu au Koweït, aux Émirats, et dans les autres pays du golfe Persique, et à Bahreïn. Ces trois pays notamment hébergent de nombreuses troupes terrestres, ce qui est très difficile, parce que c’est l’été dans le golfe Persique et dans la péninsule arabique — il fait très chaud et très humide. Donc je ne pense pas qu’ils vivent dans des conditions idéales. Mais s’ils attaquent, en tout cas, ma compréhension est que les Iraniens vont probablement les laisser prendre un peu de terrain et ensuite commencer à les frapper en contre-frappes avec des drones, avec des roquettes, avec des missiles. En fait, pendant la guerre, quand j’ai parlé à certains responsables militaires iraniens, ils voulaient que les États-Unis mènent une attaque terrestre — et je suppose qu’ils le veulent encore, parce qu’ils ont dit que notre force réside dans le fait que les États-Unis aient une présence sur le continent ou sur des îles, ou qu’ils mènent une opération profondément à l’intérieur de l’Iran, parce qu’alors nous pouvons commencer à les cibler et ils deviennent très vulnérables.

Ce qu’est toujours été le plan militaire iranien, c’est de blesser les États-Unis d’une manière — ou disons, l’État et l’armée, parce qu’en fin de compte c’est l’État qui contrôle l’armée. Mais je pense qu’il est assez clair que le plan iranien pour les États-Unis a été de blesser Trump et le gouvernement américain si douloureusement que dans six mois, un an, deux ans, trois ans, quelqu’un arrive et dit « Allons attaquer l’Iran » et que tout le monde dise « Non, n’allons pas là », vous savez, « Nous ne voulons pas refaire ça ». Donc ils veulent créer assez de souffrance pour que personne ne tente à nouveau d’attaquer l’Iran. Et il faut que les gens reconnaissent ces villes souterraines que les Iraniens ont créées, qui stockent non seulement des missiles et des drones et des usines — elles stockent les systèmes de défense aérienne iraniens, la force aérienne iranienne, toutes sortes de choses sont protégées sous terre. Et ils développent cela depuis des décennies, depuis plus de trois décennies. Ils se préparent à une invasion américaine depuis trois décennies, et ça a marché. Mais ils se préparent aussi à une attaque terrestre depuis ces trois décennies — et un peu plus, un peu plus de trois décennies. Donc si les Américains ont été très surpris, et le monde l’a été — vous savez, d’après mes interactions avec mes amis chinois, mes amis russes, mes amis à travers le monde — tout le monde est choqué de la façon dont l’Iran a géré la situation. Si les États-Unis attaquent, mènent une invasion terrestre, je suis à peu près certain que ce sera tout aussi choquant pour eux. Ça ne se passera pas bien. Je ne pense personnellement pas que Trump fera cela. Mais Trump étant Trump et l’influence du lobby sioniste étant si puissante, rien n’est impossible.

Comment la victoire de l’Iran a reconfiguré le Moyen-Orient

Chris Hedges : Comment la guerre a-t-elle reconfiguré la région, le Moyen-Orient, en termes de rapports de force ?

Mohammed Marandi : Je pense que, sans aucun doute, la position de l’Iran a été considérablement renforcée : dans leurs négociations avec les Russes, avec les Chinois, les dirigeants des deux pays ont exprimé une grande surprise — je devrais dire, je dirais qu’ils l’exprimeraient en d’autres termes — ils diraient, vous savez, qu’ils étaient très impressionnés. Mais je pense qu’ils ont été très surpris de la façon dont les Iraniens ont géré cette guerre. Et beaucoup de personnes que je connais — des personnes influentes — pensaient que l’Iran allait plier. Ils pensaient que l’Iran allait plier pendant la guerre des douze jours, et puis l’Iran a bien sûr gagné cette guerre, mais ensuite quand les Américains sont revenus, ils ont pensé que l’Iran plierait en quelques jours, tout comme apparemment le gouvernement américain le pensait. Mais l’Iran a été très ferme. Et pas un seul instant pendant la guerre n’y avait-il le sentiment que les choses devenaient dangereuses. C’était juste des dommages, des morts, de la douleur, mais le peuple était ferme. J’ai toujours pensé que l’Iran gagnerait la guerre, mais je ne pensais pas qu’il s’en sortirait si bien, et je ne pensais pas que les Iraniens ordinaires seraient d’une telle résilience.

