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Par Alastair Crooke

L’accord conclu par Trump avec l’Iran anéantit le rêve d’un changement de régime que nourrit Israël depuis 40 ans.

Le cadre de désescalade entre l’Iran et les États-Unis a été signé. Comme toujours, parvenir à un accord est une chose, mais le préserver des acteurs perturbateurs ou des manipulations malveillantes du texte en est une autre. Qui peut dire combien de temps cet accord survivra ? Le protocole d’accord constitue néanmoins une étape importante – bien qu’il ne s’agisse que d’un premier pas – sur la longue route qui attend l’Iran. Cet accord pourrait toutefois également entraîner des bouleversements géoéconomiques plus généralisés.

L’Iran a réussi à pousser un Trump réticent à franchir le Rubicon. Danny Citrinowicz, ancien analyste senior des services du renseignement militaire israéliens sur l’Iran, affirme que pour Trump,

“conclure un accord avec l’Iran et mettre fin au cycle actuel d’escalade n’est pas simplement une option, mais un objectif stratégique clair… Il envisage désormais une vision plus élargie des relations entre les États-Unis et l’Iran”.

Un dogme incontesté a mordu la poussière :

“Depuis toujours, certains milieux à Jérusalem et à Washington s’attendaient à ce qu’une pression soutenue puisse conduire à un changement de régime à Téhéran… [Cependant] l’accord annoncé suggère une [nouvelle] réalité fondamentale : la campagne dont beaucoup espéraient qu’elle affaiblirait, voire déstabiliserait la République islamique, se soldera au contraire par une consolidation du gouvernement qui sera officiellement engagée par les États-Unis… Ce qui signifie l’effondrement d’une hypothèse stratégique plus large selon laquelle une pression coordonnée des États-Unis et d’Israël pourrait créer les conditions propices à un changement politique fondamental en Iran. Au contraire, le résultat final sera plutôt l’inverse… [C’est] un résultat susceptible de confirmer la puissance de l’élite dirigeante [iranienne] plutôt que de l’affaiblir…”.

Cette situation représente une victoire stratégique majeure pour l’Iran dont l’image héroïque rayonne à travers le monde – tandis que l’isolement d’Israël sur la question iranienne, même parmi ses alliés du Golfe, a atteint son paroxysme. Sur le plan personnel, la cote de popularité de Netanyahu en Israël a chuté de manière catastrophique.

Bien sûr, cet “accord” pourrait très rapidement échouer : Trump est enclin à changer d’avis à tout moment, et les milliardaires sionistes américains déchaînent toute leur puissance contre leur président, pour le contraindre à changer de cap (notamment en mobilisant l’opposition au Congrès et au Sénat).

Les deux scénarios sont possibles, mais le fait que Trump soit effectivement parvenu à un accord – aussi provisoire soit-il – avec l’Iran souligne une divergence croissante entre Trump et Israël. Et la tentative de Netanyahu de rompre tout lien entre le protocole d’accord et un éventuel cessez-le-feu au Liban (en lançant l’attaque dimanche à Dahieh, à Beyrouth) a paradoxalement produit l’effet inverse : Trump a aussitôt amélioré les modalités du protocole d’accord en faveur de l’Iran.

Et si l’accord venait à s’effondrer, l’Iran a toujours la possibilité de fermer purement et simplement le détroit d’Ormuz – et potentiellement le détroit de Bab el-Mandeb. Que pourrait faire Trump ? Plus les États-Unis se rapprocheront du “précipice économique” et des élections de mi-mandat, moins il sera tenté de relancer la guerre. Quoi qu’il en soit, l’Iran s’attend pleinement à une reprise des frappes militaires et s’y prépare activement.

Au-delà des répercussions locales liées aux priorités de Trump qui privilégie l’accord avec l’Iran au détriment de l’intérêt d’Israël à entretenir la guerre au Liban, cet accord pourrait présager des conséquences géopolitiques plus larges.

Depuis quatre décennies, l’Iran est soumis à l’étau de plus en plus brutal des sanctions, des blocages énergétiques et de son exclusion du système du dollar, témoignant des pressions incessantes exercées par les suprémacistes juifs-israéliens en Israël et aux États-Unis pour maintenir la domination américaine au Moyen-Orient.

Les États-Unis ont exercé pendant quarante ans une pression maximale pour briser l’Iran, mais, paradoxalement, c’est cette animosité même qui a forgé leur adversaire (l’Iran), lequel exerce désormais son influence pour se dégager progressivement des anneaux du serpent qui l’enserre pour ainsi pouvoir reprendre son souffle.

La résistance de l’Iran a captivé une grande partie du monde – précisément parce qu’elle est perçue comme un combat moral visant à réaffirmer la vision iranienne de son propre avenir de nation souveraine.

En réalité, l’exemple de l’Iran a plutôt ouvert les yeux du monde sur le projet américain consistant à contraindre les États à se plier aux exigences des États-Unis qui leur imposent de s’aligner sur l’hégémonie sioniste imposée au Moyen-Orient.