Je veux dire, j’ai participé à un rassemblement à Téhéran où ils ont tiré des missiles sur le rassemblement et ont tué une femme, et j’ai posté — j’ai mis des images là. Quand le missile a frappé, les gens n’ont pas bougé — des hommes, des femmes, des adolescents, des hommes et des femmes plus âgés, ils étaient dans la rue en scandant et en disant « Dieu est plus grand » (Allahu Akbar). Et quand le missile a frappé — je veux dire, j’ai fait plusieurs tweets, parce que différentes personnes avaient des caméras — personne n’a bougé. Je n’ai jamais — je ne sais pas si une telle chose s’est jamais produite avant où que ce soit — mais c’était très impressionnant. Personne n’a couru, pas même une partie de la foule ne s’est dispersée. Ils ont tous continué à scander leurs slogans, et le missile — on pouvait voir où il avait frappé, c’était comme juste devant vous, à droite, dans la caméra, du point de vue, depuis la vidéo que j’ai postée. Donc j’étais très, assez impressionné — parce que personnellement, je pense que la raison pour laquelle l’Iran a réussi dans la guerre était, en partie, très liée à la stratégie militaire, qui sera certainement étudiée dans les décennies à venir dans les universités militaires. Mais c’était le peuple qui a tenu le pays ensemble. Je veux dire, le jour un ils ont tué tous ces petits enfants et ensuite ils ont assassiné le Guide. Et nous n’avions pas de Guide pendant une semaine. En vertu de la Constitution, nous avions un petit conseil de direction, mais ce n’était pas le Guide. Mais il y avait le calme, et les gens venaient dans les rues chaque nuit pendant ces jours dangereux, où des missiles étaient tirés tout le temps, et chaque nuit ils étaient dans les rues pendant les jours les plus difficiles de la guerre, et c’est ce qui a maintenu le pays à flot. C’était le peuple qui dirigeait le pays jusqu’à ce que nous ayons un nouveau Guide, et ensuite les choses ont commencé à être mieux organisées. C’étaient des moments vraiment extraordinaires, surtout les premières semaines.

Chris Hedges : Eh bien, vous vous en souviendrez aussi — quand ils ont menacé de bombarder les infrastructures, les ponts — et vous avez vu des Iraniens entourer spontanément ces installations d’infrastructure vitales.

Mohammed Marandi : Mes propres étudiants me contactaient et me demandaient ce qu’ils pouvaient faire, où ils devaient aller. Et vraiment je n’en savais rien. Je veux dire, j’étais toujours occupé à parler aux médias, et souvent, quand on fait beaucoup d’interviews — du moins dans mon cas — parfois j’en faisais tellement que j’en savais moins sur ce qui se passait que les gens ordinaires, parce que j’étais constamment en train de parler. Ironiquement, j’avais des étudiants, comme des jeunes de 18, 19 ans, qui me contactaient constamment pendant les premiers jours. En fait, un certain nombre d’étudiants que je ne connaissais pas, qui avaient participé aux émeutes il y a quelques mois, ils m’ont contacté séparément — ils étaient tous de ma faculté, mais pas mes propres étudiants — et ils disaient essentiellement, nous avons fait une erreur, comment pouvons-nous nous racheter. Et je n’en avais aucune idée, je leur ai juste donné des idées — allez à, je ne sais pas, la société du Croissant-Rouge, ou allez à la mosquée locale, ou allez quelque part — je leur ai juste donné des idées. Mais deux d’entre eux étaient assez émotifs au téléphone quand nous avons parlé. Mais beaucoup d’étudiants demandaient : « Comment on peut aider, qu’est-ce qu’on fait. » C’était — la guerre entière, je veux dire, pendant les 39 jours entiers, c’était assez extraordinaire, mais pour moi les premières semaines, c’était autre chose.

L’Iran : seul protecteur de Gaza et du Liban, dernier rempart contre le projet de « Grand Israël »

Chris Hedges : Alors disons que le protocole d’accord est signé — je pense que vous avez soulevé cela plus tôt dans l’entretien — il y a tellement d’obstacles et de barrages à tout type d’accord global de cessez-le-feu, et pas des moindres la détermination d’Israël à le saboter. Comment voyez-vous les choses évoluer ? Est-ce qu’on va juste voir, comme avec Gaza, comme avec le Liban, avec Israël — est-ce juste, vous savez, des frappes périodiques, ce genre de conflit de basse intensité, sans fin ? Quelle est votre meilleure estimation ?

Mohammed Marandi : Dieu merci, je ne suis pas joueur. Mais, vous savez, les Iraniens ne vont pas permettre que le génocide se poursuive, et dans le cas du Liban, les Iraniens seront certainement très durs à la table des négociations et pour la mise en œuvre de l’accord. Gaza est un problème parce que, malheureusement, tous les autres pays de la région ont, à mon avis, trahi les Palestiniens. La Turquie sous Erdogan, Sissi, Abdallah (roi Jordanie) — tous, tous sont des traîtres. Peut-être que je ne devrais pas dire ça, mais ils sont tous des traîtres. Et quand Trump a imposé ce faux cessez-le-feu, ils sont tous allés en Égypte et ont blanchi ses crimes, et ont apposé leur sceau d’approbation sur ce cessez-le-feu injuste — c’est extraordinairement injuste. Et depuis lors, les Israéliens ont dépassé la ligne jaune, et ils ont tué presque un millier de personnes, comme vous l’avez mentionné plus tôt, et ils n’ont tous rien fait. Ils sont tous dans le camp américain. Et donc le problème avec Gaza, c’est que si les Iraniens disent « Vous devez faire ceci », les Américains diront « Nous avons déjà un accord ». Donc les options de l’Iran à Gaza sont très limitées, pour essayer de pousser les Américains à forcer les Israéliens à revenir à la ligne jaune. Mais ce que ces gouvernements ont fait, et ce que ces dirigeants ont fait, en allant à ce cirque en Égypte — et, vous savez, par exemple, Trump a dit « Erdogan était toujours là quand j’avais besoin de lui », et Erdogan a mis la main sur la poitrine, et ensuite c’était l’un après l’autre — c’était horrible. Mais ça a limité les options de l’Iran à la table de négociation concernant Gaza.

Mais dans le cas du Liban, les Israéliens doivent se retirer, et s’ils frappent le Liban, les Iraniens ont un levier, et c’est le détroit d’Ormuz et les moyens militaires d’imposer leur volonté. Je ne pense pas que les Iraniens vont permettre aux États-Unis de se comporter comme ils l’ont fait après la signature du JCPOA en 2015.

Chris Hedges : Et qu’est-ce que cela a fait au projet israélien du Grand Israël ?

Mohammed Marandi : Vous savez, l’une des choses qui est si profondément troublante, notamment après l’entretien entre Tucker Carlson et l’ambassadeur américain auprès du régime israélien, où il a dit que si les Israéliens prenaient toute la région, c’est acceptable — et c’est, à mon avis, la politique étrangère américaine dans notre région, de manière non officielle, et l’Occident collectif l’accepterait. Ce qui est extraordinaire, c’est que l’Iran est le pays — avec le Yémen, ce sont les deux pays qui seraient le moins affectés par un « Grand Israël ». Je veux dire, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour la sécurité nationale de quiconque dans la région. Mais pour la Turquie, pour la Syrie, pour le régime au Liban — et le président et le premier ministre au Liban sont des pions des États-Unis, et ils ont été installés, et ils travaillent contre la Résistance. Ils essaient d’empêcher les réfugiés au Liban de quitter le sud. Ils essaient de les empêcher d’aller dans des quartiers d’autres sectes ou d’autres religions, à l’insistance des ambassades occidentales à Beyrouth et des ONG occidentales, et aussi avec le soutien de ces régimes arabes dans la région du golfe Persique. Donc ils essaient de coincer les partisans de la Résistance — majoritairement chiites, mais leurs partisans sont de différentes religions et différentes sectes — mais ils essaient de les coincer, et ils ne permettent à aucune aide d’entrer. Ils n’autoriseront pas l’Iran à envoyer des tentes, de la nourriture ou des couvertures, ni l’Irak. Ils veulent les humilier. Et donc ils ferment la frontière avec la Syrie. Le gouvernement al-Qaïda là-bas a bloqué la frontière, de sorte que l’Iran ne peut pas introduire en contrebande de l’aide. Et ensuite le gouvernement à Beyrouth fait sa part, et les Israéliens les pilonnent, mais le Hezbollah fait tout de même un travail extraordinaire malgré tout ça. Mais en tout cas, le gouvernement au Liban, le gouvernement en Syrie, le gouvernement en Turquie, le gouvernement en Jordanie, l’Irak, l’Arabie saoudite, l’Égypte — ce sont les pays dont les territoires seront contrôlés par le régime israélien s’il est en mesure d’avancer.

Mais je ne pense pas qu’ils vont réussir. Je pense que Netanyahu a échoué, et cette guerre avec l’Iran est un tournant important. Je pense que la guerre entre Trump et l’Iran est un moment historique, et probablement l’événement le plus important dans les affaires mondiales des dernières décennies — quand le parrain des néoconservateurs (Robert Kagan, lire son article En Iran, Trump joue sa dernière carte : la capitulation) dit que c’est la plus grande défaite que les États-Unis aient jamais connue, cela montre l’ampleur de ce que c’était. Je ne pense pas qu’après cela Netanyahou va réussir. Je ne pense pas que le régime israélien sera capable, à long terme, même de survivre. Je pense qu’après le 7 octobre, les actions du régime israélien ont retourné le monde contre lui, et ce qu’ils font maintenant — les États-Unis, Trump et Netanyahou — contre l’Iran est en train de détruire l’économie mondiale, et les peuples à travers le monde reconnaîtront que les sionistes sont responsables de cette catastrophe.

Et je pense que, militairement parlant, même s’ils peuvent en exterminer beaucoup, beaucoup de Palestiniens et de Libanais — des hommes, des femmes et des enfants — ils échoueront finalement. Je pense que tout cela va mal finir pour le régime .

Tradution :lecridespeuples.substack.com

The Chris Hedges Report