Les États qui constatent déjà l’ampleur des mesures coercitives imposées à l’Iran cherchent des moyens de se protéger contre des mesures similaires de la part des États-Unis qui tentent d’utiliser le commerce extérieur des denrées alimentaires, du pétrole, des engrais – et pratiquement tout ce sur quoi les États-Unis peuvent créer un contrôle – comme une arme à déployer contre eux.

La signature du protocole d’accord constituera-t-elle donc bel et bien un tournant ? Il est trop tôt pour le dire, mais une première question s’impose : le revirement de Trump a-t-il porté un coup irréversible à Israël ?

Lazar Berman, correspondant militaire du Times of Israel, observe que la “victoire totale” et ses illusions sont désormais révolues –

“Les guerres postérieures au 7 octobre, qui ont été marquées par des espoirs et des promesses de ‘victoire totale’, sont désormais révolues, tout comme leurs illusions. Les Palestiniens ne quitteront pas Gaza. Le Hamas ne désarmera pas, pas plus que le Hezbollah. Trump ne reprendra pas la guerre contre l’Iran, qui peut désormais menacer de se retirer d’un accord pour contraindre Trump à mettre un terme à toute opération israélienne d’envergure contre le Hamas ou le Hezbollah… Le Moyen-Orient a bel et bien changé”.

L’objectif de Trump, selon les apparences, est désormais de parvenir à un accord avec l’Iran – il semble également croire que cette démarche servira les intérêts d’Israël. Ce scénario est peut-être réaliste, ou pas. Car, comme l’écrit Aluf Benn dans Haaretz,

“l’idée qu’Israël et l’Iran soient capables de se réconcilier après des décennies d’hostilité ayant culminé l’année dernière avec des attentats à la bombe et des attaques de missiles n’a même jamais été évoquée en Israël”.

C’est précisément cette lacune qui a suscité l’arrogance et les vœux pieux de l’establishment israélien.

Comme le souligne Nahum Barnea, éminent commentateur israélien, il n’est même jamais venu à l’esprit d’Israël que l’Iran puisse survivre à une offensive menée par les États-Unis –

“Personne, ni au sein des services du renseignement militaire, ni au Conseil de sécurité nationale, ni même au Mossad, n’a évoqué lors des différentes réunions la possibilité que le régime iranien puisse survivre et en sortir renforcé. Même si quelques sceptiques étaient présents dans la salle, ils se sont tus”.

En Israël, le sentiment de défaite est palpable.

Ce que Trump cherche probablement à obtenir à présent, c’est une plus grande marge de manœuvre pour concrétiser sa vision de la paix au Moyen-Orient. Ses déclarations préliminaires sur l’adhésion de l’Iran aux Accords d’Abraham, son souhait de dialoguer avec le Hezbollah, ainsi que ses déclarations (encore plus absurdes) selon lesquelles Jolani et la Syrie devraient “s’occuper” du Hezbollah au Liban, viennent toutefois étayer l’argument de Citrinowicz selon lequel, pour l’instant, Trump nourrit une vision plus large (peut-être peu plausible) de la direction que pourraient prendre les relations entre les États-Unis et l’Iran.

Dans ce nouvel environnement stratégique israélien, peut-être que les pusillanimes Européens pourraient eux aussi entamer une action réparatrice en insistant sur un retour aux anciennes conceptions de la guerre – selon lesquelles les frappes visant à décapiter des dirigeants et les campagnes d’assassinats massifs de femmes et d’enfants ne respectent aucune norme militaire civilisée, sans même parler des valeurs morales. Les négociateurs iraniens ont souligné que tout assassinat ou meurtre mettrait définitivement fin aux relations avec les États-Unis.

L’autre enjeu majeur qu’engendrent ces événements porte sur l’impact de la signature du protocole d’accord sur la structure politique américaine : s’agira-t-il d’un véritable tournant stratégique ? L’Amérique tout entière va-t-elle commencer à prendre ses distances avec Israël ?

L’électorat américain présente un clivage manifeste. La tranche d’âge des plus de 55 ans est globalement favorable à Israël. Mais les jeunes ont radicalement changé d’avis. Même parmi les Juifs américains, 61 % estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre à Gaza, et 39 % considèrent que les agissements d’Israël à Gaza constituent un génocide.

Bien sûr, les partisans d’Israël First ne changeront pas d’opinion et insisteront pour que le Congrès leur emboîte le pas.

Mais un récent article d’opinion du WSJNetanyahu a perdu l’Amérique modérée – conclut par ces mots :

“Alors qu’Israël s’apprête à voter cet automne, je suis convaincu que si ses électeurs choisissent de maintenir le gouvernement actuel malgré ses erreurs fatales, de nombreux Américains en concluront que l’Israël qu’ils soutiennent depuis des décennies a cessé d’exister”.

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